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Chapitre 8 - Les jumelles Rein

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— Voilà donc Copenhague. C’est plutôt sympathique comme endroit.

Ils avaient atterri après deux heures de vol et Kaku les menaient désormais dans le cœur de la ville. Elle était décorée pour les festivités de fin d’années : père Noel, guirlandes et boules multicolores ornaient les devantures de magasins. L’ambiance, joyeuse et animée, se traduisait par une foule monstrueuse qui sillonnaient les rues. Ils firent de gros efforts pour ne pas en perdre un en cours de route, bousculé par inadvertance. Jiyu gardait toujours un œil attentif sur Yashuu, qui ne devait pas se faire remarquer et avait l’obligation de rester avec eux. Pas de fuite possible par les toits ou dans les ombres.  

— On va marcher encore longtemps ? demanda Numéro 1 qui commençait à devenir de plus en plus nerveux au cœur de la foule.

— Nous sommes presque arrivés.

Ils bifurquèrent dans une petite ruelle pour échapper à l’agitation et marchèrent encore quelques minutes, avant de s’arrêter dans un cul de sac.

— C’est une blague ? gronda Yashuu qui perdait patience.

Kaku lui adressa un sourire rassurant et s’approcha du mur qui bloquait le passage. Il l’observa quelques instants, avant de commencer à appuyer sur quelques briques à des endroits divers, au hasard. Jiyu comprit que ce n’en était pas quand un cliquetis résonna pour ouvrir le mur en deux et libérer un passage sombre, un tunnel.

— Ok, je reconnais que c’est stylé, avoua Yashuu qui n’attendit pas une seconde de plus pour s’y engouffrer sans précaution.

Ils pénétrèrent un à un dans le passage secret, qui se referma derrière Boran. Des lampes incrustées dans les murs s’allumèrent, éclairant le tunnel qui s’enfonçait dans les entrailles de la terre sans marquer de fin.

Une nouvelle fois, ils avancèrent à l’aveuglette, sans information sur la distance à parcourir pour atteindre leur destination.

— Il n’y avait pas une entrée plus rapide ? demanda Jiyu. Je pensais que votre contact serait plus convivial.

— Nous ne nous sommes jamais rencontrés en personne, reconnut le scientifique. Nos échanges se sont toujours faits à distance pour le moment. Je suppose qu’il existe une meilleure entrée, mais nous ne sommes pas encore catégorisés comme alliés.

— Connaissez-vous au moins l’identité de la personne que nous allons rencontrer ?

— Oui. Mais je ne pense pas que ça vous parlera.

— Dites toujours, on ne sait jamais.

Yashuu tendit l’oreille, curieux d’en savoir plus aussi.

— Nous allons rencontrer Okami Rein, c’est une hackeuse de génie et c’est elle qui parvient à vous pister. Et c’est aussi une criminelle recherchée au niveau mondial.

— D’où le tunnel et les précautions, comprit Jiyu.

— Et pourquoi est-elle recherchée ? demanda Yashuu.

— Sa famille versait dans des branches bien sombres de notre société, telles que : la drogue, le trafic d’organes, tout ce qui est très légal comme vous pouvez le constater. Un jour, les parents ont été arrêtés à la suite d’un tuyau anonyme et le trafic a été démantelé de toute pièces. Mais ils n’ont jamais trouvé les enfants. Incapable de déterminer s’ils étaient acteurs ou spectateurs de cette entreprise, ils ont préféré les faire rechercher pour limiter les risques. S’ils ne venaient pas se rendre, c’est forcément qu’ils avaient un lien avec le trafic. Voilà pourquoi ils ont fait ficher des adolescents.  

— Les ? s’étonna Jiyu. Ils sont plusieurs ?

— Ce sont des jumelles, répondit Boran. On dit qu’il y avait aussi un petit frère, mais d’après les rumeurs, il s’est volatilisé.

Quelle histoire ! Était-ce possible de faire confiance à des personnes ayant grandi dans un environnement aussi sombre ? Jiyu ne se sentait pas à l’aise avec l’idée de s’acoquiner avec ces femmes. Pourtant, d’après Kaku, ils n’avaient guère le choix pour retrouver les autres. Il devrait donc prendre sur lui.

— Je me sens observé depuis tout à l’heure, siffla Yashuu. Il y a des caméras partout, je me trompe ?

— On va dire que ce ne serait pas étonnant, avoua Boran. Elles doivent nous juger depuis le début.  

Juste après cette remarque, ils débouchèrent dans une salle ovale, avec deux portes face à eux. L’une était noire, l’autre argentée. Identiques en tout point. Elles semblaient toutes deux verrouillées de surcroît.

— Et maintenant ? s’enquit Yashuu. J’en explose une et on voit ce que ça donne ?

— Non, on attend, proposa Kaku. Nous devons faire bonne impression, et tout casser ne va pas jouer en notre faveur.

Patienter n’était pas dans le vocabulaire de Yashuu, mais il prit sur lui, jurant que si rien ne se passait d’ici les cinq prochaines minutes, il éclaterait un côté ou l’autre. Fort heureusement pour le groupe, la porte noire bougea sur ses gonds et s’ouvrit lentement vers l’intérieur, dans un silence effrayant. Pas un grincement, pas un seul frottement contre le sol.

Yashuu plissa ses yeux et ses muscles se tendirent par pur instinct.

— Il y a quelqu’un à l’intérieur.

Sans attendre de réponse il avança et se fit engloutir par l’obscurité de la porte. Jiyu le suivit à toute vitesse pour s’assurer qu’il n’allait rien faire de stupide.

— Attendez-nous ! s’exclama Boran en leur emboitant le pas.

La porte se ferma quand tout le monde en passa le seuil et des lumières blanches s’allumèrent pour éclairer un peu la pièce, laissant plusieurs zones d’ombres inquiétantes. Elle était grande, vaste, avec un plafond bas et des murs métalliques assez solides pour résister à de lourdes attaques. Yashuu s’était arrêté et son regard ne lâchait pas une silhouette qui se trouvait au centre, droite.

— Vous voilà enfin. Lequel parmi vous serait apte à m’affronter ?

Elle fit un pas vers eux et pénétra dans la lumière qui éclaircit ses traits. Une peau laiteuse, un regard au couleur de la lune et une crinière aussi noire que la nuit attachée en un chignon ferme qui ne laissait échapper aucune mèche rebelle. Sa tenue sombre épousait son corps à la perfection et lui offrait une amplitude de mouvements adapté au combat. Pas de froufrou superflu. Elle esquissa un petit sourire et saisit deux dagues attachées à sa ceinture –parmi une armada de dix– qu’elle fit tournoyer avec agilité entre ses doigts gantés.

— Alors ? Ne me dites pas que je vous fais peur. Vous, les fameux Numéros. Une simple humaine comme moi ne risque pas de vous poser un problème.

Un sourire supérieur et hautain accompagna sa remarque, éléments suffisants pour provoquer Yashuu et le faire entrer dans la confrontation.

— Si tu tiens tant que ça à te battre, ce sera avec plaisir.

Il avança vers elle et observa les deux armes qu’elle tenait fermement entre ses mains.

— Je te propose un combat au corps à corps, sans mes pouvoirs, sourit-il. Histoire que ce soit un minimum équitable.

— Ça me convient. Désires-tu une arme ?

— Pas besoin. Ce ne sera pas nécessaire.

— Quelle arrogance, j’adore, susurra-t-elle.

Un frisson parcourut l’échine de Jiyu. Yashuu tiqua aussi, même si un bref geste de ses doigts fut sa seule réaction.

Le regard de la femme ne quittait pas Yashuu d’un cil. Malgré son air bravache, une intense concentration peignait ses traits et chacun de ses muscles étaient bandés à l’extrême, prêt à bondir au premier mouvement de son adversaire. Un fauve patient, mortel, qui ne louperait pas sa cible.

— Commençons alors.

L’instant suivant elle faisait face à Yashuu et sa dague gauche fondait sur son flanc à grande vitesse. Ce dernier, surpris par la rapidité de la femme, dévia l’arme avec son bras et bondit en arrière. Sa manche était déchirée et une fine entaille glissait sur son avant-bras. Quelques gouttes de sang s’écrasèrent au sol. Pas le temps d’y penser : son adversaire se jetait de nouveau sur lui, maniant ses dagues avec une dextérité mortelle. Elle visait les points vitaux avec précision, Yashuu esquiva de justesse une lame qui frôla sa gorge. Il pouvait remercier ses réflexes surhumains Il s’habitua cependant rapidement à sa vitesse et esquiva chaque assaut sans encaisser de nouvelles blessures. Son attention se fixait avec précision sur les mouvements de son adversaire pour trouver un moyen de la contrer. Finalement, il disparut du champ de vision de la femme qui écarquilla un instant les yeux, avant de virevolter sur elle-même et parer le coup de Yashuu qui arrivait dans son dos. Ce dernier gronda de mécontentement.

— Comment… ? Comment elle a fait ça ? couina Boran.

Yashuu recula d’un mètre et jaugea son adversaire. Il avait été aussi silencieux qu’une ombre et avait effacé totalement sa présence, comment avait-elle pu l’anticiper dans son dos ? Puis réagir assez vite pour l’arrêter qui plus est ? Serait-ce possible qu’elle soit une expérimentation du Labo ?

— Je ne suis pas comme vous, si c’est la question que tu te poses. Je suis parfaitement humaine.

La colère traversa les muscles de Yashuu, les contracta. C’était son domaine de lire les pensées des gens et anticiper les réactions. Il n’aimait pas se faire prendre à son propre jeu.

— C’est tout ce que tu sais faire ? Je suis déçue, je m’attendais à mieux.

La provocation coula dans le sang de Yashuu, qui bondit tel un fauve vers elle, avant de frapper le sol du talon et faire voler en éclats le béton. Un nuage de poussière se souleva et des fragments volèrent dans tous les sens. Il profita de la confusion pour percer le nuage et attaquer dans l’angle mort de la jeune femme, les doigts serrés en poing. Mais alors qu’il allait la frapper au flanc, elle pivota sur ses pieds et une dague lacéra son bras, tandis que l’autre visait sa gorge. Une alarme s’alluma dans la tête de Yashuu et son bras encore valide se leva au-dessus de lui.

Un bruit sourd résonna. Boran serra ses mains avec anxiété. Le bras droit de Yashuu était ensanglanté, mais les plaies se refermaient déjà, tandis qu’une grande faux sombre brillait dans sa main gauche, stoppant la dague qui menaçait de lui trancher la gorge. Loin d’être ordinaire, l’arme était vaporeuse, comme intangible et sans ligne définie. Un brouillard sombre qui prenait une forme de faux sans en être réellement une.

— Tu as changé d’avis ? Tu veux utiliser une arme maintenant ? Pas de souci mon petit, ça me va.

Elle se recula et lécha le sang qui coulait sur sa lame, avant de frissonner. Puis elle reprit sa posture de combat. Yashuu se redressa et lui lança un regard assassin, il ne jouait plus du tout désormais. L’arme dans sa main appelait la mort.

Ils se fixèrent quelques instants, avant de se jeter l’un sur l’autre à toute vitesse. La jeune femme esquiva la faux en roulant sur le sol et se redressa nez à nez face à Yahsuu qu’elle poussa d’un bon coup de coude.

— Tu ne sais pas te servir correctement de cette arme. Ça se voit. Elle va t’encombrer plus qu’autre chose.

Un sifflement de rage échappa à Yashuu qui ramena la faux contre lui d’un geste vif. La femme s’esquiva de nouveau et en profita pour entailler la jambe droite de son adversaire au passage.

— Tu vas voir si je ne sais pas m’en servir.

La lame fendit les airs, un courant d’air traversa la pièce. La jeune femme écarquilla les yeux avant de se laisser glisser sur le sol, son instinct lui hurlant de ne pas rester debout. Dans son dos, le mur métallique se déforma sous l’impact. Elle aurait perdu sa tête sans ses réflexes.

— Je retire ce que j’ai dit, tu ne te débrouilles pas trop mal.

Yashuu ne fatiguait pas, il attaquait sans cesse son adversaire, mais elle semblait insaisissable, toujours à papillonner pour éviter les coups de manière efficace. De son côté, il n’arrivait pas à faire usage de son arme et réagir aussi vite que d’habitude. Son adversaire prenait ainsi un malin plaisir à l’entailler à divers endroits, sans réussir à le toucher gravement. La patience de Yashuu s’étiolait vite, son pouvoir pulsait dans ses veines et ne demandait qu’à sortir pour mettre un terme à ce combat ridicule.

— Allez mon mignon, mettons un point final à tout ça.

Elle lui balança ses deux poignards et Yashuu leva son arme pour les stopper. Elle profita de ce court laps de temps pour se glisser dans son dos et extirper deux autres dagues de leur fourreau.

L’instinct de survie de Numéro 1 s’activa, ses sens se décuplèrent, il fit volte-face avant d’arracher brusquement la troisième dague et attraper la femme à la gorge pour la plaquer sur le sol. Elle percuta le béton, cracha un filet de sang sous le choc, la respiration coupée nette.  La faux avait disparu, la deuxième main de Yashuu s’enroula autour de la nuque de son adversaire alors qu’il lui enfonçait un genou dans le ventre pour l’empêcher d’esquisser le moindre mouvement.

— Tu vas me tuer ? articula-t-elle difficilement en lui envoyant un regard ardent.

— Et pourquoi pas ? gronda-t-il pour réponse.

Une intense douleur perça alors son épaule gauche, lui faisant lâcher prise sous la surprise. Du sang chaud s’y écoula abondamment, maculant ses vêtements, lui faisant réaliser qu’une balle venait de s’y loger. Elle n’était pas toute seule ! Il bondit en arrière, l’épaule endolorie, à la recherche du tireur. Pourtant, malgré l’usage de ses capacités, personne ne se dessina dans le décor, le tireur demeurait invisible. Il aurait pu rêver, si la douleur dans son épaule n’était pas réelle.

— Je pense que ça suffit pour aujourd’hui. Il n’est pas nécessaire de continuer à se battre.

Yashuu eut un frisson alors qu’une personne se dessinait plus loin, émergeant du néant. Un haut spectre d’argent qui avançait souplement vers eux, comme si le sol s’effaçait à chacun de ses pas. Malgré cette vision irréelle, il ne parvenait pas à percevoir sa présence. Pour être certain de ne pas halluciner, il jeta un coup d’œil vers ses camarades, afin de s’assurer qu’il ne rêvait pas. Leur regard lui confirma.

— Ouah, j’ai bien cru que j’allais y passer. Merci de ton intervention Okami, sinon je perdais ma gorge !

— Tu es bien imprudente Blacky. Sans moi il t’aurait tuée.

La dénommée Okami termina de s’avancer et tendit une main à la femme au sol pour l’aider à se relever. Elles se ressemblaient terriblement. Les seules différences notables résidaient dans la chevelure d’argent d’Okami et son regard bleu océan. Du reste, il pouvait être compliqué de les différencier.

Jiyu avait un drôle de sentiment en les observant. Le regard d’Okami –souligné par d’importantes cernes– donnait l’impression de pouvoir pénétrer en lui, le mettre totalement à nue. Comme si elle pouvait voir et lire les vérités enfouies au plus profond de son âme. Une force passive, indescriptible, opposée à sa sœur. L’arme à feu qu’elle portait d’une main détonait avec le reste de sa tenue : un chemisier bleu nuit qui lui saillait parfaitement, un pantalon de lin noir ajusté à sa fine morphologie et une paire de mocassin. Une femme d’affaire en tout point. Sa chevelure tombait élégamment en cascade dans son dos, chaque mouvement donnait l’impression de voir un océan d’argent se mouvoir calmement sous la force des vagues. C’en serait presque hypnotique.

— Voulez-vous qu’un de nos médecins s’occupe de votre épaule ? demanda Okami en direction de Yashuu.

Ce dernier lui envoya un regard assassin et planta deux doigts dans sa plaie avant de retirer le plomb comme si de rien n’était. Juste après, elle commença à cicatriser à vue d’œil.

— Très bien, je n’ai rien dit. Veuillez me suivre alors, je vais vous faire mener dans un endroit plus confortable.

— On peut surtout savoir à quoi rimait tout ce cirque ? lança Jiyu qui n’appréciait pas de voir un évènement aussi important se faire balayer d’un revers de main.

— Oh bichon, tu voulais te battre contre moi toi aussi ? Ça peut s’arranger tu sais, ricana Blacky avec un petit clin d’œil provocateur.

— Elles voulaient tester nos capacités, répondit alors Yashuu. Une simple curiosité à satisfaire je suppose.

Un simple hochement de tête d’Okami confirma les propos de Numéro 1. Jiyu aurait presque envie de rouler des yeux.

Tout ça pour ça ?

— Navrée de vous recevoir aussi familièrement, mais nous devions tester vos compétences pour voir ce dont vous étiez capables. Après tout, vous accueillir ici représente un danger. Nous devons nous assurer que nous sommes en disposition de nous défendre un minimum si vous veniez à vous retourner contre nous.

— Et donc, votre verdict ? s’enquit Boran d’une voix voilée par l’anxiété.

Blacky craqua sa nuque avec une grimace et récupéra ses dagues éparpillées au sol.

— Elle vous raconte des craques. J’avais juste envie de me battre contre vous pour me défouler un peu, et parce que personne n’arrive à me donner un peu de fil à retordre. On est bien conscientes qu’aucun de nos systèmes de sécurité ne pourra rien faire contre des gens comme vous.

Un sourire fugace traversa le visage de l’argentée avant de tourner les talons pour se diriger vers une porte sur le côté que personne n’avait remarquée jusqu’à présent.

— J’ai presque eu peur, souffla Boran. Je pensais qu’on allait rester à la porte. Elles sont un peu flippantes non ?

Kaku lui envoya un regard sévère. Ce n’était pas comme ça que l’on parlait de ses hôtes et informateurs de première importance.

Ils arrivèrent dans le bureau d’Okami Rein, qui devait se trouver derrière la porte argentée qu’ils avaient vue plus tôt. La lumière principale de la pièce provenait des dizaines d’écrans accrochés sur l’un des murs, tous reliés à des caméras disposées un peu partout dans Copenhague. Jiyu reconnut l’entrée de l’aéroport, une épicerie devant laquelle ils étaient passés, une gare, des grands commerces… et ce n’était sûrement que la partie visible de l’iceberg. Au pied de ce mur : un long bureau, sur lequel s’entassaient des dossiers, un clavier lumineux et d’autres écrans, encore.

— Ça me donne envie de tout casser, marmonna Yashuu qui détourna vite son regard des écrans.

Jiyu pouvait le comprendre, trop d’images et d’informations à traiter pour leur vision améliorée qui discernait tous les détails. Il préféra se focaliser sur autre chose. Une table basse en chêne, entourée par plusieurs fauteuils de velours, eux même sur un tapis couleur crème. Des tableaux de paysages accrochés sur les murs restants apportaient un peu de couleur et de luminosité au sein de cette pièce terne et sombre.

Okami s’assit sur l’un des sièges et le positionna de sorte à pouvoir faire face au groupe, tout en gardant un œil attentif sur les dizaines d’écrans sur le côté. D’un geste élégant de la main, elle les invita à s’asseoir.

— Voulez-vous boire quelque chose ? Même si nous avons un lieu de vie peu accueillant, je peux vous assurer que nous avons tout le confort nécessaire pour vous recevoir.

— Le hacking rapporte bien à ce que je vois, se moqua gentiment Kaku en prenant place.

— Il y a bien plus de gens que vous ne le croyez qui ont besoin de mes services. Je pourrais vous fournir une liste de noms… étonnantes.

Un sourire carnassier étira ses lèvres fines un court instant, avant de retrouver un air neutre et professionnel.

— Ce sera une bouteille de cognac, décida-t-elle finalement.

Après un claquement de doigt autoritaire, un homme sortit d’une pièce annexe en portant un plateau comportant plusieurs verres ainsi qu’une grande bouteille ambrée. Il disposa le tout sur la table basse et ajouta un saladier de glaçons.

— Vous comptez rester debout à me regarder ou vous asseoir ? Je ne vais pas vous mordre, je vous assure.

Kaku et Boran s’assirent rapidement pour ne pas la vexer et acceptèrent le verre plein qu’on leur tendit.

— Vous avez le droit aussi, Numéro 1, Numéro 1000.

Les deux concernés tressaillirent à ces appellations, tandis que Blacky se plaçait à la gauche de sa sœur, bras croisés, prête à agir au moindre mouvement suspect. Après un temps d’hésitation, Jiyu s’installa à son tour. Yashuu, lui, resta debout derrière Jiyu, comme si ce dernier pouvait représenter une quelconque protection contre un quelconque danger.

— Je suis enchanté de faire enfin votre connaissance en direct, commença Kaku. Nous n’avions échangé que par messagerie cryptée depuis le début, et vous aviez déjà été très efficace.

— Je sais, je suis très douée, sourit-elle en portant son verre à ses lèvres pour boire une gorgée. Je suppose que votre présence ici signifie que vous voulez en savoir plus et que vous avez besoin d’un endroit pour vous reposer quelques jours ?

Kaku opina de la tête et but un peu lui aussi, avant de poser son verre et croiser ses doigts.

— Oui, est-ce possible ?

— Si ce n’était pas le cas, je ne vous aurais pas ouvert ma porte. Vous pouvez rester ici aussi longtemps que nécessaire, à condition que vous puissiez indemniser votre séjour.

— Bien entendu, loin de moi l’idée de vous demander ce service gratuitement.

— Parfait, j’aime les hommes qui comprennent vite. Nous ferons comme d’habitude pour le paiement.

Jiyu écoutait la conversation d’une oreille attentive, Kaku se débrouillait très bien et il n’y avait nul besoin d’intervenir pour dire quoi que ce soit. Il n’échangeait pas avec Okami pour la première fois. Leur discussion était simple, parfois une touche d’humour s’y ajoutait même. Cependant, il palpait une aura féroce chez elle, comme un animal sauvage à l’affut qui attendait le bon moment pour vous sauter à la gorge. Yashuu le sentait aussi, car il recommença à se ronger les ongles, fixant parfois les écrans, avant de revenir à la discussion.

— Bien, nous sommes d’accord sur tous les points. Mes hommes vont vous montrer vos chambres assignées pendant votre séjour. D’ici là, je vais mener mes recherches pour déterminer la localisation des deux Numéros suivant. Cela vous convient-il ?

— C’est parfait. Encore merci pour votre aide.

— Ne me remerciez pas, vous n’êtes qu’un client qui me paie contre des services, rien de plus.

Elle termina son verre et se leva, appelant un de ses hommes pour les guider dans la suite du bâtiment, signe que la conversation était terminée.

Yashuu et Jiyu partageaient la même chambre, elle était sobre avec une salle de bain, deux lits et des toilettes. Un placard contenait quelques gourmandises à manger et de discrètes caméras espionnaient leur moindre faits et gestes.

— Même ici on nous observe, siffla Yashuu mal à l’aise.

— Vu leur passif, ce n’est pas étonnant. Essaye de ne pas y prêter attention.

— Facile à dire.

Il se laissa tomber sur l’un des lits et souffla, passant une main sur son visage. Jiyu percevait son cœur battre fort, au même titre que le sien. Cette entrevue avait été éprouvante, alors même qu’ils n’avaient pas réellement participé.

— Ces filles sont bizarres. Je n’aime pas ce qu’elles dégagent, marmonna Yashuu.

— Je pense pareil. Mais je suppose que des personnes de l’ombre comme elles ont forcément une aura différente des gens que l’on croise dans la rue.

— Oui, sûrement. En tout cas, ces femmes savent se battre, très bien même. Sans mes capacités, je n’aurais pas fait le poids très longtemps. J’ai dû utiliser un peu mon pouvoir pour la contrer et malgré tout, elle arrivait à me blesser.

— Ça reste étonnant, je pensais que tu te débrouillais mieux que ça en combat.

Par le passé, les exploits de Numéro 1 lui avaient été tant vantés que le voir se faire dominer aussi aisément par une personne non modifiée laissait Jiyu perplexe. N’aurait-il pas dû avoir l’ascendant sur elle tout du long ?

Yashuu garda le silence un long moment. À tel point que Jiyu cru qu’il n’aurait jamais de réponse.

— Je l’ai sous-estimée, donc j’ai réduit ma force et j’ai été négligent. Je pensais qu’il ne faudrait pas grand-chose pour la mettre à terre, je me suis fourvoyé.

Jiyu percevait une pointe de mensonge, sans réussir à savoir pourquoi, Yashuu ne lui disait pas toute la vérité. Cependant, il n’insista pas et laissa couler, ce n’était pas si important que ça.

— Et sinon, en parlant de combat, il faut régler ton cas.

— Mon cas ? Qu’est-ce que tu veux dire par là ? s’étonna Jiyu.

Yashuu se redressa sur ses pieds d’un bond et craqua ses phalanges avec un air peu rassurant.

— Tu es devenu pitoyable en combat, le plus faible des Numéros pourrait te botter le derrière. Donc à partir de maintenant, on va arranger ça.

— Je ne suis pas persuadé que…

— Tu n’as pas ton mot à dire Jiyu. Tu ne sais plus utiliser ton pouvoir ni te défendre correctement, donc lève-toi et riposte. Tu as envie que le cas de Yohel se répète ?

Le sang de Jiyu se glaça dans ses veines. L’attaque était brutale, plus violente que n’importe quel coup physique. Ses poings se crispèrent et il se mordit la lèvre, avant de souffler et baisser la tête vers le sol. Les propos de Yashuu étaient rudes, mais terriblement vrais malgré tout. Il ne pouvait pas rester à ne rien faire, il devait se donner les moyens de changer et devenir plus fort. Pour lui, pour les autres.

— Très bien, alors ne me ménage pas.

Les jours suivants furent éprouvants. Yashuu ne laissa aucun répit à Jiyu et le poussa dans ses retranchements. Tout son corps se couvrit de bleus, contusions et courbatures en tout genre. Heureusement qu’il avait une bonne capacité régénératrice, un humain normal serait mort depuis longtemps face à un tel enfer physique. Mais au moins, petit à petit, Jiyu retrouvait ses réflexes, ses compétences, même si ce n’était qu’au niveau néophyte pour le moment. Et puis, s’entraîner ainsi lui permettait de se vider la tête, d’oublier sa culpabilité et la douleur du deuil qui grouillait dans sa poitrine. Il soupçonnait d’ailleurs Kaku d’avoir réclamé cette pause pour lui offrir un peu de répit et lui permettre de se remettre de cette perte.

Boran et Kaku n’osèrent pas venir les déranger, ne voulant pas devenir des punching-balls par mégarde. Ils se concentrèrent sur le trajet à venir et les futurs Numéros à cibler, ainsi que des plans d’actions pour contrer de potentiels assaut du Labo.

Puis le jour du départ arriva. Okami avait donné les coordonnées à Kaku en échange d’une somme d’argent conséquente. Ils n’avaient pas revu les jumelles depuis leur arrivée, elles restaient farouchement dans leur bureau et n’en sortaient que très peu.

— Prêt pour le départ ? demanda Boran. Il est temps de passer au prochain recrutement !

Boran était de loin le plus enthousiaste, son sourire traversait les nuages grisâtres au-dessus de la ville et il sautillait sur place.

— Oui, on peut y aller, confirma Kaku. Nous avons tout ce qu’il nous faut.

— Et où allons-nous pour débuter notre voyage ? demanda Yashuu curieux.

— Nous partons pour l’Allemagne, sourit Kaku qui semblait heureux d’avoir reçu la question. Direction une petite ville du nom d’Euskirchen.

Toc. Toc. Toc.

Son doigt tapotait la montre à gousset en argent qu’il gardait toujours autour du cou, les aiguilles figées sur dix heures dix. Son regard fixait un point invisible devant lui, alors que sa main libre agitait du bout des doigts un verre en cristal contenant un liquide ambré.

— Ainsi, nous avons perdu Mina et Allan. Voilà une bien triste nouvelle… Ils étaient très prometteurs. Allan aurait été le parfait assassin. Quel dommage.  

Sa main se stoppa dans son geste et il porta le verre à ses lèvres pour ingurgiter un peu de son liquide.

— Bien, ça veut donc dire qu’ils étaient trop faibles pour affronter Numéro 1. Je ne pensais pas qu’il viendrait en aide à Numéro 1000, mais la vie réserve toujours des surprises. Au moins, les deux sont ensemble désormais, ce sera plus facile pour la suite.

Il se leva de son siège et déposa son verre, avant de faire quelques pas devant lui, en pleine réflexion.

— Bien, qui allons-nous envoyer sur place pour la prochaine fois ?

Il se parlait à lui-même, grattant son menton parfaitement rasé.

— Oui, nous pouvons faire ça. Elles seront parfaites. Fais appeler Anastasia et Shinoa, j’ai une mission de premier ordre à leur confier.

Une personne dans l’ombre, discrète, inclina la tête et s’éclipsa pour obéir.

— Comme j’ai hâte de te revoir, mon très cher Numéro 1…, chuchota-t-il en caressant tendrement sa montre.

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