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Le Clown

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Par &douard

Premier Noël

Le bébé pleure dans son berceau entouré de guirlandes, agite ses petites mains en babillant. Tous ces inconnus qui l’entourent lui font peur. Ils rient autour de la table nappée de blanc, dont les lumignons resplendissent. Ils se lèvent et se rassoient sans prendre garde à lui. Il a faim. Il pleure de plus belle.

Deuxième Noël

On a amené l’enfant dans un escalier, dans un souterrain éclairé de chandelles. Il y a beaucoup de familles, qui convergent toutes vers les profondeurs. Elles arrivent finalement devant une table ronde où chacun vient déposer des offrandes. Un vieil homme chauve en aube blanche les en remercie. L’enfant se demande pourquoi il porte un tel déguisement.

Troisième Noël

Un homme aux cheveux blancs et au visage ridé s’est assis à côté du parc de l’enfant. Sa main droite tient une canne, l’autre tremble sur son genou. Quand il regarde l’enfant, ses yeux fondent. Ils ont la même couleur noisette que ceux de son père.

Mes pleurs se mêlent au sang qui tache mes mains tandis que j’agite ce corps désespérément immobile. C’est impossible. Je n’ai pas pu faire ça.  

Quatrième Noël

Ils sont tous assis face à la cheminée, entourés de bouteilles d’alcool et de bols de biscuits. Assis sur les genoux de sa mère, l’enfant regarde avec fascination la fumée de sa cigarette se mêler avec celle de l’âtre.

Cinquième Noël

L’enfant a grandi. Une petite sœur a pris sa place dans le berceau. Elle est au centre de toutes les conversations, les attentions. On dit qu’elle a les yeux de son père, les cheveux de sa mère, la peau de son oncle et mille autres inepties. L’enfant est jaloux. Pourtant, il l’aime.

Sixième Noël

Il n’y avait que sa mère pour oublier la bûche le jour de Noël. L’enfant la suit dans les rues enneigées de la ville, fasciné par la buée qui s’échappe de ses lèvres. Une file d’attente se dessine sur le trottoir bien avant les lumières de la pâtisserie. Ils ne sont pas les seuls à s’y prendre en dernière minute. Frigorifié, l’enfant frotte ses mitaines, son institutrice a dit que ça réchauffait.

Dans sa poche, un téléphone vibre, je vois s’afficher « mon amour ». Et je hurle de plus belle. Il faut qu’il se réveille.

Septième Noël :

Son grand-père n’est pas là. Il ne sera plus jamais là. Il a compris aux mines des adultes qu’il fallait pleurer à l’annonce de sa mort, le jour de Noël. Pourtant, l’enfant ne ressent pas vraiment de tristesse. Plutôt une curieuse amertume en repensant à ce visage penché au-dessus de son berceau.

Huitième Noël :

C’est le plus gros paquet sous le sapin. Son nom est écrit dessus. Il se jette sur sa proie dès qu’on l’appelle, déchire le papier avec enthousiasme. Il est là. Le grand bateau pirate qu’il a tant de fois regardé par la vitrine du magasin. Une joie indescriptible traverse ses veines et il se jette sur ses parents en leur hurlant qu’il les aime.

Neuvième Noël :

Ce qu’il a tant désiré par le passé l’attriste. Sa petite sœur n’est pas là pour Noël. Elle est à l’hôpital. Au lieu d’une attention renouvelée, l’enfant ne récolte que la tristesse et l’inquiétude des adultes. Même absente, elle l’éclipse.

La sirène des ambulances retentit, leurs lumières me brûlent les yeux. Je voudrais remonter dans le temps. Ne jamais prendre le volant.

Dixième Noël :

Sa grand-mère pousse son pion au bord du plateau en souriant. L’enfant grommelle. Elle a gagné, encore une fois. Chaque fois qu’elle vient à la maison, il la défie à nouveau. Chaque fois, il perd. Il joue encore quelques coups avec l’énergie du désespoir avant de renverser le plateau dans un geste d’humeur. Les adultes le grondent, il va bouder dans sa chambre. Le repas commence sans lui.

Onzième Noël :

C’est étrange de voir sa petite sœur sans cheveux. Trois mois après son opération, il ne parvient toujours pas à s’habituer à cette vision. Elle est belle malgré tout, avec son pull rouge et sa chemisette. Elle sourit plus qu’il ne l’a jamais vue sourire, sans doute soulagée de cette accalmie. L’enfant s’avance vers elle pour lui tendre son présent. Une poupée mal emballée, achetée quelques sous en brocante. C’est la première fois qu’il lui fait un cadeau. Quand elle le découvre, elle crie de joie et se jette sur lui. D’abord gêné, il finit par accepter son étreinte, accueillir cet amour qu’il a tant ignoré.

Douzième Noël :

Ils ne sont que quatre cette fois. L’enfant s’assoit sur le drap blanc aux côtés de sa petite sœur, son père les prend en photo avec un sourire qui sonne faux. On déballe les cadeaux autour du lit d’hôpital, en essayant d’ignorer les lointaines sirènes des ambulances, les courbes du cardioscope, les discussions des infirmières. Sa mère n’arrête pas de pleurer. Un homme les interrompt, vêtu d’un habit loufoque, le visage peinturluré. Il leur raconte des histoires drôles, leur fait des grimaces. Ils rient. C’est si bon.

On m’arrache au corps pour m’attirer à l’écart. Je me penche sur le fossé pour vomir, plusieurs fois. Je me dégoûte.

Treizième Noël :

Sa tombe est recouverte de neige. Ils sont seuls dans le cimetière vide. Son père a insisté : ils devaient venir la voir pour Noël. Sa mère dépose un cadeau dont le contenu demeurera à jamais secret. Son grand frère rend sa poupée. Elle l’a oubliée sous son lit d’hôpital.

Quatorzième Noël :

Cette fois, toute la famille est présente. Ils se sont retrouvés dans la maison de sa tante, avec ses immenses baies vitrées. L’adolescent regarde la pelouse figée par le givre, les silhouettes des arbres nus dans la brume. Il entend le rire lointain de sa mère. Il sourit.

Quinzième Noël :

L’adolescent aide son cousin à modeler le visage de leur bonhomme de neige, s’applique malgré ses doigts gelés. Il enlève son bonnet pour en parer sa création. Il y a quelques secondes de fierté. Puis son cousin lui jette une boule de neige. La guerre est déclarée.

Je demeure seule à l’écart des témoins, assise contre le pare-chocs éclaté de ma voiture. Le froid brûle ma peau, mon cœur gèle.

Seizième Noël :

Les baies vitrées ont laissé place à un balcon au cinquième étage de l’immeuble. De là, il peut voir les rues illuminées de la ville, entendre les musiques de Noël. Son père s’affaire seul en cuisine, comme pour se faire pardonner le divorce. Un grand cadeau l’attend sous le sapin. Il aurait préféré être avec ses cousins.

Dix-septième Noël :

Sa mère lui tend le cadeau qu’il pose sur la tombe. L’adolescent pleure : sa petite sœur lui manque. Et sa colère contre elle s’est réveillée. Il ne peut s’empêcher de croire que jamais la famille ne se serait déchirée, si elle était restée.

Dix-huitième Noël :

En compostant son billet, il a déjà le ventre qui papillonne. En montant dans le train, il a le cœur qui bat. Le jeune homme brûle de revoir son amoureuse et de découvrir sa famille. Il l’imagine unie, aimante, bien meilleure que la sienne. Il a hâte de retrouver ces Noël aux sapins garnis d’innombrables emballages et aux grandes tablées. Il a tant de joie et d’amour à partager.

Un incendie se déclare dans le véhicule sinistré. Une vieille dame vient me prendre la main pour m’éloigner. Elle ne doit pas savoir ce que j’ai fait.

Dix-neuvième Noël :

Même dans ses plus beaux rêves, il ne l’avait jamais imaginé. Ses parents se sont retrouvés, ont acheté une nouvelle maison. Ils accueillent le jeune homme et sa conjointe en souriant, leur font faire le tour de la demeure. Sa grand-mère arrive juste après, il la serre dans ses bras. Au repas, il entend parler de pardon, de mariage. Le futur sourit à nouveau.

Vingtième Noël :

Le jeune homme jette son tablier bleu dans son casier en gémissant. Il a cru que cette journée à l’usine ne terminerait jamais. Il souhaite de joyeuses fêtes à ses collègues, accepte d’être ramené en voiture par son meilleur ami. Son amoureuse l’attend : il en oublie sa fatigue.

Vingt-et-unième Noël :

Le jeune homme est soulagé d’avoir pu se libérer pour Noël. Il profite de ceux qu’il aime, réunis dans la maison de sa tante. Il y a sa conjointe, son père, sa mère, sa grand-mère, ses oncles, ses tantes, ses cousins et leurs enfants. La demeure en paraît presque petite. Il se faufile hors du salon pendant l’apéritif pour enfiler un costume rouge et blanc. Il glisse plusieurs cadeaux dans son sac avant d’aller retrouver les siens. Son apparition surprend tout le monde, les adultes rentrent dans le jeu. On vient lui poser des questions, prendre des photos. Quand ils le regardent, les enfants ont le regard qui brille.

Enfin, une voiture verte apparaît. Il vient à mon chevet, hébété. Il serre mes mains dans les siennes en m’assurant que ça va aller. Je sais que c’est faux.

Vingt-deuxième Noël :

Il aurait dû rentrer chez lui à la sortie de l’usine. Au lieu de cela, il se retrouve dans l’appartement de son meilleur ami. Ce dernier pleure sur son épaule, épanche la peine de sa récente rupture. Le jeune homme ne sait pas trop quoi répondre alors il se contente d’écouter. Il va inviter son ami à passer Noël avec eux quand il aura fini de pleurer.

Vingt-troisième Noël :

Cette année encore, il travaille. Cette fois cependant, il l’a choisi. Il enfile sa tunique blanche, se maquille et ajuste son nez rouge. Il fait une grimace devant le miroir et puis rejoint l’infirmière. Elle le guide de chambre en chambre et un à un, les enfants rient.

Vingt-quatrième Noël :

Le clown se débarbouille sous le regard amusé de sa chérie. Il se dépêche, ses parents les attendent. Avant de redevenir lui-même, il fait une dernière grimace. Elle rit, puis l’embrasse.

Il essaye de me traîner jusqu’à son véhicule, mais je résiste. Je voudrais rester dans la neige, laisser mon esprit s’y glacer. Je ne veux plus me souvenir de ce qui vient d’arriver.

Vingt-cinquième Noël :

Le clown monte sur scène d’un pas hésitant, impressionné par l’ampleur du théâtre, les bourdonnements des conversations de la foule. Puis il répète les gestes qu’il a tant répétés, les premiers rires le galvanisent. Il se soumet à la volonté du public, achève sa prestation sous un tonnerre d’applaudissements. Son triomphe a un goût amer : cette année, qui fera rire les enfants ?

Vingt-sixième Noël :

Enfermé dans les toilettes de l’hôpital, le clown pleure. La petite fille ressemblait trop à sa sœur.

Vingt-septième Noël :

Le clown a demandé à son amoureuse de venir le chercher à l’hôpital, prétextant une panne. Il la voit se garer par la fenêtre, fait signe aux enfants de se taire. Tous ceux qui ont pu venir se sont rassemblés dans cette salle d’attente austère pour assister à la surprise promise. Quand la jeune femme entre, le clown s’agenouille. Il sourit en lui tendant un anneau d’or.

Je suis déjà envahie de regrets. J’aurais pu appeler un taxi. J’aurais pu dormir à l’hôtel. J’aurais pu arrêter après le deuxième verre.

Vingt-huitième Noël :

L’homme n’est pas clown ce soir-là. Il est père. Il accueille le minuscule corps de son fils en sanglots, admire ses yeux noisette. Sa femme dort, épuisée. Et il promène son enfant aux quatre coins de la pièce, en lui glissant d’innombrables mots d’amour. Il n’avait jamais reçu de plus beau cadeau.

Vingt-neuvième Noël :

Le clown accélère sur la route verglacée. Il n’a pas vu les heures s’enfuir aux côtés des enfants de l’hôpital. Sa femme et son fils l’attendent. À cause de lui, ils ne seront jamais à l’heure pour le réveillon familial. Il presse encore l’accélérateur, le regard distrait par la fatigue. Soudain, deux voitures apparaissent, de front. Il donne un coup de volant mais les roues continuent de glisser sur la chaussée gelée. Tout explose.  

J’ai fermé ma chambre à double-tour. Je ne veux plus voir personne. Les murs semblent se refermer sur moi, l’air s’alourdit : tout m’écrase. Je m’effondre sur mon lit.

Je sens encore son sang chaud entre mes doigts, je vois encore son maquillage couler sur ses joues. Chaque fois que je ferme les yeux, il revient. Son visage de clown s’est figé dans ma mémoire.

Par ma faute, à jamais privé de sourires.

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