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J'ai tiré

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Par &douard

J’ai tiré. Quand je l’ai vu qui courait vers moi, son arme au poing, j’ai eu peur et n’ai pu m’empêcher de presser la gâchette. Il est tombé sur la terre boueuse, brusquement. J’ai mis de longues secondes à comprendre ce qu’il venait d’arriver.

Son corps frêle gît sur le sol immobile, son casque a roulé à un mètre de sa tête. Les explosions autour de moi se sont arrêtées et, profitant de l’accalmie, je me suis avancé, à genoux sur la terre boueuse.

J’ai tiré. À mesure que je m’approche, je distingue mieux ses traits, il est beau, il est jeune. Je suis peut-être de deux ans son aîné, cela ne devait pas faire longtemps qu’il combattait dans les tranchées. Ses boucles brunes sont tombées dans une flaque sale, elles se mêlent à la terre. Il a la peau pâle, comme une statue de cire. Ses yeux bleu émeraude ont perdu leur éclat, ses lèvres s’étirent en un dernier sourire.

Il ressemble beaucoup à mon petit frère, j’ai l’impression de l’observer alors qu’il dort. Ses mains blanches d’angelot sans celles d’un intellectuel, qui n’a tenu comme armes que ses stylos. Il n’aurait pas touché son fusil, il n’aurait pas pressé la détente, j’en suis sûr. Il aurait flanché, préféré la fuite au combat. Moi, j’ai tiré. J’avais pourtant le choix. Pourquoi a-t-il couru vers moi ? Peut-être était-il perdu, incapable de savoir où aller, incapable d’utiliser son arme. Peut-être fuyait-il un autre ennemi pour ne pas avoir à se battre.

J’ai tiré. Le vent ramène sur lui d’innombrables débris, la terre l’enfouit déjà. J’approche ma main de son front, sa peau est glacée. Je ferme doucement les paupières qui ne s’ouvriront plus, pour briser le contact avec ses yeux morts. On m’avait que c’était mon ennemi, pourtant en me perdant dans ses yeux, j’ai cru observer le reflet d’un lac.

J’ai tiré. Une seule a percé son uniforme, un peu au-dessus du cœur, seulement rendue visible par le petit trou rouge qui détonne dans son ensemble neuf. Sans trop savoir ce qui me prend, je détache ses boutons un à un, l’un d’eux me reste dans les doigts. Je me mets à fouiller dans ses poches, la plupart sont vides mais je finis par réussir à tirer un portefeuille de cuir usé. Je l’ouvre plus soigneusement que si c’était le mien. L’intérieur est trempé, seule une poche a échappé à l’inondation.

J’en sors son passeport parcouru d’une écriture fine et, à mon plus grand regret, indéchiffrable. Derrière, je trouve un autre papier à demi-froissé que je déplie. Mes doigts dévoilent au grand jour une minuscule photo carrée constellée de mots d’amour, griffonnés à la hâte. Ils couvrent le visage d’une femme rangée au sourire sévère.

J’ai tiré. Je caresse le papier en pensant à celle que j’ai laissée derrière. Elle m’attend. Y penser me fait mal. Quand est-ce que tout cela va enfin s’achever ? Ma balle a-t-elle réduit ou allongé la durée de cette fichue guerre ? Je l’ignore. Je voudrai accuser le monde et mes semblables de m’avoir permis de tirer cette balle. Mais la vérité c’est qu’entre fuir et combattre j’ai fait mon choix. Et rien ne peut me faire revenir en arrière.

J’ai tiré. Serais-je capable de recommencer ? Seul Dieu le sait, à moins que même lui l’ignore. Je sens l’odeur du cadavre, ses effluves de sueur, de sang et de souffre. Pour quelques dizaines de kilomètres, j’aurai pu être son frère, son ami.


Mes paupières se ferment.


Je me vois avec lui à mes côtés, nous sommes deux copains inséparables. Nous dansons en riant, nous hurlons dans la campagne vide notre joie d’exister. Je le vois à mes côtés lors de la remise des diplômes à la fin de l’année, il a tout raflé, je suis tellement content de le voir être le premier. Je me vois l’attendre dans le port, il revient de son voyage dans le nord, nous nous embrassons, je lui ai manqué. Je me vois à ses côtés, témoin de mariage, je le vois offrir une bague à belle inconnue sous les applaudissements. Je le vois, me présenter son premier enfant, il est fier, son sang coule dans les petites veines.

Je le vois m’aider à porter les meubles de bois, il a pris sa grande voiture. Je vais déménager, il ne cesse de sourire et de me faire des blagues, il est comme cela et personne ne songerait à vouloir le changer. Je l’entends frapper à ma porte, me tomber dans les bras en pleurant, son père est tombé du toit de sa ferme. Il gémit, je lui propose de dormir chez moi, je le connais, l’humour saura vaincre les larmes.

Je nous vois, deux vieillards dans une voiture devisant autour de leurs souvenirs du passé. Ses rides sont nombreuses mais ne prennent pas le pas sur son sourire. Sa bonne humeur devient un affront quand il m’annonce sa maladie. Je ne sais que répondre. Il me dit que ce n’est pas grave, qu’il a eu le temps de vivre, qu’il ne regrette rien.


Mes paupières se lèvent.

Face à moi, il n’y a qu’un corps inanimé à la pâleur cadavérique. Non, il n’a pas eu le temps de vivre, il a été fauché au zénith de sa course. Je suis un intrus, je dois le laisser dormir tranquille. Mes mains tremblantes creusent la terre que je jette sur son bel uniforme. A chaque poignée de terre, il s’éloigne un peu plus. Ces gestes me soulagent, je commence déjà à essayer d’oublier. C’est difficile.

La dernière portion de son visage disparaît sous la terre mouillée et je me retrouve isolé, face à moi-même. Seul avec un bouton d’acier et une photo froissée. Ils me rappelleront l’homme que j’ai tué. Ce sera mon fardeau, mes fantômes et mon passé, où que j’aille, ils sauront me retrouver.

Les bombardements reprennent, les balles sifflent, les bombes s’écrasent. Si je meurs aujourd’hui est-ce que l’on m’enterrera ? Non, il ne faut pas que je pense à cela. Il faut que je me lève. Il faut que je respire, il faut que je me batte. Pout retrouver ceux que j’aime, pour que la paix vienne.

Pour qu’un soir, prêt de l’âtre crépitant, je puisse dire à mes enfants de ne pas tirer sur leurs frères.

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