13 ans que t'es plus là. J'ai parfois du mal à me dire que j'ai plus vécu sans qu'avec toi. Je ressens avec tellement d'intensité tous ces souvenirs, affadis par le temps.
Quand j'étais enfant, je ne réalisais bien sûr pas la chance d'avoir un grand-père comme toi. T'étais gentil, souriant et mieux encore, tu m'offrais des cadeaux à Noël. On se retrouvait tous les étés à Nieppe, avec les cousins, Mamino et toi. C'étaient de superbes semaines, qui ont continué après ton départ. Mais pour moi t'étais juste Papido, le père de ma mère, une de ces figures qui avaient toujours été là. Le resteraient toujours, dans mon esprit d'enfant.
Je n'ai compris qu'après. Quand j'ai vu toutes ces photos. Je suis petit, tu me tiens dans tes bras. Quand j'ai entendu les gens parler de toi. Quand j'ai écouté maman me raconter qui tu étais, comment tu vivais. Ta douceur, ta bienveillance, ton empathie et ton altruisme. Tant de qualités et de valeurs que je cherche à porter comme toi. Elle m'a expliqué combien tu étais aimé de tes collègues. J'ai appris tes envies de voyage, ta fascination pour toutes les cultures du monde, pour ces pays dont tu connaissais toutes les capitales. L'histoire de ton entreprise de bois, dépassée par l'émergence de géants comme IKEA. Et puis au-delà de tous les mots, il y a les regards, les intonations de voix que prennent ceux et celles qui parlent de toi. Je crois qu'elles disent plus que tout le reste.
Mon plus grand souvenir, c'est le vélo. Une photo dans ma chambre me rappelle toujours ce merveilleux cadeau. Un été, tu m'as emmené, quand j'avais 7, 8 ou 9 ans, je ne sais plus, sur les chemins de campagne avec mon petit vélo à roulettes. C'était difficile, tu étais patient, c'est tout ce dont je me souviens. J'étais fier de pouvoir pédaler comme un grand. Nous ignorions tous deux combien le vélo allait compter dans ma vie, s'intégrer dans mon quotidien pour ne plus en sortir. Tout ça a commencé avec toi. C'est un bel héritage.
L'autre, c'est bien sûr les derniers mois. Je me rappelle en avoir voulu à ma petite soeur de ne pas pleurer quand on a appris la nouvelle de ton cancer. C'était si injuste. Quant à moi, j'étais triste, bien sûr, mais comme un enfant qui n'a jamais connu la mort. Il restait seulement quelques mois. Je t'ai revu plusieurs fois, toujours un peu plus faible, la peau plus pâle, mais toujours ce sourire accroché aux lèvres. La dernière fois, c'était dans la maison de Nieppe, pour ton dernier anniversaire.
Toute la famille était là, autour de toi. Je crois me souvenir que tu avais les larmes aux yeux. On t'a offert un album photo, avec tous les plus beaux souvenirs de ta vie d'époux et de père. C'était un beau cadeau, un bel au-revoir. Un jour, je le rouvrirais, et je pleurerai en pensant à toi. Quelques semaines plus tard, on s'est retrouvés en famille à l'hôpital. Tes filles t'ont veillé pour tes derniers instants, nous on est restés dans le couloir. Je ne garde qu'une image de cette soirée : le dessin-animé sur la télévision du couloir. C'était tellement bizarre de découvrir la mort et le deuil.
Puis il y a eu l'enterrement. Je me souviens du grand cercueil de bois, de l'église et puis de la salle où l'on s'est retrouvés après la cérémonie. J'en garde paradoxalement le souvenir d'un beau moment, avec des sourires, la joie d'être avec mes cousins, mes oncles, tantes, soeurs, frère, parents et Mamino. J'espère que l'on passera aussi un bon moment quand mon tour viendra. On ne devrait pas être trop triste pour les gens qui nous ont rendu heureux.
Après, tu n'étais plus là, et pourtant encore un peu. Dans les souvenirs de Maman et Mamino, dans tout ce que tu leur as transmis. En fait, quand on y pense, tu es là. Parce que je vis. Le plus souvent, je t'oublie, je vis ma propre existence à toute allure. Et puis parfois, une conversation, un appel téléphonique, une visite au cimetière et je me souviens de toi. Comme lorsque nous avons parlé de toi au téléphone avec Maman, il y a deux ans, alors que j'étais en Finlande. J'ai pleuré quand elle m'a dit que tu serais fier de moi. Comme avant-hier, quand nous nous arrêtés auprès de ta tombe, noircie par l'humidité. Un rayon de soleil éclairait la pierre. C'était beau.
J'aurais aimé mieux te connaître, mais je n'en veux à rien ni à personne. Je ne suis pas triste, pas en colère, seulement heureux de t'avoir eu comme grand-père.
Tu es parti trop tôt pour me laisser la chance de pouvoir te le dire. Je ne sais pas si tu peux m'entendre, me lire, apprendre d'une quelconque façon qui je suis devenu, combien je te suis reconnaissant. Peut-être pas. Mais je le fais malgré tout. À toi, à ceux qui sont partis et à tous les grand-pères qui vivent encore et continuent de transmettre l'amour, la douceur, l'espoir et la beauté.
Merci.