Pour récolter l’énergie d’une étoile, il faut l’enclore. Pour les humains des siècles passés, un tel exploit semblait impossible ; ils tentaient d’inventer un autre moyen, pensant en essaims, en réseaux, en belles formes organiques et géométriques qui ressemblaient à l’univers tel qu’ils le connaissaient.
La réalité, quand cela se produisit enfin, fut bien plus cruelle. Ce n’était pas que les conceptions datant des précédentes ères de la connaissance fussent inutilisables, ou infaisables avec les moyens technologiques actuels de la civilisation humaine – ce n’était tout simplement pas assez efficace. Une sphère parfaite, aussi gargantuesque fut-elle, signifiait un rendement d’énergie parfait. Aucune perte.
Pour récolter l’énergie d’une étoile, il faut l’oublier. Oublier qu’elle a un jour brillé sur une poignée de mondes, condamner un système à l’obscurité éternelle, et tenter de vivre avec ça.
L’immortalité avait rendu les dirigeants excessivement patients, mais également excessivement oublieux, ce n’était donc pas un exploit pour eux de rejeter les inquiétudes des derniers habitants d’une petite planète bleue, dans un petit système dont le soleil avait encore quelques belles années devant lui. Depuis leur palais immaculé et étincelant dans le ciel, les dieux vivants projetèrent une ombre sur ce petit recoin de l’univers. Une ombre dont l’expansion fut observée par des générations et des générations de Terriens, jusqu’à ce qu’enfin elle devienne, à leurs yeux, la destinée apocalyptique qui avait été prophétisée depuis l’aube de leur espèce.
Alors que la flotte de travailleurs robotisés trimait et trimait encore, siècle après siècle, pour enclore une divinité mourante, les mythes changèrent. L’histoire perdue, les récits oubliés – tout ce qui pouvait rappeler aux vivants ce que les morts avaient permis d’arriver s’effrita lentement, couche par couche, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus y avoir qu’une compréhension symbolique de la masse sombre qui mangeait le soleil. Les ruines devinrent poussière ; de nouvelles montagnes s’élevèrent comme des cicatrices sur le visage du monde où les continents se soudèrent lentement jusqu’à former de nouvelles nations, de nouvelles tribus, de nouveaux peuples. Le disque lunaire, alors un simple grain à l’horizon, devint de plus en plus pâle.
Le vaisseau-monde continua d’orbiter la planète, son véritable nom oublié, un exploit d’ingénierie si parfait qu’il n’avait jamais besoin de s’arrêter ni d’être réparé. Les gens d’en bas, qui le regardaient autrefois avec ressentiment, oublièrent finalement jusqu’à la mémoire de l’affront, comme un bleu s’estompe avec le temps jusqu’à ce qu’il soit impossible de se souvenir de la douleur. Et quand l’industrie commença à s’effondrer, les sables de l’ignorance arrêtant les rouages du progrès, la nature du vaisseau-monde devint incompréhensible. Il devint une baleine, devint un rocher, devint une tortue. La sidération remplaça la compréhension, et dans le ventre de la bête continuèrent de vivre les immortels artificiels.
Pour quelle entreprise avaient-ils besoin d’un soleil ? Que voulaient-ils accomplir ? Ce furent des questions que les Terriens ne se posèrent pas, inconscients qu’ils étaient que l’ombre avait une volonté et un but. Elle continua simplement de manger leur soleil jusqu’à ce que leurs récoltes, pâles et flétries comme les corps de ceux qui les cultivaient, ne puissent plus nourrir leurs enfants, jusqu’à ce que les érudits et les théologiens dans leurs tours de pierre brute ne puissent plus lever une main pour consigner, avec l’encre et le papier, le terrible déclin des choses. Jusqu’à ce qu’un jour, le soleil ne se lève pas du tout, sa lumière occultée de l’existence, et tout ce qu’il resta aux Terriens fut une abondance de ciels nocturnes.