Il y a fort, fort longtemps…
C’est ainsi que doivent commencer les contes, n’est-ce pas ? Mais qu’est-ce que « longtemps », pour toi ? Des millénaires, une éternité ? Y a-t-il seulement un mot, une unité de mesure dans ta langue qui puisse embrasser l’entièreté du gouffre qui te sépare de l’ère du mythe ?
En tout cas, un certain temps avant que tu viennes au monde, il y eut une femme. C’est, du moins, comme ça que tu l’appellerais, si tu posais les yeux sur elle – c’est donc une femme qu’elle sera dans ce conte.
Elle était pâle, les cheveux sombres comme la nuit, longs et raides et toujours en mouvement, ondulant aussi doucement que de l’herbe haute sous un ciel sans lune. Il n’y avait pas de mot pour la désigner alors, pas de classification aussi propre que celles que vos érudits et vos poètes tentèrent de créer pour tout ce dont ils pouvaient rêver : elle n’était ni fée ni déesse, ni fantôme ni démon. Elle était tout simplement, de la même manière que l’espace au-dessus de ta tête et la terre sous tes pieds sont, sans un doute, immuablement – enfin, jusqu’à ce que vos tentatives maladroites de rationalisation ne fassent de vousdes étrangers dans vos propres corps et votre propre temps.
Tu n’es pas une exception. Pas besoin de faire semblant – tu as déjà commencé à lui donner un sens, à invoquer une image dans ton esprit.
Mais pense, maintenant, à ceci : une paire de bois émergeant d’un côté de son crâne, comme des branches mortes jumelles tendues avidement vers les choses vivantes ; la cavité sombre de son regard, que tu ne peux croiser. Pense à un sourire, les lèvres ouvertes assez largement pour dévoiler des dents lupines et un éclat de gencive animale, que tu t’imagines bientôt avoir été mousseuse de sang il y a peu.
Tu la rencontres dans une forêt, bien sûr, mais pas n’importe laquelle : une vieille, vieille forêt, royale, aux arbres d’une taille aussi incommensurable que toute chose en ces temps là, avant que vous ne rendiez le monde aussi petit que vous l’êtes. Et grande, elle l’est, elle te surplombe non seulement de son corps mais de son esprit, elle se répand sur tout si bien que tu ne distingues qu’à peine ce qui fait partie d’elle et ce qui fait partie de la forêt. Et tu sais qu’elle chasse, et tu sais qu’elle protège.
Une louve, tu penseras. Et puis, te corrigeant : une biche, un arbre, un cadavre. Elle échappe à ta compréhension et ton artillerie de significations, à la fois baignée de lune au point d’en être presque transparente, puis disparaissant sous la mousse, les lichens et la boue, sa peau se changeant en écorce. Mais toujours tu verras une femme, et la considéreras comme telle, et ton jugement sera absolument, terriblement faux.
Personne ne pourrait te le reprocher. Tu n’es, après tout, que le produit de ton espèce, confiné dans la chambre de ta propre vision indistincte du monde. Ce qu’elle protège, ce qu’elle chasse, tu essayerais de le juger, car elle doit être mauvaise, si c’est ton sang sur ses mains et ses dents. Elle te chasse, toi le voyageur, l’intrus, pour protéger ce que tu ne peux ni voir ni comprendre, ce qui t’échappe encore plus entièrement qu’elle.
Vous – tous autant que vous êtes – avez tenté de donner à cette chose un nom et une forme, pensant que cela compenserait ce qui vous manque. Pour l’un, cela pourrait être une créature ailée pas plus grande qu’un pouce, d’autres se sont crus traqués par un homme à peau de loup, d’autres encore se sont languis de l’amour d’une femme-serpent. Toi, peut-être, moins enclin que d’autre à façonner le monde à ton image, tu donnerais à cette créature quatre sabots, une crinière blanche et une corne mortelle mais majestueuse, une vision non moins dénuée de sens que toute autre. Plus proche, peut-être, d’une vérité que tu ne peux espérer trouver dans les mots, car tu vénérerais sous l’apparence d’un animal ce que tu ne peux trouver sous forme humaine : la pureté la plus haute.
Elle a essayé, tu sais, de te le faire comprendre, avant de t’arracher le cœur – blesser les choses vivantes n’a jamais été qu’un moyen au service d’une fin des plus sacrées. Elle savait – et toujours elle sait – que tu aurais profané ce qu’elle garde si férocement. Car elle est la forêt, et en elle et par elle c’est la vérité que tu cherches, cette même vérité qu’elle dissimule, de peur qu’elle ne se transforme en un simple fait, si tu t’approchais assez près pour la voir.