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Dans les flammes

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Par Aranck

Le lendemain matin, Louis arriva en trombe dans la cuisine. Il y trouva sa mère en peignoir, en train de faire du café.

– Elle est partie ? demanda-t-il.

– Qui ça ?

– La Drôle de Dame.

– Qui ?

– Pardon, Élusine.

– Elle est dans la chambre d’amis.

– Elle a dormi chez nous ? s’étonna Louis.

– Où voulais-tu qu’elle dorme ?

– Chez elle, ça aurait été mieux, répondit Louis, d’un ton grinçant.

Sa colère remonta d’un coup en repensant à cette intruse qui avait bouleversé sa vie en deux coups de cuiller à pot.

– Louis ! s’offusqua Ranah. Sache que nous avons discuté jusqu’au petit matin, je n’allais tout de même pas la renvoyer chez elle.

– Il ne lui faut pourtant pas bien longtemps pour voyager d’un bout à l’autre de la ville si je me souviens bien.

– Louis, ça suffit ! Je te rappelle qu’Élusine est ma sœur. Et tu pourrais commencer par dire bonjour.

Louis déposa un rapide baiser sur la joue de sa mère.

– Elle va rester longtemps ? ne put-il s’empêcher de demander.

– Je ne sais pas, soupira Ranah, pour l’instant elle dort encore. Installe-toi donc au lieu de poser toutes ces questions et profite un peu de ta matinée puisque tu n’as pas d’école. Je t’ai fait du pain grillé.

Louis se dit qu’il serait bien temps de poser d’autres questions, il avait faim et il voulait déjeuner tranquillement et si possible, avant que sa tante ne se réveille. Il emporta son bol et ses tartines et s’installa confortablement devant la télévision.

Une heure plus tard, alors qu’il entrait dans la salle de bain, Louis perçut une présence derrière lui.

– Salut, mon Loulou. Ça va ?

Il fit volte-face et se trouva nez à nez avec Élusine. Il s’était si bien laissé emporter par sa série préférée, qu’il avait complètement oublié la présence de sa tante.

– Je peux savoir ce que vous faites là, vous ?

Élusine se raidit. Elle allait répondre lorsque Ranah apparut derrière elle.

– S’il te plaît, Louis, j’aimerais que tu sois plus aimable avec ta tante. Je sais à quel point elle a bouleversé ta vie, mais ce qui est fait est fait, inutile d’en rajouter. Et puis Élusine a raison, il serait temps que je t’explique certaines choses.

– Quel genre de choses ? demanda-t-il, sur la défensive. Du même genre qu’hier ou pires ?

– Des choses qui concernent ta naissance et notre famille.

– Je ne suis pas certain d’avoir envie de les connaître, dit-il, avec amertume.

Il pressentait que les raisons pour lesquelles on lui avait caché la vérité risquaient fort de lui déplaire. La veille, sa mère lui avait expliqué que c’était pour le protéger, mais il n’avait pas été dupe. Et surtout, il n’était pas stupide au point d’ignorer que tout ce qui nécessite protection suppose la présence d’un danger.

– C’est comme tu voudras, dit doucement Ranah.

– Je ne sais pas... Je ne sais plus... murmura Louis. Je ne sais même plus qui tu es... Tous ces drôles de trucs que tu fais. C’est trop bizarre.

– Je suis ta mère Louis, ça, ça ne peut pas changer. Quant aux trucs bizarres, comme tu dis, il s’agit simplement de dons un peu particuliers.

Empêtré dans des sentiments contradictoires, Louis ne cessait de penser à la façon dont sa mère avait allumé le feu la veille. Toutes les certitudes qu’il avait acquises depuis sa naissance s’étaient effritées aussi sûrement qu’un vieux morceau de pâte à sel et il avait fini par se demander si sa mère était bien sa mère.

De son côté, Ranah savait que son fils était bien plus chamboulé qu’il ne le laissait paraître, aussi, préféra-t-elle ne pas insister.

– Si tu ne te sens pas prêt à entendre ces révélations, nous reprendrons notre vie comme avant.

– Comme avant ? Non, mais je rêve ! Et j’oublierai tout comme par magie, c’est ça ?

Ranah se raidit. C’était la première fois que Louis lui parlait sur un ton si amer.

– Je suis désolée... je comprends ce que tu ressens. Je ne vou...

– Comment est-ce que tu peux comprendre ce que je ressens ? l’interrompit Louis. Même moi, j’ai du mal. J’ai juste l’impression d’avoir été trahi. Et par toi, en plus ! Mais... pourquoi...

Sa voix se brisa. Il baissa la tête et s’enferma dans un mutisme qui sembla durer une éternité.

Mal à l’aise, les deux sœurs ne savaient quelle attitude adopter. Se sentant coupable, Élusine rompit le silence d’une voix tellement minuscule qu’on aurait dit un pépiement d’oiseau :

– Louis, tout ça n’est pas la faute de ta mère, c’est moi qui...

– Je me moque de savoir à qui est la faute ! trancha Louis. Ça ne sert à rien, et de toute façon ce n’est pas le plus important. Le plus important, c’est tous ces mensonges qui ont duré des années ! Vous comprenez, ça ?

L’éclat de voix de Louis fut suivi d’un nouveau long et pénible silence. Tous trois évitaient de se regarder, n’osant ni bouger ni même respirer jusqu’à ce que Louis jette un timide coup d’œil à sa mère. Elle avait l’air si bouleversée que son cœur se serra. Il se sentit soudain injuste et égoïste. Si sa tante avait manqué de doigté, sa mère n’y était pour rien. Il referma la porte de la salle de bain et d’une voix radoucie, déclara :

– Bon, je vous écoute et tant pis pour la douche, je n’en mourrai pas.

– Non, non, bien sûr que non ! s’empressa d’acquiescer Élusine, qui avait compris que Louis parlait des révélations qu’on allait lui faire.

Ranah dévisagea son fils, surprise par ce revirement soudain, mais Louis confirma sa décision.

– Dans ce cas, dit Ranah, allez vous asseoir, je vais tirer les rideaux et je vous rejoins.

Louis ne comprit pas très bien pourquoi sa mère fermait volets et rideaux, néanmoins, il suivit sa tante et se laissa tomber dans le canapé à côté d’elle. Si Élusine en fut surprise, elle n’en montra rien, trop heureuse d’avoir son neveu près d’elle.

– Comme tu l’as déjà compris, expliqua Ranah, tout en allumant le lampadaire du salon, ta tante et moi sommes ce qu’on appelle des magiciennes. Certains diraient des sorcières, mais peu importe, nous avons des dons que d’autres n’ont pas. Et ne me demande pas pourquoi, nous n’en savons strictement rien.

Voyant que Louis était attentif, Ranah continua.

– Après en avoir parlé ensemble, reprit-elle, Lulu et moi avons décidé de te présenter tes arrières-grands-parents, Murd’huin et Mérianne. L’extrait que nous avons choisi se passe il y a environ soixante an, il est essentiel pour la compréhension de notre histoire. Certaines scènes sont assez rudes, mais guère plus choquantes que ce qu’on peut voir au journal télévisé. Tu es prêt ?

Louis hocha la tête.

Après avoir rallumé le feu de la même façon que la veille, Ranah attrapa le gros bocal en verre sur le manteau de la cheminée, prit une poignée du sable qui se trouvait à l’intérieur et la jeta directement dans les flammes. Aussitôt, des images apparurent au cœur de la flambée. Tout d’abord floues, elles défilèrent ensuite avec une netteté étonnante.

– Dingue ! Moi qui croyais que ce bocal était juste là pour décorer, s’exclama Louis.

– Disons que son usage peut varier en fonction des besoins.

Elle lança une nouvelle poignée et prit place près de son fils. Tous trois avaient les yeux rivés sur les flammes. Louis n’en revenait pas.

– Ça déboîte, ce truc ! 

Ranah sourit.

– Je dois reconnaître que c’est assez pratique.

Louis vit tout d’abord une ville fortifiée construite au sommet d’une colline. Sur la plaine, en contrebas, plusieurs centaines de combattants s’affrontaient dans un fracas et une violence étourdissants. Louis avait l’impression d’assister à un film d’action. Des hommes, des enfants, des femmes couraient en tous sens, poursuivis par des guerriers vêtus de cuir noir dont le visage était dissimulé sous de larges capuchons. Ces derniers lançaient des sortes d’éclairs qui terrassaient aussitôt ceux qu’ils atteignaient. Des colosses aux longs cheveux blonds recouverts d’armures en métal rosé épousant parfaitement leurs corps tentaient de les neutraliser. La plupart d’entre eux se tenaient debout sur le dos de leur cheval tout en maniant avec dextérité des étoiles de jet qu’ils projetaient en direction de leurs adversaires. D’autres étaient engagés dans un féroce corps à corps.

– Tu t’es trompée d’époque, Ranah, fit remarquer Élusine, il faut commencer par ce que nous avons décidé cette nuit, sinon comment veux-tu qu’il y comprenne quelque chose ?

– Je sais. J’ai perdu la main. Laisse-moi me concentrer s’il te plaît.

Louis regarda sa mère avec une franche curiosité.

– Ne t’inquiète pas, je vais y arriver. Cette méthode est pratique et nous fera gagner du temps et puis ce sera plus compréhensible pour toi si tu es directement plongé dans l’histoire.

– Tout à fait ! Un bon plongeon vaut mieux qu’un long discours ! renchérit Élusine.

– Allons-y, déclara Ranah.

– Tâche de bien te concentrer, mon petit.

Louis se tourna vers sa tante en fronçant les sourcils.

– Comment vous m’avez appelé ?

– Mon... petit... je crois, balbutia Élusine surprise par cette drôle de question.

– Je ne suis pas votre « petit », c’est clair ? D’autant que vous n’êtes guère plus haute que moi !

– Primo, c’était affectueux, et secundo, je ne t’appellerai plus « mon petit » quand ta taille cessera de t’inciter à faire des bêtises, rétorqua Élusine, piquée par la façon dont son neveu lui avait parlé.

Louis regarda sa tante, stupéfait.

– Alors, sachez que, primo, je n’ai pas besoin de votre affection et que secun... 

– Ça suffit tous les deux ! s’écria Ranah. Vous ne trouvez pas que la situation est bien assez compliquée comme ça ? Il vous faut encore des chamailleries ? Toi, Élusine, quel âge as-tu ?

Élusine ne répondit pas et s’abîma dans la contemplation de ses ongles.

– Et toi, Louis, je te rappelle que Lulu est ta tante, je te serai donc reconnaissante de la considérer comme telle et de cesser de lui parler sur ce ton !

– Désolé. Vas-y, m’man, continue.

Rassérénée, Ranah mit un gros coussin derrière son dos et fixa à nouveau le feu. Les crépitements devinrent plus forts et les flammes plus denses.

Tout à coup, Louis se sentit violemment happé par le feu. Sans savoir comment, il se retrouva seul, en plein cœur d’une forêt, tout près d’une vieille maison. Le mince ruban de fumée qui s’échappait de la cheminée indiquait que la masure était habitée. Affolé, Louis regarda autour de lui. Il faisait nuit et les feuillages au-dessus de lui étaient si denses qu’il ne laissaient passer aucune lumière. Soudain, un hurlement déchira le silence. Pris de panique, Louis cria à son tour et se retrouva instantanément assis sur le canapé.

– On aurait dû le prévenir ! s’exclama Ranah. Nous, nous avons l’habitude, mais pas lui !

 La bouche grande ouverte, Louis respirait par saccades. Se tournant vers sa mère il lança :

– Non, mais ça va pas, non ? Quand tu as dit « vraiment plongé dedans », je n’avais pas pensé que ça pouvait être au sens propre !

– Calme-toi, expliqua Élusine, en posant doucement sa main sur l’avant-bras de son neveu. Tu ne cours aucun risque.

Irrité, Louis retira son bras. Élusine ne s’en formalisa pas et continua :

– Tu auras l’impression d’être ailleurs, mais c’est la magie qui fait ça. En réalité tu ne bougeras pas d’ici. Cette méthode permet de conserver les souvenirs intacts sans qu’ils soient transformés au fil des ans ou au gré de celui qui les raconterait. L’intérêt de ce système est multiple, non seulement il...

– C’est bon Lulu, tu n’es pas obligée de tout lui détailler maintenant, coupa Ranah.

– Si tu avais été élevé parmi nous, fit remarquer Élusine, en lorgnant sa sœur d’un air accusateur, toutes ces explications ne seraient pas nécessaires.

Ranah ignora l’allusion et rassura Louis.

– Je t’assure qu’il ne t’arrivera rien, promit-elle. Si tu n’arrives pas à sortir du feu, tu n’auras qu’à appeler et nous t’aiderons.

– Tout à fait ! confirma la tante. Tu n’auras qu’à crier un bon coup !

Puisque ses repères disparaissaient comme neige au soleil, Louis décida de faire confiance à cette tante qui, finalement, n’était pas si désagréable.

– On y retourne, annonça sa mère.

Sous l’effet conjugué de la chaleur et de l’ondulation des flammes, Louis se détendit et se laissa emporter au cœur du brasier jusqu’à ce qu’il se retrouve devant la maison. Autour, tout semblait calme, il n’y avait aucun bruit hormis ceux de la forêt et quelques hululements lointains. La lumière vacillante qui filtrait par les fenêtres du rez-de-chaussée indiquait qu’un feu brûlait dans une cheminée. Louis s’avança et jeta un œil à travers la vitre. La masure ne reflétait en rien son aspect extérieur. Meubles, tentures, tapis, décorations, tout était de la meilleure facture. Sur la moitié gauche de la pièce, face à une imposante cheminée de marbre, se trouvait une table en bois massif pouvant largement accueillir douze personnes. Un homme plutôt grand, vêtu d’une longue tunique blanche brodée de fils d’or et coiffé d’une épaisse natte rousse était attablé devant les restes d’un repas. Il bavardait tranquillement avec une femme installée en face de lui tout en s’amusant à faire tourner son couteau sur la table comme s’il s’agissait d’une toupie. Louis n’eut aucun mal à faire le rapprochement entre cette femme et sa mère tant la ressemblance était évidente.

Alors qu’il s’appuyait contre le mur, Louis le traversa, se retrouvant à l’intérieur de la maison. Il s’immobilisa immédiatement de peur d’être vu, mais l’homme et la femme ne s’aperçurent nullement de sa présence.

« Dingue ! C’est moi le fantôme, ici ! » Il tenta à nouveau de toucher la paroi, mais sa main s’agita vainement dans le vide. Tout avait l’air si vrai pourtant !

Quelque chose lui effleura l’avant-bras. Il sursauta. La voix de sa mère lui parvint, étouffée et lointaine :

– Tu ne peux rien toucher, Louis, ce ne sont que des images.

Surpris, mais rassuré, le garçon s’avança et continua d’inspecter les lieux.

Un pilier central soutenait l’une des poutres porteuses. Il était entièrement sculpté de fleurs, de fruits et de feuillages. De petits personnages étaient gravés un peu partout dans le bois. Certains étaient allongés dans des corolles, d’autres s’agrippaient aux feuilles, d’autres encore étaient accoudés à des fenêtres ou juchés sur des champignons. Louis était subjugué par la finesse de ce travail, mais le plus frappant étaient les cinq visages féminins émergeant de ces entrelacs de verdure. De taille réelle, ils semblaient presque vivants. Louis eut même l’impression que l’un d’eux avait souri !

C’est alors que la femme se leva. Elle attrapa le pichet posé au milieu de la table et se versa un grand gobelet d’eau. Louis s’aperçut qu’elle était enceinte vu la rondeur de son ventre. Après avoir bu, elle s’approcha de son compagnon qui pivota immédiatement sur son siège en l’invitant à s’installer sur ses genoux. Elle ne se fit pas prier et se pelotonna contre lui comme une enfant. Tout en l’entourant d’un bras solide, l’homme promena sa main libre sur le ventre rebondi et s’adressa doucement au bébé. Un renflement apparut.

– Murd’huin, père indigne, dit la jeune femme en le regardant faire, je ne suis pas persuadée que tu aurais été ravi que l’on te tire de ton sommeil de cette façon.

– Penses-tu ! Je suis certain que ce petit coquin m’attendait.

– Coquin ? Et qui te dit que ce ne sera pas plutôt une coquine ?

– Tu sais bien que j’ai un don pour ces choses-là.

– Je pense surtout que le tout puissant magicien que tu es se devrait d’être plus modeste. Tu es doué, sans aucun doute, mais tu ne me feras pas croire que tu as le pouvoir de voir à travers mon ventre, rétorqua la jeune femme, avec un sourire moqueur.

– L’avenir nous le dira, jeune effrontée, répliqua-t-il en l’embrassant dans le cou. Et cela n’a aucune importance, garçon ou fille, je l’aime déjà.

La jeune femme appuya doucement sa joue contre le front de son compagnon tout en suivant sa main du regard, puis elle se dégagea de son étreinte et se dirigea vers un escalier de bois qui conduisait à l’étage.

La vision de Louis se troubla quelques secondes et sans bien savoir comment, il se retrouva aux côtés de la dame dans une chambre d’enfant où une fillette âgée d’environ cinq ou six ans pointait son index droit devant elle.

Tout en soutenant son ventre, la jeune femme ramassa quelques jouets qui traînaient par terre puis s’adressa à la petite, mais celle-ci n’en eut cure. Tirant la langue et levant l’index, elle attira à elle le gros ballon de cuir qui avait roulé sous le lit.

« Encore de la magie » se dit Louis, impressionné.

– Lénah, je t’ai déjà dit mille fois de ne pas te servir de ton doigt de cette façon. Aïta t’a expliqué qu’ici ce geste est interdit. Allez, viens, c’est l’heure d’aller dormir.

– Non ! rétorqua Lénah, en croisant les bras devant la poitrine.

Elle fixait sa mère avec défi en faisant la moue.

– Inutile d’essayer de me charmer, ça ne marchera pas, ajouta la maman, dont le regard démentait les propos.

– S’il te plaît, Aïma, encore un tout petit peu ! supplia Lénah, en joignant les mains.

Louis sourit. La petite savait s’y prendre.

Au même moment, Murd’huin fit irruption dans la pièce, profondément troublé.

– Mérianne ! Qui vient de pratiquer ?

– Demande donc à la jeune fille qui se trouve devant toi et qui semble aussi têtue que son papa.

Lénah observait son père, jaugeant son degré de mécontentement.

– Lénah, je t’ai pourtant répété mille fois de ne pas te servir de tes doigts ici ! rouspéta Murd’huin, en fronçant les sourcils.

La fillette lui décocha un sourire angélique, tout en tournillant l’une de ses mèches brunes au bout de son index, mais Murd’huin continua de la fixer d’un air sévère. Mal à l’aise, elle se mit à sautiller d’un pied sur l’autre, ne trouvant pas l’attitude qu’il convenait d’adopter tant le visage de son père était grave. Décontenancée, elle courut vers sa mère, les yeux remplis de larmes.

– Aïta a raison, tu ne peux pas faire de magie, ici, expliqua la maman d’une voix douce, en l’entourant de ses bras.

– Je prépare nos affaires, Mérianne. Tiens-toi prête, nous devons quitter la maison.

– Si vite, Murd’huin ? Il n’y a peut-être pas lieu de s’affoler.

– Tu ne les connais pas aussi bien que moi.

– Peut-être n’ont-ils rien remarqué ? Ça n’a duré que deux secondes à peine.

Toujours aux aguets, Murd’huin ne prit pas la peine de répondre. Il sortit de la pièce en trombe pour revenir presque aussitôt, l’air anxieux, le souffle court.

– Ils sont là, Mérianne, à l’orée des Terres du Guet ! Ayounama a envoyé Ourakrâ pour nous prévenir et sera bientôt là au cas où j’ai besoin d’elle. Vous devez partir tout de suite.

– Tout de suite ? s’affola Mérianne. Mais comment ?

– Brise vous portera. Rendez-vous à la Flaque de l’Anse.

– Le poulain de Brise vient à peine d’avoir deux mois, elle ne voudra pas le laisser.

– Vu ton état, nous n’avons pas d’autre choix. Prenez le poulain avec vous, il est assez fort pour vous suivre. Si demain à l’aube je ne suis pas là, tu sais ce qu’il te reste à faire.

Mérianne s’approcha de son époux et lui saisit les mains.

– S’il te plaît, viens avec nous.

– Non Mérianne, nous en avons déjà parlé. Je dois les retenir ici le plus longtemps possible, c’est la seule solution et la moins dangereuse pour nous tous, assura-t-il en se dégageant. Ne t’inquiète pas, ma douce, nous nous en sortirons.

Il prit le visage de sa compagne entre ses mains et avec une immense tendresse déposa un baiser sur ses lèvres.

Mérianne se serra quelques secondes contre lui. Ses yeux brillaient des larmes qu’elle tentait de refouler. D’une voix légèrement tremblante, elle murmura :

– Avant, je voulais te dire que tu avais vu juste, tu seras père d’un fils cette fois, c’est Ayounama qui me l’a dit. Je me demande d’ailleurs comment vous faites tous les deux pour avoir toujours raison, dit-elle, en s’efforçant de sourire.

– Tu as un bon mois devant toi avant l’accouchement, fit doucement remarquer Murd’huin, et je te promets de te rejoindre bien avant le lever du soleil. Allez, dépêchons !

Murd’huin disparut dans l’escalier pendant que Mérianne rassemblait fébrilement quelques affaires.

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