L’arrêt de pluie se fit attendre longtemps. Trop longtemps. Si bien qu’elles durent quitter la grotte alors que les nuages étaient encore lourds de chagrin. Chaque goutte fracassant les feuillages, les buissons et les ruisseaux était une mélopée discrète, mais omniprésente. L’orage avait brouillé les pistes des animaux et perturbé l’équilibre fragile des bois.
À l’aube, lorsque l’averse se faisait bruine et que le ciel se paraît de couleurs pastelles, quelques lièvres et des biches se risquaient à sortir. Humide et grasse, l’herbe devait être savoureuse. Les épis rescapés, couchés au sol, hurlaient à Hirondelle d’aller ça ou là. Pour la première fois depuis le début du voyage, elle se sentit perdue. Vraiment, perdue. Et, hélas, elle ne pouvait pas l’avouer. Porcelaine devinerait ses intentions et quand bien même, l’oiselle avait le sentiment de ne pas être la seule à entendre mener un jeu de dupe, elle comptait garder la main. Le contrôle. Il en allait du bien de la mission.
« Pense à la récompense », songea-t-elle en cherchant le nord grâce à la mousse sur les troncs. « Pense à la récompense et à la volière que l’on pourra reconstruire, toutes ensemble ! ». Pour la première fois depuis de nombreux jours, elle pensa à Huppe, à Mésange et aux toutes jeunes oiselles qui avaient quitté le navire avant qu’il ne sombre. Hirondelle serra le poing. Il ne fallait pas qu’elle se contente de jouer. Il fallait qu’elle gagne. Ni plus ni moins.
— J’ai entendu une voix, murmura soudainement Porcelaine.
Ses mains glacées s’enroulèrent autour du bras de l’acrobate qui manqua de glapir. Mais elle se retint et cessa d’avancer, aux aguets. Entre les bruits diffus des bois, elle perçut, en effet, quelqu’un. Une personne solitaire qui semblait arpenter le chemin officiel à plusieurs centaines de mètres de là. Qui que ce fût, l’inconnu·e avait de l’audace. Ou assez de confiance pour ne pas craindre une attaque.
— Que faisons-nous ?
— Je ne sais pas encore, répondit Hirondelle dans un chuchotement ténu. Peut-être vaudrait-il mieux… Hé ! Revenez ! Qu’est-ce que vous –
— Je vais demander de l’aide !
Hirondelle tenta de saisir un des voiles de la robe de Porcelaine, en vain. Le vêtement fin glissa entre ses doigts. Filant à vive allure, la magistère gagna rapidement la voie forestière. L’oiselle la rattrapa, mais il était déjà trop tard : sa compagne se dirigeait vers un homme qui tirait un chariot. Au moins, ce n’était pas un soldat. Ceux-ci voyageaient toujours par deux, voire trois. Mais le fait qu’il soit seul attisait la méfiance d’Hirondelle. Certes, les routes étaient relativement sûres, mais personne n’était à l’abri d’une mauvaise rencontre. Elle serra les dents et rejoignit Porcelaine à l’aide de grandes foulées.
— Excusez-moi ! entonna la religieuse en approchant. Pourriez-vous nous accorder un peu de votre temps ?
— Tiens et moi qui ne pensait pas croiser d’autres personnes, en voilà une surprise ! s’exclama le bonhomme en s’arrêtant.
Il relâcha sa prise sur les manches et actionna un mécanisme pour que ces derniers restent vers le haut. Les roues se bloquèrent. Automatiquement, un minuscule pavillon se dressa. Un colporteur, à n’en pas douté. Et, si Hirondelle se fiait au curieux bagage qu’il portait sur le dos, il devait aussi être apothicaire. Retenu par des sangles de tissus, le corps en bois de la boîte proposait plus de petits tiroirs. Une écriture fine et illisible soulignait chaque compartiment.
— On ne rencontre plus souvent des vendeurs sur ces routes, observa Hirondelle les bras barrant sa poitrine.
— Pas plus que des personnes exerçant votre profession, jeune demoiselle, répliqua-t-il aussitôt, les fossettes de ses joues trahissant le sourire caché par son épaisse barbe. Vous voir à terre est… Curieux. Oui, c’est cela. Curieux.
— Par Sa Volonté et par Sa Main nous avons la chance de vous croiser, monsieur, souffla Porcelaine en se signant.
— Ah, une adepte de Maïol à ce que je vois, retoqua-t-il, toujours avec malice. Que puis-je pour vous ?
— Ma foi, nous cherchons à regagner la sainte cité de Faïence, s’empressa de dire la dévote en coupant la parole à l’oiselle. Nous avons connu quelques déboires, malheureusement, et nos réserves sont maigres. Tout comme notre bourse, hélas…
Le camelot porta sur Hirondelle un regard empreint de curiosité et d’amusement. Il avait compris et était au courant. La mâchoire crispée, elle essayait de ne rien laisser paraître. Mais son cœur battait la chamade. Il suffirait d’un mot et cet inconnu réduirait ses efforts à néant. Un geste et Porcelaine ne croirait plus à ses mensonges. Et bien que frêle, il lui serait difficile de la conduire jusqu’à Bellum si elle se débattait.
— Je comprends, le reinaume est agité en ce moment, temporisa le marchand avant d’ouvrir la malle qui trônait dans son chariot. Par chance, j’ai fait le plein et je retourne à Faïence. Je peux donc vous céder quelques affaires à un prix défiant toute concurrence. Ou, si vous n’avez pas les moyens, en m’escortant. Après tout, comme vous l’avez si bien dit, les routes ne sont pas sûres et je suis seul.
— Vous avez entendu ? s’exclama Porcelaine, rayonnante. Quelle aubaine ! Par Sa Grâce, mille mercis !
Alors qu’elle se penchait sur les marchandises, l’homme adressa un signe de la tête à l’oiselle. Il ne vendrait pas la mèche. Tout du moins, pas tout de suite. Elle se détendit un peu, mais pas complètement. Hirondelle fit mine d’observer les articles proposés à son tour. Des biscuits secs, du fromage à pâte dure, quelques bocaux et bien sûr, de la venaison. Beaucoup de carrés de tissus – du coton, de la soie – et galons. En somme, rien d’extraordinaire ou qui déviait de la norme. Pourtant, Porcelaine regardait tout cela avec un œil admiratif. Sortait-elle donc si peu, comme elle l’avait affirmé ?
— Je suppose que nous allons prendre quelques réserves pour la route, souffla l’acrobate en tirant sa bourse. Est-ce que cinq saxe d’argent suffiraient ?
— Ma foi, je peux vous céder du fromage et des biscuits pour ce prix, mais guère plus. Quand vous disiez ne pas avoir de moyen, je ne pensais pas que c’était à ce point !
— Par hasard… Pardonnez-moi de demander mais, vous êtes également vendeur de plantes médicinales, n’est-ce pas ? requit Porcelaine qui continua après l’avoir vu hocher la tête : auriez-vous de l’épizène séchée, pour faire des tisanes ?
— De l’épizène ? Non, je ne crois pas, fit-il en tâchant de masquer sa surprise. À quelle fin vouliez-vous utiliser cette plante ? Peut-être que je peux vous proposer autre chose.
— Oh… Je vois. Il m’arrive de faire des… crises. Des épisodes durant lesquels, je ne peux pas vraiment me contrôler et qui sont parfois violentes. Avec des spasmes et des tremblements. Je voudrais faire en sorte de ne pas en avoir le temps du voyage. Ou, le moins possible.
— Dans ce cas, je vous conseille de boire ceci, déclara le vendeur après un instant de réflexion. Il s’agit de spinelle blanche. Une plante commune, mais que beaucoup sous-estime, car elle provient d’un épineux – d’où son nom. Il vous suffit de bouillir de l’eau et d’ajouter les fleurs. Une fois que le liquide devient laiteux, vous pouvez y aller. Vous devriez être tranquille avec ça.
— Merci ! Combien est-ce ?
— Baste ! C’est si commun que je n’ai pas à cœur de vous faire payer. Si nous étions dans un territoire où elle est rare, pourquoi pas, mais ici… elle pousse en abondance.
— Tout de même, insista Porcelaine. Tout service mérite paiement et tout acte de bonté doit être salué.
— Si vous y tenez, vous pouvez m’accompagner jusqu’à ma prochaine destination. J’ai prévu de faire halte dans un village, à la bordure des bois. De là, vous pourrez reprendre votre chemin.
Son attention glissa vers Hirondelle et il lui adressa un regard appuyé.
— Merci, monsieur… ?
— Oh juste ciel, il est vrai que j’ai manqué à tous les usages ! rit-il en tendant ses achats à l’oiselle. Appelez-moi Barnabas. Et vous, mes enfants ? Puis-je vous demander vos noms ?
— Hirondelle.
— Cauri, enchanté, murmura la religieuse après un instant d’hésitation. Merci de bien vouloir faire la route en notre compagnie.
— C’est plutôt vous qu’il faut remercier. Voilà des jours que je chemine seul. Discuter un peu me fera du bien ! Vous pouvez mettre vos bagages dans mon chariot.
Sous le regard insistant de Porcelaine, Hirondelle finit par déposer le baluchon d’affaires qu’elle transportait. Barnabas replaça sur son dos son officine et actionna les mécanismes de sa carriole avant de se saisir des manches. D’un pas décidé, il ouvrit la marche.
Voyager avec quelqu’un était certes plus agréable et reposant, mais c’était aussi une source d’angoisse. Barnabas avait compris qui était « Cauri ». Les nouvelles de la disparition de la voix de l’église Maïolitique devaient faire grand bruit. Non seulement à Parian, mais également chez ses proches voisins. Si les rumeurs reliaient la volière abattue en plein ciel, le même jour à cet enlèvement… Le colporteur n’avait pas besoin de faire des efforts pour assembler les deux événements. Alors, Hirondelle restait sur ses gardes. Il semblait jouer le jeu de l’ignorance, mais à quel titre, en quel honneur ?
À la nuit tombée, ils gagnèrent un relais de chasse connu du vendeur. L’endroit était vétuste et une odeur de vieux sang, âpre, régnait. Mais, comme l’avait fait remarquer Porcelaine, dormir au sec et à l’abri était déjà un luxe. Et une fois de plus, l’oiselle fut agréablement surprise par l’attitude de la dévote. Si elle devait être honnête, elle se serait attendue à des commentaires, des remontrances. Mais non. Porcelaine prit même l’initiative d’allumer le feu après avoir dépoussiéré la marmite dans l’âtre et nettoyer le foyer étouffé par les cendres. Sa seule exigence fut celle de pouvoir siroter sa tisane de spinelle blanche avant de dormir et d’occuper le lit le moins humide. Deux choses que concédèrent bien facilement Barnabas et Hirondelle.
Une fois le repas terminé, l’acrobate s’en alla laver la vaisselle à la rivière la plus proche. Lorsqu’elle revint, les mains glacées par l’eau vive, elle trouva le vendeur sur le palier, pipe en bouche.
— Ne faites pas trop de bruit, votre amie dort déjà profondément, commenta-t-il alors qu’elle s’apprêtait à entrer. Il serait dommage de la réveiller. Elle a l’air épuisée.
« C’est bien le cadet de mes soucis », songea Hirondelle, qui se contenta de répondre :
— Oui, la route est longue pour qui n’a pas l’habitude.
Les deux se dévisagèrent comme deux chats prêts à se bondir dessus. Un filet de fumée glissa hors des lèvres de Barnabas.
— Vous pouvez arrêter votre petit numéro, oiselle, ricana-t-il à voix basse. Je ne sais pas à quel jeu stupide et dangereux vous jouer, mais je vous conseille de faire plus attention à l’avenir. Tous les vendeurs ambulants ne sont pas aussi… généreux que moi.
— Je suppose que j’ai de la chance, dans ce cas, répliqua Hirondelle non sans un certain mordant. Mais je me demande bien ce que vous avez à gagner à me couvrir. Et vous et moi savons très bien que vous n’allez pas à Faïence.
— Si vous pensez que votre caste est la seule à avoir des reproches à faire à l’église, vous vous trompez.
— Me dénoncez vous rendrait probablement riche, pourtant.
— Je n’ai que faire de l’argent sale.
Avec mépris, il cracha au sol. Sa salive était teintée par le tabac qu’il fumait.
— En revanche, ce ne sera possiblement pas le cas de toutes les personnes que vous croiserez, continua-t-il en esquissant des ronds de fumée piquants avec sa pipe. Enfin, le destin récompense sans doute l’insolence de la jeunesse car je doute que les nouvelles aient atteint les régions du Nord. Et là-bas, peu de gens reconnaîtront cette gamine. Ou votre marque. Rendons grâce au culte qui dépouille la campagne de ses habitants et plonge ces territoires dans le noir.
— Ouais… Merci à Lui, comme elle dirait, souffla l’oiselle, sardonique. Par hasard… La volière…
— Rendue au fond de l’océan, j’en ai bien peur. Et j’ignore ce qu’il est advenu des personnes qui étaient sur le navire. Je sais seulement que les gardiens de votre comparse la cherchent et promettent monts et merveilles à qui leur rendra leur précieuse enfant. Enfin… précieuse… Est-ce vraiment le mot que j’emploierais ? Rien n’est moins sûr.
— Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? Bien sûr qu’elle l’est. Tous leurs mensonges sont bâtis autour d’elle.
— Ma grande, croyez-moi que s’il l’aimait et qu’elle comptait pour eux, jamais il ne lui donnerait de l’épizène.
— J’y connais rien, en plante.
Il toussa après avoir avalé une bouffée trop importante de sa pipe. Hirondelle, défiante, grimaça. Barnabas se racla la gorge et cracha de nouveau. L’oiselle le toisa, incapable de cacher son air dégoûté cette fois-ci.
— Vous êtes probablement trop jeune pour vous rappeler du temps d’avant, n’est-ce pas ? fit-il en déversant l’étoupe de tabac sur le sol pour ensuite l’éteindre en le foulant du talon. Si Parian existe, c’est en partie grâce aux ravages de cette plante. Chez l’adulte, à petite dose, elle emporte quiconque en consomme vers l’onirisme. Flirté avec la réalité est bien plus plaisant que d’avoir les deux pieds dedans. Avant la purge, certains peuples de marins de l’ouest l’utilisaient avant les grandes chasses au rorqual… « Ton corps est la glaise de Son reinaume et tu ne saliras point cette terre qui n’est pas tienne », n’est-ce pas ce qui est dit dans les textes sacrés ?
— Mais ? Puisque je sens qu’il y a un « mais » ?
— Ah, de grâce, un peu de patience ! Mais, outre les soucis liés au déni de réalité, hélas, chez les plus jeunes, la plante n’a pas totalement les effets escomptés. Au lieu de conduire la personne qui l’ingère vers ce confortable entre-deux, elle provoque des convulsions. Souvent, un épisode mineur qui restera isolé et, plus rarement, des crises plus fortes. Spectaculaires, même. Qui peuvent devenir chroniques. Alors, si vraiment elle consomme cette plante pour calmer ses événements…
Il suspendit sa phrase, comme si la vérité était trop lourde pour être dite ou bien parce que la haine qu’il éprouvait envers Parian était trop grande pour reconnaître Porcelaine comme une victime. Barnabas poussa un soupir. Son haleine empestait. Il frappa sa pipe contre les rondins du mur et entra dans la cabane.
Les bras chargés de vaisselles, Hirondelle demeura immobile pendant de longues minutes, incapable de savoir quoi penser.