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Chapitre V

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Par Soah

Au cœur de la forêt, Hirondelle ne pouvait compter que les passages d’animaux pour s’orienter vers Bellum. Suivre la côte avait au moins l’avantage de ne pas la perdre. En longeant les contours de l’océan, elle était certaine d’arriver à destination. Mais, les choses étaient plus difficiles car il lui était impensable de rejoindre la moindre route forestière. Les échanges terrestres étaient, certes, rares maintenant que les navires s’équipaient de nœuds arcaniques porteurs de vent, mais ils existaient encore quelques braves – autant dire pauvres – qui préféraient commercer par les anciens chemins. De fait, les pistes étaient toujours entretenues et surveillées par les gardes-chasse de Parian. Et, depuis cette promesse près du feu, Hirondelle se demandait si sa prisonnière ne se doutait pas de quelque chose.

Alors, il était hors de question de la ménager. Elles pouvaient bien être deux à jouer à ce petit jeu de dupe.

L’oiselle empruntait les voies les plus tortueuses, là où les racines des arbres affleuraient et les épineux pullulaient. Les voiles légers de la tenue de la religieuse s’accrochaient régulièrement et se déchiraient, exposant sa peau. Toutefois, elle ne démordait pas de sa décision et continuait de marcher, la mine haute. Porcelaine devait sans doute être de ces personnes qui ne voulaient pas avoir tort et qui, ne savaient pas renoncer. Et, hélas, Hirondelle était tout aussi têtue.

Soudain, le ciel se couvrit d’épais nuages sombres. Ils menaçaient d’exploser à tout instant. Leurs renflements noirs n’auguraient rien de bon tout comme l’odeur après les premières gouttes. Elles éclataient violemment contre le sol dans un parfum d’orage. Le genre de grain que La Cage évitait à tout prix lors d’un voyage.

— Il va falloir trouver un abri et vite, déclara Hirondelle. Ouvrez les yeux, si jamais vous apercevez un endroit qui pourrait convenir, dites-le-moi !

— Ce n’est qu’une averse, répliqua Porcelaine, dubitative. Auriez-vous peur d’un peu d’eau ?

— Je peux laisser Votre Grandeur sous le tonnerre, si ça peut lui faire plaisir. Peut-être qu’un coup de foudre vous remettra les idées en place ? Même si, j’en doute.

Dans son dos, Hirondelle sentit le regard acéré de son otage. Un point brûlant naquit entre ses deux omoplates et irradia. Elle serra les dents et se retrouva, lui décochant un sourire farouche en réponse. Porcelaine sembla déstabilisée pendant une seconde avant de reprendre son air régal. La voltigeuse poussa un juron et pressa le pas.

Hélas, comme prévu, la tempête se leva. Les quelques fragments de bleu dans le ciel moururent et ne resta que le gris charbon des nuages. Battante, la pluie formait un rideau dense, impénétrable. Et, le vent qui jusqu’alors n’était qu’une brise agréable se fit rafale. La cime des arbres grinçait et hurlait sous les assauts des bourrasques.

Une branche épaisse comme la cuisse d’Hirondelle chuta ; elle se fracassa au sol dans un craquement sourd, sinistre. Le tonnerre gronda. Porcelaine jappa et recula. Ses mains se plaquèrent contre ses oreilles. Agitée par un tremblement, sa bouche bleue se tordait sous l’angoisse. Un nouveau souffle balaya la forêt. Et, encore une fois, la foudre zébra le ciel. Contre-jour brusque ; les bois se découpèrent en angles décharnés.

L’oiselle attrapa fermement le bras de sa compagne. Son poignet semblait si frêle. Presque sur le point de se briser. Hirondelle chassa vivement ces considérations et la tira. Il fallait avancer, trouver un abri et surtout ne pas faire une mauvaise rencontre. La mâchoire serrée, elle observa la forêt. Au loin, entre les gouttes de pluie lourdes, elle distingua une aspérité dans les rochers. Une grotte, peut-être. Raffermissant encore un peu plus sa prise sur l’avant-bras de Porcelaine, elle fila dans cette direction. Derrière, la magistère suivait sans résistance. Elle ballotait, comme un paquet de linge sale. Son pied se prit dans une ornière et elle dérapa, mettant un genou dans la boue.

— Il faut continuer ! pressa l’acrobate. On doit pas rester là, c’est dangereux.

— Je ne peux pas…

— C’est vraiment pas le moment de faire un caprice, Votre Grâce ! Après, quand nous serons à l’abri, si vous voulez. Mais pitié, encore un effort.

Un nouvel éclair, bien plus vif et lumineux que les autres, zébra le ciel sombre. Porcelaine se recroquevilla un peu plus. D’un geste brusque, elle récupéra le contrôle de son bras enserré jusqu’alors par Hirondelle et plaqua ses mains sur son visage. Ses cheveux touchèrent le sol et se souillèrent.

Face aux réactions de sa compagne, l’oiselle décida de prendre les choses en main. Elle se pencha et l’attrapa fermement dans ses bras. Hirondelle songea immédiatement que si elle portait ce prénom et qu’elle appartenait à une volière, de par son physique, Porcelaine était bien plus proche de l’oiseau qu’elle. Elle pouvait presque sentir les os saillir au travers de ses vêtements. Un nœud coupable se forma dans son ventre.

— Tout ira bien, murmura-t-elle en glissant sa veste sur le visage de Porcelaine pour la protéger de l’averse. Une fois l’orage derrière nous, je vous promets que je trouverais de quoi faire un bon repas, d’accord ?

Pour toute réponse, la magistère sourit et s’appuya un peu plus contre l’épaule large de sa compagne. Le cœur d’Hirondelle manqua un battement, mais une nouvelle déchirure dans le ciel la rappela à l’ordre, au présent.

À grandes enjambées, elle rejoignit le passage. Un tronc tombé, au milieu d’un ruisseau. Il ne pleuvait pas depuis longtemps, mais l’eau était déjà tumultueuse, bouillonnante. Une crue se dessinait. Pourtant, elle décida de prendre le risque de traverser pour rallier la cavité. Sous leurs poids conjoints, l’arbre mort craqua et gémit. Mais il ne céda pas.

Devant l’entrée de la grotte, Hirondelle hésita, mais lorsque le tonnerre gronda, plus proche et violent que jamais, elle s’engouffra à l’intérieur. Là, une odeur humide étreignit sa gorge. Mais uniquement cela. Pas de musc animal ni même un grognement sauvage. Soulagée, elle soupira et s’enfonça un peu plus loin, dans l’espoir de trouver un léger relief si l’eau venait à monter. Un promontoire en pierre ne tarda pas à se dessiner. Avec délicatesse, elle déposa Porcelaine dessus et commença à l’ausculter.

— Vous allez bien ?

— Je me sens… étrange, murmura-t-elle en retour, la voix pâteuse. J’ai l’impression d’avoir déjà vu tout cela. Et j’ai beau avaler ma salive, je pourrais me noyer dedans.

— C’est sans doute le choc, balaya Hirondelle en se redressant. Il va falloir attendre un peu pour que je puisse allumer un feu. Tâchez de vous réchauffer quand même, d’accord ?

Brusquement, Porcelaine se raidit. Sa mâchoire se mit à claquer et pas seulement sous l’effet du froid. Ses doigts s’agitèrent. Ils essayaient d’attraper des formes imaginaires. Puis, sa tête bascula en arrière et une fine mousse perla à ses lèvres bleues tandis que le reste de son corps était pris par de violentes secousses. L’odeur rance de l’urine fraîche couvrit le parfum de la terre frappé par la foudre.

Paniquée, Hirondelle ignorait quoi faire et chaque choc contre la pierre lui soulevait le cœur à cause du son humide qu’ils provoquaient. Elle ôta sa veste et sa chemise qu’elle roula en boule et plaça sous la nuque fragile, raide. Ce n’était pas bien épais, mais elle espérait que cela serait suffisant pour que la magistère ne se blesse pas davantage.

Les minutes furent longues. Chaque tressautement semblait durer une éternité. Mais finalement, le corps de Porcelaine se détendit. Elle rouvrit doucement les yeux et se pinça aussitôt l’arête du nez et poussa un grognement rauque, grave.

Dehors, la pluie continuait, mais l’orage avait cessé.

— Vous allez bien ? s’inquiéta Hirondelle tout en approchant. Qu’est-ce qui vous… –

— Parlez moins fort, je vous en conjure, la coupa Porcelaine en se redressant péniblement. Ma tête me fait affreusement mal.

— Ce n’est pas étonnant, vu la crise que vous venez d’avoir. Ça vous arrive souvent ?

— Quotidiennement. Du reste, j’étais… surprise de ne pas avoir été sujette à une vision de Maïol, avant. Je commençais à croire que mon absence du palais l’avait peut-être froissé, commenta faiblement la religieuse, les poings serrés sur ses genoux. Par hasard, vous n’auriez pas un papier et un crayon ?

— Pourquoi voudriez-vous que j’aie ça sur moi ? répliqua du tac au tac Hirondelle, incrédule. Vous ne voulez pas plutôt boire ou manger ?

— J’ai entendu Ses Saintes Paroles, il me faut les noter au plus vite, insista l’autre avant de toiser l’oiselle des pieds à la tête et de lancer : je vous sais gré d’avoir protégé ma tête durant ma transe, mais pourriez-vous vous rhabiller ? Votre impudeur est… pour le moins dérangeante.

Les joues roses, Porcelaine détourna le regard après lui avoir tendu le paquet de linge. Puis, elle examina les pierres au pied du mur. Elle attrapa l’une d’elle et commença à graver la roche dure. Le crissement était insupportable. Hirondelle passa ses vêtements grossièrement, emmêlant les mèches folles de sa tresse au passage. Elle se redressa et s’avança vers l’entrée de la grotte. L’averse n’était pas prête de s’achever.

— Je vais chercher de quoi manger et… faire un feu, annonça-t-elle sans grande conviction pour cette dernière information. Essayez de rester discrète.

Sa remarque ne trouva aucun écho, juste le bruit de la pierre qui taille la roche. Hirondelle soupira et s’en alla. L’orage avait été bien plus violent que ce qu’elle avait imaginé. Par chance, le cours d’eau n’avait pas débordé, mais il charriait à présent des brindilles et des galets gros comme le poing de l’oiselle. Des rigoles de pluie et de boue serpentaient au travers des bois. Le gibier avait fui et, Hirondelle ne leur en voulait pas. La viande fraîche attendrait. Et, si elle devait être honnête, ce n’était même pas cela qui lui manquait le plus, mais le pain du jour, tout chaud, que l’on servait à chaque repas dans sa volière. Toutefois, dans ce malheur, elle dénicha quelques baies, des fruits sauvages et quelques racines délogées par le déluge.

Lorsqu’elle revint, Porcelaine avait cessé de s’échiner sur le mur et patientait, le menton posé sur ses genoux.

— J’ai pas trouvé grand-chose, annonça l’oiselle en approchant. Juste de quoi compléter un peu nos réserves. Si la pluie s’arrête suffisamment tôt, je pourrais essayer de chasser, demain matin.

— Et pour le feu ? s’enquit Porcelaine. J’ai tenté de faire quelque chose, mais… Le bois ne prend pas.

— Pas étonnant. Les morceaux sont trop grands, souligna Hirondelle en désignant les longues brindilles. Je vais allez racler de l’écorce, elle devrait avoir moins pris l’eau et brûlera mieux. Il faudra pas rester à côté, par contre.

— Pourquoi donc ?

— Les fumées. Elles seront denses et risquent de nous faire plus de mal que de bien. Je peux vous laisser en charge de la cuisine ? (Porcelaine haussa les épaules, ce qui pour elle voulait dire « oui ».) Parfait !

Hirondelle quitta de nouveau leur abri et revint une quinzaine de minutes plus tard, les bras chargés de plusieurs pelures d’arbre. Comme prédit, l’extérieur était peut-être humide, mais l’intérieur, vers le tronc, demeurait sec. Le feu ne fut pas évident à aviver, mais une fois parti et les premières nuées nauséabondes envolées, la chaleur commença à irradier dans la caverne. Bien que timides, les flammes réchauffèrent agréablement leurs vêtements trempés par la pluie. Porcelaine éternua à plusieurs reprises. Et c’était comme si tout son corps allait tomber en morceau à chaque secousse.

— Vous avez réussi ? demanda l’oiselle pour briser le silence, avant de préciser : ce que vous vouliez graver, sur la paroi.

— Ça n’a pas été sans peine, mais oui, souffla-t-elle avec un sourire de soulagement. Ses mots seront éternels sur les murs de cet endroit. Grâce à vous et à Lui, peut-être que cette alcôve deviendra un lieu de culte.

Une forme de sérénité l’habitait. Porcelaine scrutait ses mains abîmées, écorchées, mais semblait s’en moquer. L’idée d’avoir rempli sa mission lui procurait tout le bonheur du monde. Hirondelle réprima un frisson. L’attitude de sa comparse la mettait mal à l’aise, sans qu’elle ne sût vraiment dire pourquoi. Alors, elle se contenta de partager sa cueillette et de la regarder manger, prendre des forces.

— Vous disiez que ces visions étaient récurrentes…

— Vous êtes dans ma garde et vous ignorez cela ? releva Porcelaine en haussant un sourcil inquisiteur. Votre éducation est terrible, sincèrement. Ne le prenez pas personnellement, mais j’aurais songé que mes gardiens auraient eu à cœur de choisir des individus plus… pieux.

— Pardonnez-moi d’être issue du peuple, répliqua sèchement Hirondelle.

— Oh. Excusez-moi. Je ne voulais pas être désobligeante, s’empressa de corriger la religieuse avant de tendre une baie dodue et tout juste nettoyée à sa compagne pour faire amende honorable. Pour répondre à votre question, oui, cela m’arrive quotidiennement. Et, si je dois être honnête avec vous, si l’on ne me servait pas des décoctions pour calmer Sa Parole, je serais bien en peine de faire quoi que ce soit.

Devant le regard interrogatif que lui lança Hirondelle, elle continua :

— Lorsque j’étais enfant, il m’était fréquent de recevoir plusieurs messages par jour. Parfois même toutes les heures. Mes parents… (elle hésita avant de se reprendre), mes gardiens, ont consulté des médecins renommés de Parian et, avec leur avis en tête, ils ont décidé de juguler Sa Voix pour que je puisse avoir une certaine forme de paix. D’ailleurs, les marques sur mon corps sont apparues à ce moment-là. Vision après vision.

— Ça n’a pas dû être facile, j’imagine, d’être… un conduit divin, observa l’oiselle.

— Au contraire. Ce n’est rien puisque je L’aime.

— Même si ça vous fait souffrir ?

— Oui, souffle Porcelaine avec un sourire sincère. J’ai la chance de pouvoir L’entendre. De pouvoir délivrer Ses mots à toutes les personnes qui désirent écouter. Mon amour ne se limite à Lui, à Maïol, mais il s’étend aussi à chaque habitant et habitante de Parian. Puisse-t-Il me parler encore longtemps.

Suite à ce vœu pieux, elle baisa le bout de ses doigts, puis toucha son menton, ses lèvres avant d’apposer le plat de ses mains sur son front, paumes ouvertes vers le ciel. Porcelaine ferma les yeux. Son corps tendu suggérait qu’elle était attentive au moindre bruit, au plus petit frémissement. Hirondelle la fixait, partagée entre un curieux sentiment jaloux et une amertume cruelle.

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