Le canot ne ralentit qu’à la venue de l’aurore. La mer s’illumina de rose éclatant où s’écrasa une nuée de gouttelettes de pluie. Le rivage d’une terre couverte de forêts se dévoila à l’horizon. Les dents de Jolyn claquaient. Frigorifiée, elle n’avait pu fermer l’œil de la nuit. Les autres voyageurs n’avaient pas meilleure mine, ne bougeaient que pour échanger quelques mots à voix basse. Elle s’étonna de voir leur embarcation se diriger vers des forêts qui ne ressemblaient en rien aux montagnes de Maëlval. Adryos y déposerait sans doute les autres réfugiés avant de la conduire à Ewannaël.
Pourtant, lorsque l’embarcation heurta la grève, le passeur descendit le premier. Il demanda à ses passagers de descendre et tira son canot entre les pierres ensablées de la plage. Jolyn s’exécuta avec la raideur d’un corps privé de sommeil. Ses frissons s’accentuèrent avec le souffle de la brise dans son cou. Elle n’avait qu’une envie : s’allonger à l’ombre des arbres pour s’abandonner au sommeil. Le repos devrait attendre, pas ses questions.
— Où est Maëlval ?
Adryos ne prêta pas attention à ses paroles. Elle dut les répéter de plus vive voix pour qu’il se retourne. Il lui jeta un regard dédaigneux avant de secouer la tête, comme devant un caprice d’enfant. Jolyn sentit sa poitrine s’agiter d’une peur muette : il devait lui répondre. L’amener à Maëlval. Elle allait répéter sa question à nouveau quand un des hommes s’interposa pour lui expliquer d’une voix lasse :
— Adlival. Pas Maëlval.
C’était comme si un poignard glacé déchirait ses espoirs. Le trajet de la nuit ne l’avait pas rapprochée de son Ewan. Déjà, Adryos tournait le dos à son canot et s’en allait à travers bois. Elle le suivit la mort dans l’âme. Déjà, son esprit élaborait des plans d’action : Armen leur avait expliqué que des navires faisaient la route entre les deux villes. Jolyn se promit de trouver un moyen d’y embarquer au plus vite, quel qu’en soit le prix. Elle espérait seulement qu’il ne s’agissait pas d’un autre de ses mensonges.
Jolyn se demanda à quoi ressemblait la plus grande ville du monde. Armen, les policiers, les réfugiés : tous l’évoquaient avec une voix rêveuse, avec l’envie d’y aller ou d’y retourner. De la capitale, elle n’avait vu que les lointaines façades blanches du front de mer. Adryos les avait conduits bien plus loin. Elle se demanda comment étaient les gens là-bas, comment étaient les maisons. Elle espéra y trouver des personnes capables de l’aider.
Alors qu’ils avançaient entre des troncs gigantesques, sur un chemin mousseux, elle se prit à rêver d’une nouvelle vie à Adlival. Si cette cité était aussi merveilleuse qu’on le disait, elle pourrait y amener Ewannaël, Faè. Ils pourraient s’y établir, y bâtir une maison et une vie nouvelle. Ils y découvriraient d’innombrables merveilles technologiques, des prouesses humaines qu’ils n’auraient pu envisager même leurs plus grands rêves. Elle se réfugia dans cette douce rêverie, car elle demeurait son seul refuge contre l’atroce solitude.
La végétation se raréfia toujours plus, à l’ombre de géants aux troncs gigantesques. Seuls quelques champignons poussaient entre leurs racines. Quelques branchages craquaient sous leurs pas, étouffés par la mousse. Jolyn aperçut un lièvre, puis un étrange renne au pelage clair, qui s’enfuit à leur arrivée. Elle se souvint qu’il apparaissait sur la fresque d’Ezechios et en tira un réconfort absurde : il était venu sur cette Terre et il en était revenu. Elle suivrait ses traces.
Peu à peu, l’épuisement la gagna. Les muscles de ses jambes s’affaiblirent, plus habitués à l’effort physique prolongé. Elle n’osait pas demander à Adryos de lui prêter sa gourde et sa gorge devenait douloureuse. Son front, sa poitrine et ses aisselles se couvrirent de sueur, son souffle s’accéléra. Pourtant, leur guide ne ralentissait pas. Leur progression semblait vaine au milieu de cette forêt interminable et la fatigue se mua en douleur. Jolyn s’évada de ces sensations pour ne se concentrer que sur son pas. Elle devait avancer.
Quand Adryos s’arrêta enfin, elle s’effondra au pied d’un immense chêne. Ses camarades rassemblaient du petit bois pour faire un feu. Elle n’eut pas la force de les aider, sombra dans une lourde somnolence, le crâne douloureux. Bercée de leurs voix lointaines, du crépitement des flammes, elle navigua entre conscience et inconscience un long moment. Un doux fumet de viande la réveilla. Jolyn ouvrit les yeux sur un feu où rôtissait un lièvre. Elle imita les autres réfugiés, approcha du feu pour se réchauffer. Le temps s’échappa alors qu’elle se perdait dans la contemplation de la danse des flammes, seulement interrompu par le partage du repas. Elle dévora sa part jusqu’à l’os, avec la sauvagerie d’un loup. Puis elle se coucha.
Adryos la réveilla en secouant son épaule. Le jour tombait. Elle songea qu’une journée la séparait désormais de Faè. Une éternité. Jolyn se leva avec peine, repartit en grimaçant. La marche devint plus rude encore que la veille. Ils traversèrent des murets fissurés, des fossés, des taillis sans chemins. Il lui semblait que les autres marchaient plus vite, que le sol meuble ralentissait ses pas, que le vent la repoussait. Le souffle court, elle lutta contre l’envie d’abandonner. Les heures passant, elle ne chercha plus à cacher sa fatigue, espérant qu’Adryos s’apercevrait de ses difficultés et s’arrêterait. Il n’en fut rien. Pire, ils commencèrent à gravir le flanc d’une colline.
L’effort devint difficilement soutenable. Chaque pas un combat. Jolyn s’accrocha, songeant qu’en haut, elle découvrirait sans doute enfin Adlival. Il lui tardait d’être au sommet. Elle regrettait ardemment l’absence de Faè. Peu à peu, le nombre et la taille des arbres décrurent, pour laisser place à un chaos de taillis, de fougères et de buissons. Une odeur d’humus se mêlait aux senteurs de la terre mouillée. La pente se réduisit, encore et encore.
Les deux hommes et la femme coururent sur les derniers mètres, poussèrent de grandes exclamations de joie une fois au sommet. À leurs côtés, Adryos ne prononça pas un mot. Il semblait indifférent. Jolyn jeta ses dernières forces pour les rejoindre. Elle retint son souffle quand les milliers de lumières apparurent. Elles couvraient l’horizon à perte de vues, comme un champ d’étoiles déposé par le ciel. La cité disposait de constructions plus grandes que leur colline, autant de bras levés pour s’attaquer aux nuages. Comme des passerelles destinées au voyage vers le monde spirituel. Des oiseaux de métal survolaient l’ensemble, leurs ronronnements ressemblaient à celui du canot d’Adryos. Devant cette vision surnaturelle, Jolyn douta d’être encore vivante. Des esprits avaient dû s’emparer de son corps pour l’amener à leur royaume fantastique.
La voix d’Adryos la ramena à la réalité. Trop sonnée pour l’écouter pleinement, elle comprit à ses gestes qu’il leur indiquait le chemin pour rejoindre Adlival. Elle comprit qu’il les prévenait de prendre garde aux policiers. Il acheva son discours d’un aurevoir dépourvu d’émotion. Puis il repartit de là où ils venaient, sans doute pour retourner au camp une fois de plus. En sauver quelques malheureux à prix d’or. Jolyn accueillit son départ avec soulagement. Elle espéra ne jamais avoir à recroiser cet odieux personnage.
Ses trois compagnons se couchèrent peu après. Elle veilla plus longtemps, pour admirer assise la vision féérique d’Adlival, écouter ses lointains échos et s’imaginer y entrer pour la première fois. Elle s’endormit sur cette douce rêverie.
*
— Police ! POLICE !
Une violente secousse lui ébranla l’épaule. Des cris et des sifflets résonnaient partout autour d’elle. Le visage d’une femme aux yeux exorbités chassa ses dernières bribes de rêve. Elle s’enfuit lorsque Jolyn se redressa. Les hommes avaient eux-aussi disparu, les bois semblaient vides. Ne demeurait plus que l’écho de ces deux mots terribles : « police ! police ! ». Ils convoquaient le souvenir des meurtriers d’Œil-du-Soir, des suppôts d’Armen, des maîtres du camp. La peur devint panique lorsque résonna un aboiement. Des chiens. Ils avaient des chiens.
Jolyn s’élança dans la direction qu’avaient prise les autres fuyards. Elle dévala la colline à grandes enjambées, emportée par son élan. Elle ignora la douleur de ses muscles raides. Chaque seconde comptait. S’ils la voyaient, s’ils lâchaient les chiens, elle était perdue. Lorsqu’elle sautait au-dessus des souches ou des buissons, il lui semblait voler. Son cœur battait la chamade, toute sa peau suintait, tous ses efforts unis dans la course. Elle caressa d’abord l’espoir de parvenir à s’échapper. Les voix s’éloignèrent, les sifflets aussi. Mais les aboiements eux, se rapprochaient. De plus en plus. Trop nombreux et féroces pour qu’elle espère leur faire face.
Jolyn courut de plus belle, d’angoisse et de désespoir. Tout ne pouvait pas s’arrêter là. Pas après toutes ces difficultés, toute cette route. Pas après avoir vu Adlival. Pas si proche. Les aboiements l’entouraient désormais. Elle entendait leur souffle, le claquement de leurs pattes. Elle n’était qu’une proie dont chaque pas ne faisait que retarder la fin. Elle était perdue. Elle serait bientôt à leur portée.
À quelques mètres, elle repéra un arbre aux branches basses. Sa dernière chance. Elle sauterait pour se hisser hors de portée des chiens, grimperait encore et encore. Jusqu’à disparaître dans le feuillage, invisible de tous ceux qui lui voulaient du mal. Elle en avait tout juste le temps, accéléra encore. Ses jambes peinaient à la supporter, au bord de l’effondrement. Plus que trois pas et…
Un chien sauta. Ses crocs se plantèrent dans son mollet. Une douleur froide fusa dans sa jambe. Du sang gicla sur sa peau. Jolyn hurla, frappa, secoua, mais aucun effort ne pouvait desserrer l’étau. Sa chair se déchira, ses jambes devinrent vermeilles. Un deuxième molosse l’attaqua à son tour. Son museau noir couvert de cicatrices s’ouvrit sur elle. Nouvel éclatement de souffrance.
Insoutenable.
Sa conscience s’évada.