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Chapitre 12 : Partir

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Par &douard

L’homme aux cheveux de flamme n’apparut pas pendant plusieurs semaines. Jolyn ne s’en inquiéta pas : elle était certaine qu’il reviendrait. Tant de personnes étaient prêtes à tout donner pour un espoir de fuir ce camp maudit. Elle s’était promis que la prochaine fois, ce serait son tour de partir et mettait tout en œuvre pour y parvenir. Les pièces gardées de la mine de Maëlval ne suffiraient pas à remplir la bourse de cuir. Alors Jolyn chercha tous les objets qui pouvaient avoir de la valeur dans les déchets du camp et les tailla, répara, recousut. Son travail acharné dura des jours et des nuits. Elle laissa Faè sous la garde de Kalen.

Son amie vint l’aider plusieurs fois, accompagnée de leurs deux filles. Jolyn n’obtint des autres réfugiés que des moqueries et une poignée de piécettes de cuivre. Elle se résolut à aller vers les policiers, dans leur bâtiment gris. Ils la chassèrent les premières fois, mais elle parvint à obtenir de l’argent à plusieurs reprises.

Cette activité frénétique ne s’arrêtait que le soir, lorsqu’elle retrouvait Ezechios. La tunique blanche lui apprenait de nouveaux mots, encore et encore. Grâce à Kalen et lui, elle comprenait de mieux en mieux et pouvait bafouiller quelques phrases sommaires. Jolyn se jetait dans cet apprentissage à corps perdu, consciente que le temps était compté et que la langue lui servirait lorsqu’elle serait partie. Le vieil homme ne lui parlait plus de la grotte, ne lui proposait jamais d’y retourner. Parfois, elle se demandait si cette nuit n’avait pas été un rêve.

Ce matin-là, Jolyn recousait le col d’une veste, assise face au soleil levant. L’évaporation de la pluie de la veille dégageait une odeur réconfortante. Le camp était encore endormi. Elle était si absorbée par sa tâche, qu’elle ne se retourna même pas en entendant les pas de Kalen derrière elle. Son amie posa sa main sur son épaule, lui fit signe d’arrêter. Jolyn s’exécuta à contre-cœur pour affronter son regard inquiet, son index tendu vers le filet.

— Pourquoi ? demanda-t-elle en détachant chacune de ses syllabes.

Jolyn souffla, consciente qu’elle avait trop repoussé cette conversation. Kalen méritait de savoir. Elle décida de tout lui avouer, même au prix de ses reproches.

— Partir. Faè et moi. Loin. Nous allons… chercher. Mon Ewannaël.

Puis ses doigts dessinèrent la croix de l’homme aux cheveux de flamme. Elle se mordit les lèvres, redoutant la réaction de son amie. À sa grande surprise, celle-ci ne fit que baisser les yeux et resserrer sa prise sur son épaule. Kalen murmura quelques mots d’une voix douce, Jolyn comprit les deux derniers :

— Faè … doit rester.

Elle jeta un regard perplexe à son interlocutrice, qui ajouta :

— Rester avec moi. …. danger…. attendre ton retour.

Lorsqu’elle comprit cette proposition, Jolyn voulut se hâter de refuser, mais une idée la retint. Se pouvait-il que l’homme aux cheveux de flamme soit aussi dangereux que le disait Kalen ? Devait-elle risquer d’amener Faè avec elle dans un périple incertain ? La vie du camp n’avait rien d’agréable, mais elle avait le mérite d’être sûre. Avec Kalen, sa fille serait en sécurité.

Jolyn n’avait jamais vraiment envisagé l’idée d’une séparation avec la seule famille qu’il lui restait. S’imaginer loin de sa petite fée, dont la présence illuminait sa vie depuis presque six années, lui tordait les entrailles. Elle se souvenait encore de la joie de sa naissance, quand elle l’avait tenue pour la première fois dans ses bras, et de toutes les fois suivantes. Pendant ses premières années, il avait fallu la bercer tous les soirs pour calmer ses pleurs. Pourtant, c’était bien Faè qui l’avait consolée et soignée pendant tout ce temps. Qui avait rendu vie à leur famille blessée. Il ne se passait pas une journée sans que Jolyn ne prenne le temps de visualiser l’essence de son âme et de la remercier de l’avoir choisie comme mère.

Elle se demanda si c’était là le sacrifice que lui demandaient les esprits pour lui permettre de partir chercher Ewannaël. Jolyn demeura en silence, tourmentée par ce choix impossible. Son esprit imagina toutes les possibilités, des plus horribles aux plus heureuses. Elle s’imagina laisser sa fille orpheline, puis réunifier leur famille. Devant son hésitation, Kalen insista :

— Faè attendra. Avec Vabrinia.

Vabrinia. Depuis que Faè l’avait rencontrée, elle avait retrouvé l’envie de jouer, de courir et de sourire. Ensemble, les deux filles pouvaient passer des heures dans des jeux de cailloux, de bois et de ficelle. Elles passaient leurs soirées à parler sous la même couverture, parfois leurs nuits dans les bras l’une de l’autre. Faè l’admirait comme une grande sœur, l’aimait autant qu’une amie. Jolyn était frappée de la vitesse à laquelle Vabrinia lui avait appris sa langue. Elle se rendit à l’évidence : sa fée serait mieux avec Vabrinia que sur la route de Maëlval. Alors, elle céda.

— D’accord.

Ces mots lui laissèrent un goût âcre dans la bouche. Jolyn redoutait déjà les soirées où Faè ne se tiendrait pas à ses côtés, où elle demeurerait seule. Elle espérait retrouver son âme-liée au plus tôt. Kalen enleva sa main de son épaule, marcha jusqu’à la tente et en revint avec son oreiller entre les mains. Elle s’assit et fit tomber quelques pièces d’argent dans la paume de Jolyn. Elle dit alors :

— Pour toi. Moi, je n’ai plus personne à aller chercher.

*

Lorsque l’homme aux cheveux de flamme revint, Jolyn le suivit sur l’exact même chemin, jusqu’au pin au tronc tordu. Au lieu de se cacher derrière un buisson, elle avança jusqu’à lui. Les battements de son cœur s’affolèrent sous son regard hostile. Il n’appréciait pas d’avoir été suivi. Mais Jolyn avait consenti trop d’efforts pour hésiter. Elle posa sa main sur sa poitrine et se présenta d’une voix neutre :

— È osem Jolyn.

L’homme se leva, puis répondit d’une voix méfiante :

— È osem Adryos.

De manière irrationnelle, entendre ce nom rassura Jolyn. L’inconnu mystérieux lui avait parlé, avait accepté de s’humaniser. Alors elle poursuivit cet échange comme elle l’avait répété des dizaines de fois, seule et avec Kalen.

— Je veux partir du camp. Aller à Maëlval. Je paye.

La moue d’Adryos se fit intéressée. Il tendit la main.

— Maintenant.

Jolyn hésita à abandonner si vite son butin des semaines précédentes. Quand il l’aurait pris, elle n’aurait aucun moyen de le contraindre à l’emmener. Ne risquait-il pas de disparaître une fois de plus ? Elle n’avait cependant pas le choix et sortit sa première bourse. Elle y avait tout rassemblé, à l’exception de l’argent de Kalen, qu’elle comptait rendre à son amie. Adryos prit l’argent dans ses grandes mains calleuses et compta, pièce par pièce. Quand il eut terminé, il le rendit à Jolyn et dit :

— Pas assez.

À contrecœur, Jolyn ajouta l’argent de Kalen. Elle se promit de la rembourser dès qu’elle le pourrait. Adryos hésita un instant, puis répéta :

— Pas assez.

Jolyn frissonna. Elle se souvint que les deux hommes avaient donné une plus grosse bourse. Le passeur avait tout pouvoir ici et elle n’avait plus rien à lui offrir. Se pouvait-il qu’elle échoue si proche du but ?  Qu’il lui faille gagner la somme manquante à la sueur de son front pendant de longues semaines ? Puis elle pensa à Ewannaël, prisonnier d’Armen depuis trop longtemps, à Faè qui perdait l’espoir de retrouver son père, et joua le tout pour le tout. Elle s’agenouilla les mains jointes devant Adryos et supplia :

— Je t’en supplie. Je n’ai plus rien. Je dois partir, chercher celui que j’aime.

S’il comprit ses supplications, Adryos n’en montra rien. Il se contenta de lui tendre la main, l’aida à se relever. Jolyn ne comprit pas ce revirement brutal d’attitude. Il fit un pas vers elle, enroula son bras dans son dos et l’attira contre son torse. Jolyn fut trop choquée pour réagir. Elle sentit les lèvres d’Adryos emprisonner les siennes et voler un baiser. Ce contact imposé l’écœura assez pour qu’elle retrouve sa lucidité. Elle repoussa son agresseur de toutes ses forces. Il se laissa faire, un mince sourire aux lèvres.

Adryos mit la bourse dans sa poche et dit :

— Ici. Ce soir. Nous partons avec la marée.

Puis il tourna les talons, laissant sa victime sonnée par cet enchaînement d’évènements. Là où ses mains l’avaient touchée, sa peau fourmillait, jusqu’à provoquer des tremblements de dégoût incontrôlables. Jolyn avait l’impression que ses lèvres suintaient, encore enfermées entre celle de cet homme affreux. Celui qui représentait à la fois son agresseur et son seul espoir. Une cascade de questions surgit entre deux mouvements nerveux. Pourquoi n’avait-elle pas repoussé Adryos ? Pourquoi ne l’avait-elle pas frappé et insulté ? Elle aurait dû résister, se débattre, appeler au secours. On lui avait toujours dit qu’elle était forte. Elle n’avait pourtant rien fait. Son esprit protecteur l’avait abandonnée.

Il était trop tard pour faire demi-tour, vain de ruminer les actions passées. Jolyn marcha vers le camp d’un pas erratique, la mine sombre. Elle craignait déjà de retrouver Adryos, glacée par ce qu’il voudrait lui infliger. Pas assez pour remettre en cause leur rendez-vous. Elle devait y aller, c’était son seul espoir de sortir. S’il refusait de l’emmener, elle devrait trouver un moyen de reprendre son argent, s’il existait. Elle songea à Ewannaël pour se donner du courage : qu’était son propre bien face à la possibilité de le retrouver ?

Lorsque la tente ne fut plus qu’à quelques pas, Jolyn prit une grande inspiration. Elle ne voulait inquiéter personne et se rassurer du même coup. Kalen ne devait pas deviner les craintes qui l’habitaient. Elle avait besoin de son soutien devant Faè. Son masque composé, elle entra. Vabrinia somnolait, épuisée par sa veillée de la nuit précédente. Kalen et Faè conversaient à voix basse. Jolyn crut défaillir quand elles se turent pour la regarder. Elle douta d’avoir la force de soutenir le poids de leurs interrogations. Elle parla avant que sa voix puisse être étouffée d’un sanglot :

— Ma fée, je vais partir.

Les petites lèvres de l’enfant s’arrondirent sous l’effet de la stupeur. Faè jeta un regard fixe à Jolyn, qui enchaîna :

— Je vais chercher Aapa. Il est resté à Maëlval, il a besoin de moi.

— Chez Armen ?

— Sûrement.

Faè secoua la tête :

— Les policiers t’empêcheront de…

— Je leur parlerai. Cette fois, ils me comprendront. Ils le devront.

Jolyn réalisa combien ses mots peinaient à rassurer sa fille. Comment le pouvaient-ils ? Seul le mensonge aurait pu l’aider, mais elle s’y refusait.

— Je ferai tout, reprit-elle. Tout ce qui est mon pouvoir. Ça, je te le promets.

— Tu veux partir sans moi.

Ce n’était pas une question. La voix de Faè était froide, sa conclusion implacable. Ses mots frappaient avec la puissance d’un marteau sur un cœur glacé. Des éclats gelés percèrent les entrailles de Jolyn. Elle redouta d’infliger une nouvelle blessure à celle qui comptait tant à ses yeux. Elle voulut expliquer :

— Kalen et Vabrinia vont…

Sa voix se brisa. Le souffle lui manquait. Les mots ne servaient à rien : sa fille avait déjà tout compris. Aucun mot ne pouvait atténuer la douleur d’une séparation inéluctable. Jolyn se mit à genoux et ouvrit les bras. Faè y plongea comme une chasseuse de perles, à la quête de beauté dans un océan de doutes.

*

Le soleil mourait déjà sur la ligne d’horizon. Les heures de cette dernière journée au camp s’étaient échappées aussi vite que des vagues de tempête. Jolyn n’avait pas quitté sa fille un instant, l’avait gardée dans ses bras autant qu’elle l’avait pu. Elles avaient joué aux mimes avec Kalen et Vabrinia, comme le jour de leur rencontre, sans quitter la course solaire des yeux. Lorsqu’il avait taché le ciel de pourpre, Jolyn leur avait dit aurevoir.

Les larmes de cette ultime conversation mouillaient encore ses joues et ses rires berçaient encore ses oreilles. Les deux derniers mots de Faè étaient son ancre dans la tempête à venir. Tu reviendras. Ils lui insufflaient le courage d’aller vers son destin incertain, vers son Ewan. Mais avant de retrouver Adryos, il lui restait une dernière chose à faire.

Le ciel était couvert de nuages et il était impossible de distinguer les lunes. Dans l’obscurité, le pied de Jolyn heurta une pierre. Elle grimaça et ralentit. Un vent chaud soulevait ses cheveux, chatouillait sa nuque. Lorsqu’ils retombèrent sur ses épaules, elle réalisa qu’elle ne les avait jamais portés aussi longs. Puis, enfin, elle aperçut la lueur orangée.

Ezechios se tenait assis sur une chaise à côté de sa tente, à quelques pas de l’entrée du camp. Il peignait sur un grand rectangle, éclairé par deux lanternes. Sa main allait et venait sur sa toile au rythme d’une caresse. Sa tâche l’absorbait tant qu’il n’entendit même pas Jolyn arriver. Elle s’arrêta à quelques pas de celui qui l’avait tant aidée à son arrivée au camp et observa son ouvrage avec fascination.

Jolyn se souvenait de sa stupéfaction lors de la découverte des cadres d’Armen, sa surprise devant ces étranges miroirs de la réalité humaine. Plus encore de l’émoi qui l’avait saisie dans la grotte d’Ezechios, devant ses représentations du vivant. À cet instant, le vieil homme peignait l’océan. Jolyn ne sut ce qui lui permettait de l’affirmer, car la toile ne représentait à première vue rien de concret, aucune forme identifiable. Son impression première se confirma lorsque la lueur vacillante des lanternes éclaira un vague, puis une autre, puis un tourbillon. L’ensemble était de bleu marine et de noir sombre, qui soulignaient les quelques touches de clartés.

Soudain, le pinceau se figea et le cœur de Jolyn manqua un battement. Elle avait la même sensation que si un musicien avait brusquement interrompu son morceau. Ezechios se retourna et l’invita à s’approcher. Jolyn s’exécuta et réalisa alors qu’une partie de la toile était encore vierge. Le reste l’avait tant intéressée qu’elle ne s’en était pas aperçue.

— Bonsoir, Jolyn.

À la surprise d’être saluée dans sa langue succéda la gratitude pour Ezechios. Rien ne l’obligeait à retenir les mots qu’elle lui avait livrés des semaines plus tôt. Il côtoyait tant de gens venus d’innombrables ailleurs. Jolyn lui répondit en soignant sa prononciation.

— Bonsoir, Ezechios.

Le vieil homme répondit une phrase qu’elle ne comprit pas. Son geste fut bien plus clair. Il lui tendit son pinceau. Jolyn recula d’un pas, surprise par cette proposition incongrue. Elle ne se sentait pas digne des couleurs d’Ezechios, n’avait pas le temps de peindre. La nuit allait tomber. À regret, elle secoua la tête. Le vieil homme haussa les épaules et répondit :

— Une prochaine fois, alors.

— Oui. Une prochaine fois.

Ezechios recommença à peindre, et Jolyn hésita à s’en aller. Un arrière-goût d’inachevé dominait tout le reste. Elle aurait voulu apprendre à mieux comprendre. De lui, il ne lui semblait connaître que la surface d’un gigantesque iceberg. À ce moment de départ, elle réalisa pour la première fois combien elle s’était attachée à lui. Combien leurs conversations quotidiennes avaient compté. Aucun des mots qu’il lui avait appris ne semblait à la hauteur des remerciements qu’elle voulait lui adresser. Alors, Jolyn posa sa main sur son épaule, le poussa à se tourner vers elle et lui déposa un court baiser sur son front ridé. Le visage d’Ezechios se figea de surprise.

Jolyn recula, la gorge nouée. Sans quitter Ezechios des yeux, elle s’éloigna de lui pas à pas. Ils se regardèrent un long moment, seulement éclairés par la lueur de la lanterne. Partagèrent l’amertume d’une dernière fois venue trop vite. Jolyn offrit à la tunique blanche un dernier salut avant de se retourner finalement. Vers un ailleurs, un nouveau départ. Elle étouffa ses larmes en marchant vers le rendez-vous d’Adryos. Sa progression fut pénible, hachée. Elle douta plusieurs fois de suivre le bon chemin, n’en fut assurée qu’à la vue de lumières tremblotantes autour du pin au tronc tordu. Elle accéléra le pas : on l’attendait.

Jolyn ne put retenir des tremblements nerveux sur le chemin : chaque pas l’approchait de son agresseur. Ses muscles se tendaient, comme si son corps refusait le danger. Une image effrayante lui vint. Adryos qui l’agressait à nouveau, serrait ses poignets entre ses mains, posait ses lèvres sur son visage, comme pour la dévorer. Elle se débattait en vain et le vent étouffait ses cris. Jolyn se dompta à grands insufflations, luttant contre la volonté grandissante de faire marche arrière. Elle ne s’arrêta qu’une fois, pour attraper un éclat de verre. Cette arme de fortune l’aida à se rassurer assez pour aller au bout du chemin.  

Enfin, quatre silhouettes se détachèrent dans la nuit. Adryos était accompagné de deux hommes et une femme. Jolyn se sentit rassurée par la présence de cette dernière. Si elle ne savait rien de cette réfugiée, elle était heureuse de ne pas se retrouver seule avec le passeur ou d’autres hommes. Après une ultime hésitation, elle les rejoignit. Adryos souffla avant de lui jeter :

— Pas trop tôt ! On y va !

Il ramassa deux torches qu’il avait plantées dans la terre et indiqua le chemin à suivre. Les deux hommes et la femme se jetèrent avec hâte à sa suite, comme s’ils craignaient de perdre sa trace. Jolyn ferma la marche, sans lâcher son arme. Des dizaines de pensées se bousculaient dans son esprit, mais le soulagement prédominait. Adryos l’avait emmenée avec lui, elle partait. Enfin, elle redevenait actrice de son existence, voyageuse et non prisonnière. Concrétiser son plan l’excitait et la terrorisait à la fois. Elle ignorait ce qui adviendrait au-delà des barrières du camp, mais seul comptait le pas suivant.

Leur guide s’arrêta deux fois, quand ils approchaient des tentes. Il tourna la tête plusieurs fois pour s’assurer que personne ne rôdait dans le camp, puis repartit. Il leur fit faire un détour pour contourner Ezechios, puis ils parvinrent à la porte d’entrée. Adryos agita sa torche vers le bâtiment de pierre, puis posa sa main sur le grillage. Il poussa et, à la grande stupéfaction de Jolyn, la porte s’ouvrit dans un grincement. Elle comprit que les policiers étaient complices de cette fuite et se demanda combien Adryos les avait payés.

Comme dans un rêve, ils marchèrent sur le même chemin qu’elle avait emprunté, deux mois plus tôt. Le silence alourdissait l’absence de Faè. Elle aurait ri ou pleuré, lui aurait au moins tenu la main. Tout plutôt que cette apathie solitaire. Jolyn se demanda si elle avait fait le bon choix. S’il existait. Elle espéra remarcher sur ce chemin au plus vite. Accompagnée. Elle s’imagina la scène du retour, les embrassades avec Faè, les présentations avec Kalen, Vabrinia, Ezechios. Elle se demanda ce que penserait Ewannaël de cet endroit, ce qu’il voudrait pour leur famille. Jolyn était certaine qu’il serait prêt à y rester pour elles.

Le relief s’adoucit peu à peu, le chemin s’élargit jusqu’à devenir une plage de galets. D’un regard en arrière, Jolyn s’aperçut qu’ils étaient parvenus en bas des falaises. Elle pouvait désormais entendre le clapotis des vagues, qui résonnait comme un appel à l’ailleurs et à la liberté. La torche d’Adryos éclaira la silhouette sombre d’un grand canot, avec un grosse boîte métallique noire à l’arrière, surplombée d’une hélice. Il ressemblait aux engins à fumée qu’utilisaient les mineurs pour forer. Ses compagnons d’infortune se jetèrent sur les canots comme des chiens affamés. Adryos lui tendit une main pour l’aider à monter. Jolyn l’ignora, écœurée par ce contact. Cela le fit rire.

Le passeur s’assit à l’arrière, détacha les nœuds de son embarcation et fit gronder la boîte. Le canot se propulsa vers la mer avec un élan inhumain. Jolyn étouffa un hurlement, choquée par sa vitesse. Elle se coupa la paume avec l’éclat de verre, qu’elle lâche dans la mer. Il fallut de longues minutes pour que les battements de son cœur s’apaisent. Puis à la peur première succéda le soulagement : à cette vitesse, Maëlval ne serait pas si loin.

Ewannaël n’aurait plus à l’attendre longtemps.

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