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Samedi 31 Avril 1819 - Blessing of the Black Cow

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Par Pouiny

Comme je regrette, tout comme je regrette de m’être plaint de l’océan de verdure de Clare ! Ah, comme il me manque aujourd’hui !

Il faut dire que rien n’aurait pu me préparer à ce qu’est le Burren. Il est unique en son genre. Pas un arbre, pas un ruisseau, pas une ville, pas un lac ! Seulement de la roche grise fissurée et des ruines, de toute part, et jusqu’à perte de vue… Et je n’ai plus d’eau dans ma besace.

J’essaie de ne pas m’inquiéter, mais je vois bien que la situation est critique. Les nuages me manquent et Richard refuse d’avancer. Sa langue pend jusqu’au sol, et je lui ai déjà donné les dernières gouttes qu’il me restait. Nous avions quitté Moher en faisant une étape à Inis Tí Meán dont je suis parti certain d’être assez bien préparé à ce qui m’attendait. Les villageois m’avaient même offert une outre supplémentaire, impressionnés par la fidélité du colosse qui désormais me suit partout sans attache ni collier, aussi libre que je puisse l’être. Je vois encore le vieux pont de pierre bordant les cascades rocheuses de la ville, tout comme je revois ces vagues puissantes et majestueuses de la mer réduire chaque jour le flanc des falaises de Moher. Mais une région d’Irlande sans eau, comment cela peut-il exister ?

J’ai regardé le ciel, mais pour l’instant aucune averse ne semble s’annoncer… Je bénis à chaque pas sur la calcite les chaussures solides et fiables du Leprechaun, mais si seulement j’avais pu lui demander un chant qui pouvait faire tomber la pluie… ! Le paysage est pourtant splendide, et tout aurait d’ordinaire attisé ma curiosité — les amas de pierres, les ruines de monastère, de château… Mais tout ce à quoi je peux penser, c’est que je n’ai aucun repère sur ma carte et que je ne sais plus où aller pour trouver de quoi sauver mon chien. Quel triste jour pour fêter ma première année sur les routes ! Ma première année, et peut-être la dernière…

Désespéré, j’ai levé la tête pour observer devant moi, rêvant de découvrir quelque chose qui m’aiderait à m’orienter. Toujours pas un arbre, toujours pas un lac, mais j’ai l’impression de voir une… vache ? À l’horizon ? Ça me semble improbable, et Richard refuse encore de bouger, mais si c’est vraiment une vache, cela veut dire qu’il y a un troupeau, et peut-être même des humains. C’est ma seule chance ! Je vais laisser le carnet à Richard. Après tout, s’il a été béni par un dieu, il le protègera sûrement. Et je vais aller courir après cette vache, sauver mon chien et ma peau, par Dieu !

***

J’aurais dû me douter en écrivant la date du jour que ce ne serait pas un bovin ordinaire que je rencontrerai là. Mais quand je suis arrivé devant elle, vache de Kerry qui me semblait on ne peut plus banale, seule, avec aucun humain à l’horizon dégagé, j’ai cru que mes jambes allaient me lâcher de désespoir. Mais j’ai regardé ses pis, bien rose et enflé, et une idée folle m’est venue. Je me suis doucement approché d’elle, qui en me voyant m’accroupir, recula farouchement. Inquiet qu’elle s’enfuie, bien plus que d’une ruade, j’ai commencé à la supplier en gaélique. J’ai repensé à Oran aux booleying, et à Conn de la communauté des Travellers, qui parlaient toujours à leurs animaux en cette langue. L’un, ou peut-être l’autre ? M’avait un jour raconté que le gaélique était si ancien que le bétail la comprenait instinctivement, car elle était la langue universelle du monde. J’ai alors tout narré à cette vache. Mon voyage, mon rêve de découvrir l’Autre Monde et ses habitants, puis le manque d’eau, la nouveauté de ce paysage indescriptible, mon chien en train de dépérir sur un rocher non loin. Je lui ai expliqué ce que je voulais ; juste assez de quoi remplir une de mes outres, rien de plus. À la fin de ma tirade, j’osai enfin lever la tête vers elle ; son regard s’était adouci. Ses grands yeux noirs bordés par de longs cils bruns laissaient entrevoir comme une forme de pitié à mon égard. Je me suis approché de nouveau, et elle n’a pas bougé. Alors, le plus délicatement possible, j’ai commencé à la traire.

À peine avais-je touché un de ses pis que le lait jaillit en continu comme une fontaine. Je pus remplir une outre, puis la deuxième, et une fois que la deuxième débordait, je m’éloignai et vis le liquide continuer de couler à terre. Dès qu’il tombait au sol, il se transformait en eau, et bientôt je vis, médusé, comme des rigoles se former entre les fissures de la roche. Des gentianes poussaient autour des minuscules rivières qui sous peu allaient parcourir l’entièreté du Burren. Je suis resté immobile, ébahi ; la vache noire poussa mon sac de son museau, laissant s’échapper la flûte du Leprechaun. Je pris le whistle dans mes mains, et instinctivement, je me mis à jouer pour elle. Sous mes doigts vint un reel de remerciement, un planxty improvisé sur le moment. Ses yeux se fermèrent et sa tête remua en rythme. Elle semblait presque satisfaite ? J’ai joué ainsi une bonne heure, jusqu’à ce que la rivière cesse de couler de son pis et qu’elle finisse par s’éloigner dans l’obscurité du soir. Je suis revenu là où j’avais laissé Richard et le carnet ; il buvait goulument l’eau entre les interstices de la roche. Il allait déjà bien mieux. Comme j’ai été soulagé !

Impossible de faire un feu dans le burren tant il n’y a ni arbre ni branche. Heureusement que le printemps est là et que les nuits se font plus agréables ! J’écris ces lignes à la lueur de la pleine lune. Cette vache extraordinaire… Je suis sûr de connaître son histoire. À une veillée Inis Tí Meán, peut-être ? Autrefois, il existait dans le burren une génisse nommée Glas Gaibhne possédée par un odieux forgeron. Celui-ci se vantait à qui voulait l’entendre que cette vache bénie était capable d’emplir de lait n’importe quel récipient. Une sorcière jalouse se décida alors de lui faire remplir un tamis. Le liquide jaillit du pis de la vache, tant et plus que bientôt le burren fut comme aujourd’hui, truffé de rivières qui érodèrent la roche. Mais le bovin, vexé que l’on ait abusé de son don et de sa bonté, ne se laissa plus jamais traire et disparut du désert.

Merci, merci à jamais de m’avoir fait confiance et d’avoir sauvé mon compagnon ! Maintenant, il ne me reste plus qu’à retrouver mon chemin…

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