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Samedi 01 Mai 1819 – Princess Royal (Bean Ní Ḋiarmuid Rua)

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Par Pouiny

Avant que ma boussole ne fonctionne plus, je n’aurais pas imaginé qu’il était si difficile de marcher tout droit au milieu de nulle part. Je pense que je ne compte plus le nombre de fois où j’ai cru tourner en rond. Ou peut-être était-ce vraiment le cas. J’essaie de me guider en utilisant les ruines autour de moi, mais elles sont toutes si ressemblantes entre elles que ce n’est qu’assez peu efficace. Et Richard, alors ? Le sens de l’orientation n’est pas inné chez les chiens ? J’étais bien tenté de le suivre au départ, mais force est de constater que son attention est assez limitée et sa marche encore plus erratique que la mienne…

Au moins, je n’ai plus à m’inquiéter pour l’eau, c’est déjà ça. Les rigoles de la Glas Gaibhne continuent de m’accompagner, et cette eau est mystérieusement plus riche que le plus somptueux des repas. C’est un cadeau très précieux dont elle m’a fait don, que je n’oublierai pas de remercier à chaque prière. Je suis persuadé que sans elle, je serai aujourd’hui desséché quelque part dans le burren. Et la solitude qui emboîte mes pas, avec ce silence rompu que par le vent et ma musique quand l’ennui se fait trop ressentir, me permet que trop bien de réfléchir à cette fragilité de l’existence.  

Ce soir, je n’ai pas encore trouvé la bonne route pour rejoindre un quelconque village, mais j’ai un abri royal. Royal tout d’abord, car il m’a assez offert d’herbe et de petites branches pour allumer quelques braises, et depuis le temps que je marche sur ces foutus cailloux, ça n’a pas de prix. Feck, la chaleur sur mes mains m’avait tant manquée ! Et royal ensuite, parce que je suis assez instruit pour connaître une des plus belles légendes de mon beau pays, la fuite de Diarmuid et Gráinne. Et que cet empilement de roches gigantesques, formant comme une table de géant sous laquelle on peut se réfugier, bien que je ne l’avais jamais vu et que je n’aurais jamais pu imaginer une telle chose exister et encore moins dans un désert pareil, c’est évidemment un Leaba Diarmuid’s Gráinne.

Je vais essayer de contenir mon excitation sur papier, mais il faut dire que ça faisait longtemps que je rêvais de croiser un de ces artéfacts de l’ancien temps. C’est que cette légende est une des premières dont je me rappelle, narrée par Grand-père alors que Mère était encore enceinte de Marty. C’est le premier conte dont je me souviens, la première qui m’a permis de réaliser que l’Irlande était bien trop vaste pour se contenter de rester à Dublin. Et ça a été aussi, sûrement, la première histoire que j’ai tenté de raconter, à mes mots d’enfant, à Marty qui n’avait pu l’entendre qu’avant sa naissance, dans le ventre de Mère. Elle est difficile, elle est pure, elle est symbolique… Et comme il n’y a rien d’autre à faire ce soir que de regarder les étoiles et Richard dormir paisiblement après toute cette journée de marche, je vais tâcher de l’écrire du mieux que je le puisse.

Il y a bien longtemps, quand l’Irlande était séparée en cinq royaumes, il existait une tribu peu nombreuse, mais regroupant les guerriers les plus puissants et les plus sages de toute l’Irlande. Ils se faisaient appeler les Fenians men, et à cette époque-là ils étaient dirigés par un des plus rois les plus importants que notre île put abriter ; le légendaire Fionn Mac Cumhaill, au service du Haut-Roi d’Irlande, Cormac Mac Airt. Ce souverain du royaume du milieu était censé pouvoir gouverner sur les quatre autres royaumes qui divisent encore régionalement notre pays aujourd’hui. Cependant, Cormac était jaloux de la popularité grandissante de Fionn, supposé lui être inférieur. Leur amitié se fit de plus en plus tendue, si bien que le roi des Fenians men dut réfléchir à une solution afin de sauver leur relation. Il était âgé, mais sa femme était décédée, et Cormac avait une fille… La plus belle fille du pays, semblait-il. L’idée fit le tour de l’île comme une traînée de poudre et fut accueillie avec joie par le Haut-Roi ; Gráinne va épouser le vieux Fionn ! Ainsi, sa popularité viendra au nom de Mac Airt et ses richesses leur reviendront à sa mort prochaine.

La jeune fille tenta bien de protester. Elle ordonna à ce que son prétendant achève des épreuves supposées impossible avant de l’épouse. Mais avec la ruse de Fionn et ses compagnons, toutes furent vaincues. Le mariage fut donc prononcé au plus grand désespoir de Gráinne et un immense festin eu lieu à Tara, où se trouvait le château du Haut-Roi. La fête battait son plein et plus personne ne faisait attention à la quantité d’alcool dans leur verre. Mais face à la mariée, il y avait un jeune homme, un magnifique jeune homme. Du nom de Diarmuid, il avait été recueilli par les Fenians men depuis peu, bien que son ascendance soit divine. Il était le fils illégitime de Donn, le dieu des morts, ancêtres de tous les humains d’Irlande, puis avait été élevé par Oengus, dieu de la poésie, de l’amour et de la jeunesse. Il était si beau que Gráinne en tomba éperdument amoureuse rien qu’en croisant son regard. Le mariage lui était déjà insupportable, ce fut la goutte de trop ! Elle alla rapidement chercher dans le château des herbes qui lui permettrait de mettre fin à cette mascarade. Elle ensorcela ainsi toutes les coupes de tous les invités, de son père à son nouveau mari, et quand elle leur incita à lever leur verre à son honneur, tous tombèrent dans un sommeil profond. Tous, sauf Diarmuid. Très vite, elle lui expliqua la situation ; elle ne voulait pas de ce mariage, elle ne rêvait que de s’enfuir et pour ça, elle aurait besoin d’un guerrier fort comme lui pour partir avec elle et la protéger. Fidèle à son roi, le jeune homme tenta bien de refuser, mais elle fut si persuasive, employant de tous ses charmes, qu’il finit par se laisser convaincre.

Le château de Tara se réveilla au lendemain matin, et les deux rois purent constater furieux la fuite de Diarmuid et Gráinne. Fionn Mac Cumhaill a beau être un roi sage et juste, il a la rancune tenace ; pendant 16 ans, il poursuivit les deux amoureux dans toute l’Irlande. Mais ils étaient protégés par Oengus et réussirent toujours à s’enfuir. En battant la campagne, ils se créèrent partout en Irlande des abris tels que celui où je suis actuellement, que l’on nomma Leaba Diarmuid’s Gráinne ; le lit de Diarmuid et Gráinne. Un amour intense et réciproque s’est construit lors de cette fuite, si bien que les hommes de Fionn eux-mêmes commencèrent à prendre parti pour les jeunes gens. Et Oengus alla les défendre et négocier tant et si bien devant les rois qu’après 16 ans, ils consentirent à accepter le divorce et l’union des deux fuyards. On leur offrit un bout de terre à Sligo, où l’on peut, parait-il, trouver l’immense crevasse dans la montagne où ils ont eu leurs enfants.

Mais l’histoire finit de manière tragique. Fionn, qui gardait malgré tout un peu de rancœur, invita un jour Diarmuid à une chasse au sanglier. Ce sanglier ensorcelé fit une blessure mortelle au jeune guerrier, et bien que Mac Cumhaill possédait une eau capable de soigner les plaies les plus graves, il fit si peu d’effort à la tâche que Diarmuid en mourut ainsi. Et la belle Gráinne, découvrant le corps sans vie de son époux, se jeta sur lui et en pleura si fort que ses gémissements furent entendus jusque dans l’Autre Monde. Les Fenians men l’abandonnèrent à son sort, et il est dit qu’elle mourut de chagrin.

Mais quand Grand-Père vit que je pleurais bien trop fort suite à cette fin si malheureuse, il m’en raconta une autre. Il m’expliqua que les pleurs de la princesse firent venir Oenghus, qui fut également attristé par la disparition de son protégé. Il décida alors de les emmener tous les deux au palais de Brú na Bóinne. Oengus n’avait pas le pouvoir de ramener à la vie, mais il implanta dans le corps de Diarmuid une nouvelle âme, qui permit de tenir compagnie aux dieux et à la jeune fille jusqu’à la fin des temps.

Je ne sais pas si cette fin est réelle où si elle est une invention de Grand-Père, paniqué de voir son petit fils dans un tel émoi. Mais qu’importe ; je ne l’oublierai jamais. Je me souviendrais toujours, également, de cette mélodie que Mère jouait pour accompagner le conte de Grand-père. L’air de la princesse royale, lent et harmonieux, qui semblait comme accompagner une marche noble. Chaque fois que je repense à cette musique, je vois dans ma tête cette jeune Gráinne courir dans sa robe longue entre tous les murs du château de Tara, chercher frénétiquement les herbes qui lui permettront d’éviter à tout jamais un mariage qu’elle refusait. Je vais pouvoir avoir l’honneur de dormir dans le lit d’un couple mythique ce soir, et j’espère qu’ils m’accorderont leur bénédiction pour me permettre d’arriver jusque chez eux, au comté de Sligo. Je rêve depuis très longtemps de voir cette fameuse crevasse dans la montagne… Dieu, faites que je retrouve vite mon chemin !

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