Je comprends mieux pourquoi j’avais du mal à me souvenir du comté de Clare quand j’étais à l’école. Hormis la petite ville d’Ennis, la région n’est qu’un océan vert jusqu’à perte de vue. Pas un relief, pas une forêt à l’horizon. Seulement quelques habitations et quelques arbres sortent parfois du paysage. Ça a son charme, il est vrai ; mais pas lorsqu’une averse tombe et qu’il n’y a que l’abreuvoir du troupeau pour s’abriter ! Je n’ai jamais eu aussi peur de l’orage que depuis que je marche dans le comté de Clare…
J’ai quitté Ennis il y a un peu moins d’une semaine. La veillée a bien plu aux habitants de la ville, qui m’ont largement récompensé de ma musique et de mes histoires. Tous m’ont recommandé les meilleurs endroits à visiter de la région. Il faut absolument voir la péninsule de Cavan au sud ! Et un autre qui renchérissait en disant que Cavan n’était rien face au désert de Burren, au nord. Et un autre qui invectiva, indigné : « Et les îles d’Aran, alors ? Comment préférer ça aux îles d’Aran ? » Il faut croire que les territoires les plus vides ont en leurs villes les plus grands voyageurs.
En tous les cas, je n’ai croisé personne depuis une semaine et les plus grosses disputes de bar me manqueraient presque. De plus, si je ne manque pas d’eau, les vivres commencent à se faire rares… Difficile de trouver de la nourriture au milieu de tous ces champs de vache ! J’ai hésité à me mettre sous l’une d’elles pour récupérer son lait, idée à laquelle je me suis ravisé en observant les cornes et les sabots des belles bêtes noires. Les bovins sont des animaux placides, je le sais bien, mais on n’est jamais trop prudent !
Ah, si seulement elles pouvaient parler, elles auraient sans doute beaucoup à raconter… j’en croise quasiment tous les jours, vagabondant à leur guise. Les plus sombres me rappellent des souvenirs de l’été, quand j’étais au booleying dans le comté de Kerry. On dirait leurs sœurs tant elles sont ressemblantes ! Elles sont accompagnées par des vaches marron au poil long. Certaines ont d’interminables cornes particulièrement dissuasives, comme si leur grande taille ne suffisait pas… Combien de fois me suis-je réveillé en sursaut, persuadé que l’une d’entre elles était sur le point de m’écraser ? Mais elles gardent toujours leurs distances, méfiantes. Alors je leur parle. Je leur explique que je ne fais que passer et que je leur souhaite le meilleur. Souvent, elles restent où elles sont. Mais parfois, certaines se prennent au jeu de me suivre. Surtout quand je joue de la musique, je dois dire, elles y sont très sensibles. Hier, j’ai bien cru que j’allais pouvoir me reconvertir en rabatteur bovin !
Et ainsi est venu aujourd’hui. Où je contemplais à l’ombre d’un arbre esseulé le troupeau qui me faisait face. Puis, me suis-je endormi ? Ou bien est-ce encore ce que j’ai « vu » ? Dans un vacarme assourdissant, une marée de poussière se crée dans l’océan vert. Sous les cris de guerre et de rage, je vois une véritable armée prendre d’assaut toutes les vaches. Toutes se mettent à mugir et à courir, rajoutant leurs cris au chaos de la scène. Des filets gigantesques volent en tout sens, quadrillant le ciel, tombant sur les bovidés qui se débattent tant et plus. Je me relève aussitôt, effaré par le champ de bataille qui se déroule sous mes yeux. Mais il a disparu, aussi rapidement qu’il s’était déclenché. Le temps de recouvrer ma pensée, je réalise que j’ai pu voir, l’espace d’un instant, une des immenses batailles de jadis. Aucun doute, il s’agissait de la razzia des vaches qu’avait orchestrée la Reine Mebdh du Connaught afin de se venger du roi de l’Ulster et voler l’immense taureau légendaire qu’il possédait.
Comment en douter ? Le calme avait beau être soudain revenu, je le voyais bien. Cet immense taureau noir qui trônait fièrement au milieu du troupeau des bovines, qui avait l’air de frêles canetons en comparaison. La légende dit que ce taureau capable de parler pouvait porter cinquante enfants sur son dos et son flanc pouvait protéger cent guerriers du froid. Ce taureau divin de l’Ulster, volé par la Reine de l’Ouest et qui causa sa mort en le faisant affronter son parfait contraire, tout aussi immense, le « blanc cornu ». Il est mort il y a probablement plus d’un millénaire et pourtant, aucun doute. Il était devant moi.
Je l’ai fixé jusqu’à ce que mes yeux me brulent. J’avais trop peur qu’il disparaisse si je les fermais. Mais il fit bien pire que ça. Il poussa un mugissement, si grave et si puissant que la terre en trembla. Le cri fut si fort que je crus qu’il me rendrait sourd. Ce hurlement du résonner dans le comté tout entier, s’il n’y avait pas que moi pour l’entendre… Et pourtant, les vaches autour de lui ne levèrent même pas la tête. Comme si ce rugissement ne m’était destiné qu’à moi seul. Comme s’il devait me prévenir de quelque chose ?
La puissance du taureau me fit tomber au sol, faible et meurtri. Je ne pouvais m’empêcher de me boucher les oreilles et de me recroqueviller sur moi-même. Mon cœur battait la chamade, et j’étais bien incapable de le calmer. C’est la langue de Richard sur ma main qui me fit rouvrir les yeux. Quand je refis face au monde… Le brun de Cooley avait disparu. Ne restait plus que les vaches et l’océan de vert.
J’étais si tremblant sur mes jambes, il m’était impossible de continuer ma route. J’ai monté le camp. J’écris ces lignes en regardant où je suis sur ma carte et où je me dirigerai pour la suite de mon voyage. Je découvre ainsi le nom des plaines où je me situe ; Tullycrine. Je n’oublierai pas ce nom, pour sûr !