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Samedi 10 Avril 1819 - The Cliffs of Moher

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Par Pouiny

Il y a plusieurs jours, j’avais décidé de renoncer à la péninsule d’Aill Na Brun et remonter vers le nord découvrir ce fameux désert de Burren dont j’avais tant entendu parler. Il faut dire que j’avais déjà vu celle de Dingle et qu’il me tarde de retourner dans l’inconnu. Mais après insistance de quelques personnes croisée dans les villages environnants, je me suis dirigé tout d’abord vers l’extrême ouest, rejoindre semble-t-il les falaises les plus impressionnantes de l’Irlande. Et m’y voilà, entre ciel et terre, le vent tentant de me jeter par-dessus bord. Je suis aux falaises de Moher.

Leur versant tranchant où la houle s’écrase avec fracas a quelque chose d’hypnotique. Ici, bien que l’on ne rencontre personne aux alentours et que la seule humanité que l’on peut trouver est en contrebas avec les bateaux de pêcheur que l’on peut deviner sur la ligne de l’horizon, le silence n’existe pas. Toujours, je relève la tête brusquement d’un côté ou de l’autre en pensant entendre quelqu’un chanter, siffler, ou jouer du bodhrán. Mais rien, rien à part de violentes rafales et des vagues incessantes. C’est incroyable. Je me sens bercé par ce bruit, par cette nature sauvage et musicale. Elle m’inspire tant d’air et je ne pourrai jamais bénir assez le Leprechaun de sa flûte enchantée, capable de jouer encore quand le plus brutal des vents s’engouffre dans sa tige. Et ces chaussures de cuir… Mon pas est tellement plus sûr. Je n’ose plus les enlever même pour dormir tant elles m’évitent de craindre la chute vers le fond. Si un jour j’en recroise un, je lui demanderai s’il le souhaite de faire quelques mocassins pour Richard. Ainsi, j’arrêterai d’avoir peur pour lui, à défaut d’avoir peur pour moi ! Le grand chien ne risque pas de se faire emporter, bien heureusement, mais l’humidité ambiante rend le sentier des falaises glissantes et il est parfois difficile de l’empêcher de courir, même quand il pourrait basculer. Mais en dehors de cette angoisse, je suis chanceux d’avoir suivi le conseil des villageois environnants. Être ici est un ravissement de tous les instants.

À l’heure où je rédige ces lignes, Richard s’est endormi. La nuit est tombée et j’écris à la lueur ma lampe. Le ciel est clair, mais la lune est absente, révélant quantité d’étoiles. Elles semblent se refléter dans la mer en une centaine de petits points lumineux au fond de l’eau. À moins que… qu’est-ce qu’il se passe ? Ces lumières. On dirait… celles d’une ville… ?

***

Il va être difficile de trouver le sommeil après avoir vu ce que j’ai vu. Après avoir appris ce que j’ai compris. Ce n’est pas possible… Suis-je maudit ? Condamné ? Ou simplement Dieu qui me punit de ma curiosité maladive ?

C’est bien une ville de l’océan qui s’est révélée à moi. Engloutie comme depuis des siècles, elle s’illuminait depuis les abysses, l’eau reflétant d’elle une grandeur passée. Était-elle faite d’or, ou de cuivre ? La pointe d’un clocher semblait presque sur le point de sortir des flots. Comment avais-je pu ne pas l’apercevoir avant ? Alors que je me penchais près du bord afin de pouvoir mieux observer ce spectacle incroyable, une silhouette sombre s’est assise à côté de moi. J’ai failli passer par-dessus bord quand celle-ci s’est mise à me parler ! En un souffle, étouffé par le vent marin, elle a murmuré :

« Si seulement je n’avais pas perdu cette clé… Si seulement je n’avais pas causé la perte de mon peuple… »

Je n’ai pas osé lui poser de questions. Je suis resté complètement abasourdi face à cette silhouette. Car c’était tout ce qu’elle était ; une ombre qui n’était distinguable de la nuit uniquement grâce à la faible lueur de ma lampe et de la cité engloutie. Elle n’avait ni visage, ni trait, ni même de profondeur… Elle avait l’air aussi plate que des feuilles de papier. Et bien qu’elle semblât ne pas me voir, elle m’expliqua comme un conteur ce qu’elle avait perdu.

Il y a très longtemps, à l’époque où les humains commençaient tout juste à demeurer en Irlande, un seigneur avait travaillé de pair avec une fée pour concevoir la plus belle ville qui puisse exister. Bordée par les falaises de Moher, bénie des hommes et des dieux, cette ville devint la plus riche et la plus prospère d’Irlande. Hommes et fées y vivaient en harmonie et personne ne manquait de rien. Pour cela, le chef de la ville possédait une clé en or ouvrant une réserve intarissable de nourriture et de monnaie. Un véritable coffre au trésor inépuisable permettant à tous de vivre comme il l’entendait sans avoir à s’inquiéter pour sa vie. Mais les humains milésiens étaient en guerre contre les tribus divines de Fomoires et de Dana et il fallait quand même avoir des guerriers et mener des combats. Seulement, lors d’un affrontement où le seigneur de la ville était impliqué… La clé d’or fut perdue. Il eut beau retourner tout le champ de bataille, nul ne sut jamais ni où elle pouvait se trouver, sinon qui l’avait reprise. Quand le seigneur laissa échapper à voix haute qu’il avait égaré la clé de la providence, le vent se fit orage et la mer tempête. Avant même qu’hommes et femmes puissent quitter leurs maisons, la cité fut avalée par l’océan et coulée jusque dans les abysses. Ne restait plus que le seigneur fautif, impuissant, contemplant pour l’éternité la ville d’or qu’il avait condamné.

« Mais parfois, au milieu de la nuit, un soupçon d’espoir prend racine au fond de l’eau et éclaire les torches depuis la mer. Alors, le voyageur qui observe ce fabuleux spectacle se voit étrangement relié au sort de l’ancienne cité et une quête lui est attribuée, source des rêves de tous les défunts : pouvez-vous retrouver la clé d’or ? Si d’aventure, quelqu’un la retrouvait, la capitale perdue sortirait aussitôt de l’eau, relâchant dans le même temps toutes les âmes noyées qu’elle tient emprisonnée dans ses profondeurs et ses inestimables trésors. Néanmoins, celui qui ne la retrouve pas sera également condamné à devoir attendre celui qui fera sortir la vieille Kilstiffen de sous les récifs, sans pouvoir trouver le repos. »

Et bien que l’ombre assise à côté de moi semblait aussi plate qu’une feuille, j’eus la désagréable qu’elle tourna sa tête vide vers moi. Richard se réveilla d’un bond en aboyant de toutes ses forces, ce qui me fit sursauter avec effroi. Quand je retournai voir à côté de moi, tout avait disparu : la ville, comme les lumières, comme l’ombre. Me voilà dans de beaux draps…

Je vais marcher en regardant le sol à présent, bien que je ne sache pas comment je pourrai retrouver une clé magique perdue il y a plusieurs millénaires. Ou bien, il va falloir que je vive longtemps, très longtemps…

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