J’ai quitté Cork lundi dernier, j’ai quitté les Travellers. Je n’en pouvais plus. Cork me rappelait trop Dublin, trop de ce que j’avais voulu ne plus jamais retrouver de cette vie. J’ai vidé mon whiskey dans le fleuve et je m’en suis allé avant le lever du soleil. Je suis parti vers l’ouest en remontant le cours du fleuve Lee, Dieu seul savait où il me mènerait.
C’est ainsi que j’ai découvert le lac d’où le fleuve naissait, le Gearagh. Une immense étendue d’eau où sur toute la surface on peut entrevoir une véritable forêt engloutie. Comme un ancien territoire des fées qui a été abattu par les forces naturelles, se retrouver seul dans un tel sanctuaire était une expérience à couper le souffle. J’ai décidé de rester là, me ressourcer au milieu des structures de pierres abandonnées et de l’herbe verdoyante. Il semblait ne manquer de rien ici. Pour autant, rares sont les paysages qui paraissent si vides de vie.
Les premiers jours, j’ai pensé que j’étais fou, d’avoir la sensation d’être suivi ou observé. Mais après un jour passé dans le Gearagh, j’ai compris en apercevant, dépassant de quelques buissons, des cheveux d’un éclat flamboyant. Choqué, j’ai crié le nom à qui ils appartenaient comme par réflexe. Et Aoife est sortie penaude de sa cachette avec un de ses chevaux.
Les Travellers vivent une existence à fuir les potentielles menaces, humaines comme animales. Ce sont des experts pour camoufler leurs traces. Mais je n’aurais jamais cru que ça se retournerait à mes dépens. Je m’en étais allé peut-être pas aussi léger que je le pensais, mais jamais je n’aurais pu concevoir qu’une fille pourrait ainsi me poursuivre à corps perdu. Elle avait les yeux brillants quand elle m’a supplié de la laisser me suivre. Qu’elle ne voulait rien me reprocher, mais qu’elle n’avait pas envie de me voir partir. Elle a pris ma main, et je fus presque tenté d’accepter. Mais…
Dans mon cœur, il n’y avait pas ce que j’avais pu ressentir pour Violet. Aoife était une magnifique jeune fille, elle avait tout pour plaire. Ses taches de rousseur illuminaient le ciel. Mais elle avait sa communauté et aimait les siens. Elle ne méritait pas un homme qui lui retirerait le peu de racines qu’elle possédait. Je n’aurais fait que l’alourdir.
J’ai fermé les yeux et baissé la tête. J’ai cru sentir ses larmes du bout de mes doigts. Jamais je n’eus tant l’impression d’être un idiot. Comment ai-je pu me retrouver à refuser une aussi belle femme ? Elle m’a murmuré, alors : « Quelles tâches me donnes-tu ? Que veux-tu que je fasse pour gagner ton amour ? »
J’ai relevé la tête, surpris. Sa question était un écho à une vieille légende, que Mère chantait souvent à Dublin par ailleurs, le regard perdu dans sa vaisselle. C’était l’histoire d’une jeune fille qui invoquait un elfe et lui demandait ce qu’elle devait accomplir pour conquérir son cœur. Mais, malgré tout mon attrait pour les Voisins… j’ai secoué la tête. Je ne suis pas une fée. Je ne pouvais rien lui demander.
Je l’ai prise dans mes bras, et j’ai murmuré à son oreille : « Rentre chez les tiens, ma belle. Ton elfe viendra, et tu seras capable de remporter son amour. Je ne peux pas risquer de te donner une épreuve impossible, car je sais que tu les vaincras toutes. Tu n’as peut-être pas gagné mon cœur, mais ma loyauté et mon amitié envers toi perdura malgré la distance, ma reine. Va conquérir un homme qui sera en tout point plus majestueux que moi. »
Elle a ravalé ses larmes avec fierté. Nous nous sommes endormis ensemble, l’un en face de l’autre, sous les mêmes étoiles. Le lac brillait et les arbres engloutis semblaient comme se fendre sous l’eau. Le lendemain matin, elle était partie avec son cheval, sans un bruit. Mais dans l’air se chantait une chanson légendaire, portée par l’écho de sa voix :
The elphin knight sits on yon hill,
Blaw, blaw, blaw, wind blaw.
He blaws his horn both lewd and shril.
The wind hath blown my plaid awa.
If I had yon horn in my kist,
Blaw, blaw, blaw winds, blaw!
And the bonny laddie here that I luve best,
And the wind has blawin' my plaid awa'.
J’ai regardé le ciel. Il était bleu, et se reflétait sur le lac. Le temps, à nouveau, semblait être tordu comme par la présence de l’Autre Monde. J’ai pris mon sac, et j’ai quitté le paysage. Je n’ai pas vocation à rester dans la mémoire de qui que ce soit.