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Samedi 01 Août 1818 - Tir Na Spideoga / le rouge-gorge

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Par Pouiny

Je me suis trompé, la semaine dernière : je pensais sincèrement que l’immensité du Geargh signifiait la fin, ou plutôt la naissance du fleuve Lee. Mais en continuant de marcher vers l’est, au milieu des grands arbres à terre et des ruines moussues, la source ne s’est pas tarie. J’ai donc suivi le cours du fleuve… Jusqu’à, aujourd’hui, me retrouver en pays étranger.

C’est peut-être idiot à écrire, mais j’aime beaucoup cette rivière. L’eau y est très claire ; et la forme de son lit change et se meut comme un serpent dans les plaines. Parfois, on engage la conversation, tous les deux. Je lui chante des airs, je lui joue de la musique, et j’ai l’impression qu’elle me répond. Un fleuve aussi ancien, donnant naissance à des lieux si prospères… Il y a forcément bien un ou deux Voisins qui doivent m’écouter et se moquer de moi, quelque part à l’intérieur ou autour.

Remonter le courant comme je pouvais le faire avec les Gypsys m’a fait curieusement éviter les grandes villes du coin. Ce n’est pas pour me déplaire. Le temps est doux, je trouve de quoi me nourrir autour de moi ; quelques racines sauvages, des fruits des bois. Et quand j’en ressens l’envie, je braconne. J’ai pu attraper ainsi un ou deux lapins, quelques faisans. Même si je ne suis pas resté longtemps avec eux, que Dieu bénisse la bonté des Mincéirí qui m’ont appris l’indépendance et la liberté.

Au fil des jours, le lit du fleuve s’est progressivement élargi, jusqu’au moment où la berge fut si loin derrière la brume matinale ; et voilà comment hier je découvris un nouveau lac, le Lough Allua, autrement dit « le lac sous le vent ». Les anciens l’ont bien nommé. Les arbres avaient disparu de son contour, laissant les rives complètement nues. J’ai pu remarquer des petites cabanes branlantes et quelques pontons disséminés tout autour. Ce doit être un lieu de pêche prisé, d’autant plus que je pouvais voir quelques carpes sauter hors de l’eau profiter du courant d’air et narguer les éventuels affamés. La brise était plutôt calme en cette fin de juillet, mais j’imaginais bien ce lac en hiver, gelé, avec le vent du nord glacer les gouttes d’eau sur le visage des malheureux. Pas de doute, je ne regrette pas d’être passé ici durant l’été.

J’ai disposé d’une cabane de pêcheur abandonnée hier soir pour contempler le coucher de soleil se refléter sur l’eau et observer les cratères de la lune. Mais en m’éveillant aujourd’hui j’en ai eu assez de toute cette eau qui ne me rappelait plus que les réveils après trop d’alcool. Mon regard a été attiré vers le nord, où l’on pouvait discerner au loin l’ombre d’une forêt. J’ai attrapé un poisson pour le petit-déjeuner puis je suis parti vers les bois comme un animal perdu.

C’était le zénith quand je l’ai atteinte, et il n’y avait pas un nuage dans le ciel. Et pourtant, une fois à l’intérieur, je ne distinguais du ciel plus qu’une immensité de branches. Tout était recouvert d’un feuillage intense de vert et de noir, les arbres me dominant parfois d’au moins trente pieds. Plus rien n’était silencieux autour de moi ; les habitants de la forêt s’agitaient à mon passage. Un intrus avait franchi la frontière de leur pays, devaient-ils se dire ! Ne me restait plus qu’à savoir de qui cette forêt était le pays… Pour faire comprendre que je venais en ami, j’ai sorti mon whistle de ma poche et j’ai accompagné le cri des oiseaux en marchant.

Il est dit que la musique est le langage universel. Et le chant des passereaux était si vif que même sans moi ils jouaient déjà des jigs. J’ai tenté de les suivre, tant bien que mal, en observant leur danse… Et sous mes yeux se précipitait de part et d’autre du sentier une espèce particulière d’oiseau. Une espèce que l’on peut retrouver dans les forêts les plus sombres comme dans les parcs de Dublin. Une espèce dont le caractère ressemble bien à celui des hommes de ce pays ; joueur, musicien, bagarreur. Ces oiseaux minuscules à la gorge d’un orange vif qu’ils gonflent si joyeusement en chantant, hurlaient et passaient devant moi par dizaine de dizaines. Cette forêt était le Tir Na Spideog : le pays des rouges-gorges.

Ils ont beau être très commun même en ville, jamais de ma vie je n’aurais pu penser que je pourrais en voir autant autour de moi. C’est qu’il faut dire qu’ils sont d’ordinaire plutôt solitaires, et attachés à leur territoire qu’ils défendront jusqu’à la mort. Ici, ils voletaient tous d’une branche à l’autre, fonçant parfois au sol pour repartir en flèche avec une proie… Et leur chant, à mon passage, s’intensifiait, comme s’ils voulaient me transmettre quelque chose. Des éclats orange illuminaient maintenant ma route, remplaçant le soleil. Ils le sont peut-être, en vérité. Après tout, une légende dit que l’on verra bien plus souvent dans une vie la gorge d’un rouge-gorge que les beaux jours sur l’île d’Émeraude.

J’ai demandé l’hospitalité à tous ces oiseaux en bonne et due forme. Et je ne sais pas s’ils ont accepté, mais tout du moins je n’ai pas été attaqué, donc… je me suis installé là en début d’après-midi, pour profiter de l’ambiance humide et tamisée de cette impressionnante forêt. J’ai pu observer du ballet des rouges-gorges autant que je le souhaitais. Après une ou deux heures allongé par terre, je n’étais pour eux plus qu’un vague souvenir. Ainsi, je me suis laissé bercer par le vent qui peinait à entrer dans le bois et le chant des passereaux.

J’ai repensé à Grand-père. C’était de loin son oiseau préféré. Parfois, depuis la fenêtre, il tendait la main vers eux en espérant que l’un d’eux se pose sur ses doigts. Puis Mère claquait la baie en s’exclamant : « tu vas attirer le malheur dans notre maison ! ». Pour elle, un rouge-gorge qui rentre dans un logis était le signe d’une mort imminente. Pour Grand-père… c’était l’esprit d’une personne disparue qui venait le saluer. Quand il regardait le ciel et qu’il voyait cet éclat d’orange quelque part sur une branche, il nous disait souvent ; « je pense que c’est votre grand-mère, ça faisait longtemps qu’elle n’était pas revenue à la maison »… Marty, alors très jeune, lui avait demandé : « Comment tu reconnais le rouge-gorge de mamie à un rouge-gorge ordinaire ? » Il lui avait répondu avec un sourire : « Celui de grand-mère chante mieux que tous les autres. Parce que Darina était la plus grande chanteuse de cette île. »

Peu avant de mourir, il ne pouvait plus se lever de son lit. Il ne pouvait qu’à peine ouvrir les yeux. Et pourtant il n’a jamais autant parlé, comme si sa vie en dépendait. Il nous racontait toutes les histoires qu’il avait pu nous dire, et les autres qu’il n’avait jusque là pas osé prononcer. Il avait raconté le rouge-gorge sous toutes ses formes… Le soleil, le sauveur d’une fée qui avait peint son plumage pour le récompenser, et puis sa forme de passeur des âmes, guidant les morts vers le pays de Mannanan Mac Lir. Marty avait pleuré quand il a entendu un de ces passereaux piailler à la fenêtre après cette histoire, et qu’en riant grand-père avait murmuré qu’il venait surement pour lui. Ce n’était qu’un hasard, mais ce cri d’oiseau faisait écho à tant de réalité… Grand-père a caressé la joue de mon frère et a dit : « Ne vous inquiétez pas… Je serai le rouge-gorge qui chante le plus fort, quand vous me croiserez. J’ai toujours été celui qui chante le plus fort. »

Je repensais à tout ça, allongé à terre, pris de mélancolie. Quand le hurlement strident d’un des volatiles me sortit de ma rêverie. Un des oiseaux s’était posé au sol et semblait vouloir se bagarrer avec moi en sautillant dans ma direction. Surpris, je me suis levé… Et il s’est envolé.

J’ai continué à marcher un peu au hasard vers l’est. Je n’ai pas encore quitté le pays des rouges-gorges, mais avec la nuit tombée ils s’endorment un à un. Et je repense à cet oiseau gueulard de tout à l’heure. Était-ce… ? Ça me paraît stupide, ne serait-ce que de l’écrire. Mais j’aimerais tellement qu’il soit fier de moi et de ce que j’entreprends, où qu’il soit.  

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