Amnésie. Le mot lui retournait l’estomac. Combien de fois Ojas avait-il prié les dieux pour qu’ils lui prennent ses souvenirs les plus douloureux ? Peut-être était-ce là un de leurs tours, de lui montrer ce qu’il avait tant désiré chez un autre. « Vois, » semblaient-ils lui dire à travers le corps tremblant de cet homme, « Il était étranger à toi, et désormais il l’est à tous. »
— Écoute, finit par dire Ojas à mi-voix. Tu viens de te réveiller. Peut-être que ça va te revenir ? Il hésita, poursuivit malgré tout : J’ai déjà entendu des histoires comme ça, des gens qui se cognent la tête et qui perdent la mémoire. Ils finissent par se souvenir en général !
Il préféra ne pas mentionner les récits de ceux qui ne se souvenaient jamais, ou de ceux qui perdaient la raison. Ojas reprit avec un peu plus de conviction :
— Mes amis t’ont trouvé sur la plage, tôt dans la matinée. La marée haute ramène souvent des objets improbables, comme… des barils, des morceaux de verre, des bouts de bois… Ce que j’essaye de dire, fit-il en se penchant vers lui, c’est qu’il ne faut pas te décourager. Je suis sûr que demain matin, il y aura du nouveau sur la berge. On trouvera des indices sur qui tu es.
Le jeune homme releva la tête. Ses joues étaient baignées de larmes, ses lèvres comme peintes d’un rouge d’actrice à force d’être mordues. Les muscles de son visage étaient bandés, étrangement statiques alors que de tout son être émanait une tension quasi-électrique. Une dangereuse étincelle brillait dans ses yeux.
— Il faut que j’y aille, souffla-t-il.
Déjà il repoussait les draps et se redressait pour sortir du lit. Ojas jeta la lampe éteinte sur la paille et lui bloqua la route :
— Pas maintenant. Il fait nuit, on ne verra rien. Et puis tu viens de te réveiller, c’est trop dangereux !
La délégation impériale, les gardes, la fête qui animait toutes les rues de Galatéa : rien dehors n’était propice à l’arrivée d’un étranger. Plus encore d’un homme aussi différent. Mais lui insistait :
— Non, il faut que je m'en aille. Je dois partir d’ici !
— Pour aller où ? demanda Ojas en désespoir de cause.
L’homme lui décocha un regard furibond. Ojas sut qu’il avait touché juste et il en fut désolé. Mais alors que l’inconnu avait presque réussi à se mettre debout, il glissa. Ojas le rattrapa aussitôt, son bras se glissant autour de sa taille. Il sentit les ongles de l’étranger se planter dans ses épaules tandis que les jambes de l’étranger, trop faibles, pliaient sous son poids.
— Oh, attention ! Ça va ? s’exclama-t-il.
— Je ne peux pas attendre ! s’écria le jeune homme.
Il se tordit dans les bras du charpentier et, attrapant sa nuque, le força à le regarder dans les yeux.
— Aide-moi.
Le temps s’arrêta. Le cœur d’Ojas se mit à battre plus fort. Jamais il n’avait vu des yeux pareils. Noirs et brillants, remplis d’étoiles. Si sombres qu'on distinguait à peine l'iris de la pupille. Entièrement tournés vers Ojas. « Aide-moi, » lui avait-il dit. Il était tenté de céder. Il voulait effacer la tristesse des yeux de l'inconnu. Sa main si froide contre son cou le brûlait. Il déglutit avec difficulté. Il devait dire non. Il voulait dire oui.
— Je ne peux pas, finit-il par murmurer. Pas dans cet état. Pas seul. Mais, ajouta-t-il en voyant l’homme prêt à protester, je peux t’emmener à la plage. Juste pour voir. D’accord ?
L’homme le fixa longuement. Comprenant enfin qu’il n’obtiendrait rien de plus, il hocha la tête.
— Bien, reprit Ojas, soulagé. Et si tu essayais de te mettre debout, lentement cette fois ? Vas-y, je te tiens.
L’inconnu le jaugeait encore, avec une expression d’incompréhension qui n’en rendait son visage que plus fascinant. Ojas détacha les mains de l’inconnu de sa chemise. Le jeune homme le laissa faire. Il se laissa tomber sur la paille, les yeux rivés sur la porte entrouverte derrière le charpentier. Ojas, accroupi pour rester à sa hauteur, lui présenta ses paumes ouvertes. L’autre hésita un instant avant de les prendre. Lentement, ils se relevèrent. Le jeune homme ne tomba pas ; il s’appuyait de tout son poids sur Ojas.
— Très bien, chuchota ce dernier, et il s’autorisa un sourire timide. Tu vois : tu récupères vite.
L’autre acquiesça en silence. Il fit un pas en avant, manqua de trébucher. Son expression se fit orageuse ; Ojas raffermit sa prise sur ses doigts. Ensemble, ils se mirent à marcher, l’un en avant, l’autre en arrière. Au bout de quelques minutes de cette danse d’infirme, l’étranger avait retrouvé un peu de son équilibre. Ojas s’en estima satisfait. Alors, après lui avoir donné une de ses chemises et de ses ceintures pour remplacer ses vêtements déchirés, il le guida jusqu’à la porte, vérifiant constamment que son malade parvenait à le suivre. C’était une mauvaise idée que de lui faire quitter le couvert de la maison maintenant, alors que toute l’île était dans les rues et qu’il venait à peine de se réveiller. Seulement, il craignait trop que l’autre ne sorte seul, en rampant si besoin. Il lui paraissait suffisamment têtu pour essayer. Une idée lui vint, et il chuchota :
— Attends.
Il courut à l’atelier, et revint avec une étoffe brune, légèrement poussiéreuse.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda l’autre en plissant le nez.
— Une cape ! s’exclama l’homme en déployant fièrement l’étoffe. Pour toi.
L’air médusé de l’inconnu fissura sa belle assurance, et il ajouta rapidement :
— C’est qu’il y a du monde ce soir, je te l’ai dit. Et…
— Et tu n’as pas envie que les autres me voient ? compléta l’homme.
Il lui souriait si joliment qu'Ojas faillit ne pas voir la moquerie derrière. Ses cheveux lisses brillaient dans la pénombre, faisaient ressortir le blanc de son visage, soulignaient sa beauté d'encre pure comme un cadre d'or l'aurait fait d'une peinture. Oui, ses yeux pétillants d'humour cruel le disaient bien : il ne savait plus son nom, mais il savait à quoi il ressemblait. Ojas sentit son visage s'enflammer.
— Non ! Non, ce n’est pas comme ça, tenta-t-il d’expliquer, c’est juste…Il agita les mains, incapable de donner une raison qui ne soit pas la vérité. En désespoir de cause, il lâcha tout à trac : Tu es beau. Tu attires l’attention. Et ce soir, ce n’est pas une bonne idée.
Sa franchise eut l’air de surprendre le jeune homme. La raillerie disparut de son expression, ne laissant plus qu'un étonnement sincère. Il demeura muet quelques secondes, puis lâcha :
— Je vois.
Un silence gêné s'installa. Finalement, Ojas eut la présence d’esprit de lui donner l’étoffe et l’autre l’accepta, sans un mot. Dehors, la musique se faisait de plus en plus forte. Tout en attachant le cordon de la cape, le jeune homme demanda :
— Qu’est-ce qui se passe exactement ? J’ai raté l’anniversaire de quelqu’un ?
— On peut dire ça, rit Ojas, soulagé par le changement de sujet. Non, c’est juste… La délégation de l’Empire des Landes est arrivée aujourd’hui pour renouveler le traité de paix avec Galatéa. Ça arrive tous les dix ans, donc c’est une bonne occasion pour faire la fête.
— J’aurais plutôt attendu après la signature.
— C’est une formalité. Le traité existe depuis des siècles, et l’Empire a d’autres priorités, affirma Ojas avant de lui faire signe de le suivre. On célèbre leur arrivée parce que ça leur fait plaisir, et parce qu’il n’y a pas de mauvaise occasion pour boire. Après, on fête la signature et leur départ – attention à la marche. Généralement, ça se fait en une semaine ou deux…
Mais le jeune homme n’écoutait plus. Le spectacle qui s’offrait à lui avait ravi toute son attention. Des lanternes aux verres colorés pendaient des rebords des fenêtres. Leurs cordes s’entremêlaient aux fanions qui grimpaient le long des murs, accrochés d’un arbre à l’autre. La rue toute entière s’arrachait à la nuit en une vaste aquarelle lumineuse. Il se pencha pour mieux voir : de la maison voisine sortaient deux femmes, bras-dessus, bras-dessous, en pleine conversation. Leurs longues jupes se balançaient en ondulations prune et vermeil et leurs mains entremêlées furent bientôt prises par des danseurs. Elles disparurent dans une ronde, elle-même avalée par la foule rieuse et chantante. Une bande d’adolescents, assis sur un muret, applaudissaient à tout rompre à chaque nouveau morceau. Le rythme suivait celui du battement de leurs mains. Tout à coup, du vin s’écrasa aux pieds de l’étranger qui recula d’un bond ; l’homme qui l’avait renversé s’excusa d’un geste avant de s’en retourner sous les sifflets et les encouragements de ses amis.
— Par ici ! l’appela Ojas.
Le jeune homme se laissa entraîner dans une ruelle adjacente. Le charpentier ajusta son capuchon et dit :
— Reste près de moi, d’accord ? Nous ne sommes pas loin, mais on ne sait jamais.
L’inconnu acquiesça et lui emboîta le pas. Ojas regardait régulièrement par-dessus son épaule, évitait les groupes. L’autre le suivait sans mot dire, trop occupé à observer tout ce qu’il voyait et ceux qu’il croisait. Le charpentier et le jeune homme, cape flottante d’où dépassaient seulement des mains blanches et des jambes frêles, auraient formé une drôle de pair à quiconque les aurait regardés. La fête battait son plein : personne ne leur prêta attention.
Bientôt ils rejoignirent le canal, désert. La lune argentait les eaux du Tir. Soudain, Ojas s’arrêta. Son invité manqua de lui rentrer dedans.
— Regarde, souffla Ojas en pointant du doigt le ciel.
Tout en haut de la colline, le dôme du temple reflétait la lumière de la lune, la déversait sur Galatéa : les toits de tuiles et ceux de chaume, la cime des arbres, les ruelles sinuant la cité en longs serpents de pavés, tout était nimbé de l’éclat blanc de la nuit.
— La cité est en forme de coquillage. Tout en haut il y a le temple, puis ça descend en cercles jusqu’à la mer, murmura Ojas. Viens, on y est presque.
Le jeune homme le suivit sans un mot. Il se retourna une fois, vers la colline blanche. Ses lèvres se plissèrent en une moue dédaigneuse.
— Ça, un temple ? murmura-t-il tout bas. C’est une ruine.
Et il se détourna pour rejoindre son guide.
Le bord du canal passa de la pierre à la terre, et de la terre au sable. Enfin, ils y étaient. Les vents tranquilles chahutaient doucement les flots. On distinguait, dans le port plus loin, le mat gigantesque d’un bateau. Ojas lui tourna ostensiblement le dos :
— Jan m’a dit qu’il t’avait trouvé près de leur coin de pêche. On n’a qu’à commencer par là-bas.
Ils suivirent le chemin des pêcheurs. Ojas se rappelait des fois où Jan et les autres l’avaient amené avec eux, celles où les filles avaient eu besoin de son aide pour ramasser les débris des navires écorchés par les récifs après une tempête. Ses pieds s’enfonçaient dans le sable froid. Des images lui revinrent de corps brûlés, flottants pesamment dans les vagues, ramenés par la marée sur la plage couverte de cendres froides. Des cris vieux d’un an relancèrent leur écho dans sa mémoire. Il prit une profonde inspiration et se concentra sur la figure encapuchonné qui marchait à ses côtés. « C’est fini, » se répéta-t-il en empruntant la route de Klia. « C’est fini depuis longtemps. »
Il commença à examiner les rochers, tandis que l’autre faisait de même un peu plus loin. Ojas remercia les dieux pour la marée basse. Il n’aurait pas su quoi faire si son invité avait essayé de se jeter à l’eau pour fouiller les fonds marins.
Plus il cherchait, plus il comprenait qu’ils ne trouveraient rien. S’il y avait eu d’autres rescapés, l’océan les avait engloutis avec le reste de leur embarcation. Il aurait pourtant continué à chercher si la voix de l’étranger n’avait pas retenti :
— Il n’y a rien. Ojas releva la tête vers lui. Il descendait d’un rocher, les mains vides et l’air résigné. Ça ne sert à rien.
— Au moins, tu sais maintenant, lui dit Ojas. C’est déjà quelque chose.
— Oui, c’est vrai. L’homme se tourna vers lui. Ses sourcils étaient à nouveau froncés, mais sous l’effet de la réflexion cette fois. Tu as pris soin de moi quand j’étais inconscient.
— Oh, non, enfin, j’ai-
— Je t’ai trainé jusqu’ici, le coupa-t-il. Je t’ai fait chercher pour rien pendant deux bonnes heures, et je ne sais même pas ton nom.
— Oh ! s’exclama le charpentier. C’est ma faute, j’aurais dû- Il s’interrompit, reprit contenance. Ojas, je m’appelle Ojas. Fils de Metello, représentant du quartier des Cordes auprès du Conseil pourpre. C’est un plaisir de faire ta connaissance.
— Ojas, murmura le jeune homme en replaçant une mèche derrière son oreille. Enchanté. Et désolé de t’avoir amené ici pour rien. Je m’en doutais, mais je ne pouvais pas ne pas venir.
Le charpentier hocha la tête et lui sourit. Il voulait que l’autre sache qu’il comprenait, qu’il ne lui en voulait pas. Le message eut l’air de passer ; les épaules de l’inconnu se relâchèrent un peu. Se tournant vers la mer, il murmura :
— Au moins, il nous reste la vue.
Côte à côte, en silence, les deux hommes observèrent la marée remonter. Il avait raison, pensait Ojas, et il allait le lui dire quand le jeune homme déclara :
— Je n’arrive toujours pas à me rappeler comment je m’appelle.
Le cœur d’Ojas se serra. Peut-être qu’en se levant plus tôt, demain, il trouverait quelque chose. La lune avait beau être sortie, les cachettes ne manquaient pas. Il se promit de faire passer le mot aux autres.
— Ça reviendra, murmura-t-il.
— Peut-être, oui. Mais en attendant, j’ai besoin d’un nom. Il planta ses yeux dans ceux du charpentier. Donne m’en un.
Ojas le fixa. Le souffle coupé, il dit :
— T’en donner un ? Un nom ?
— Oui, insista le jeune homme. N’importe lequel.
Ojas ne savait que dire. Il n’avait pas d’enfant, pas de filleul, et n’avait jamais pensé un jour nommer qui que ce soit. Quel talisman glisser dans la signification d’un prénom, à quoi le rattacher ? Quelque chose qui lui ressemble, qui le protège ? Galatéa n’avait plus de dieux auquel il aurait pu le confier. L’étranger attendait. Comment nommer quelqu’un que l’on ne connaît pas ? « En voulant le connaître, » réalisa-t-il. Alors il dit :
— Mirage.
Le jeune homme cligna des yeux, étonné. Il réfléchit, avant de demander :
— C’est un prénom courant, par ici ?
— Non, répondit faiblement Ojas.
— Mirage, répéta-t-il comme pour en goûter le son. Il sourit. C’est parfait.