Les heures s’étaient écoulées sans un bruit, sans un mouvement. Elles s’étaient égrenées lentement, jusqu’à ce qu’elles s’oublient à elles-mêmes. La chambre s’était arrêtée hors du temps : elle s’était figée dans l’ambre du jour, coulant par la fenêtre tout en haut à faibles gorgées. Puis la lumière s’était tarie sans briser la scène cristallisée entre ses murs : Ojas, assis par terre, outil en main, et l’inconnu dans le lit, immobile et inconscient.
De l’extérieur venaient de la musique et des rires, étouffés par la distance. La fête commençait. Un concert de voix s’élevait joyeusement dans le lointain, rythmé par les percussions et les pas des danseurs. Tous ces sons s’arrêtaient sur le pas de la porte pour ne pas troubler les deux hommes.
Ojas, tournant son stylet entre ses doigts, observait son travail. La Perlez de bois avait désormais fière allure : l’air immobile et la poussière de lune qui flottait dans la pièce lui prêtaient une apparence de vie. L’obscurité cachait ses défauts, affinait sa beauté, changeait la réalité : à cet instant précis, elle aurait pu se mettre à parler qu’Ojas n’en aurait été qu’à moitié surpris. Tout était possible dans ce petit espace silencieux. Ojas la rapprocha de ses yeux pour mieux la voir. Une bougie aurait été utile mais il n’avait pas le cœur de quitter la pièce. L’idée que l’homme se réveille en son absence, seul dans un lit inconnu, lui serrait la poitrine. Plusieurs fois, il s’était levé pour voir si l’étranger respirait encore. Il s’était penché au-dessus de lui pour entendre son souffle régulier, retenant le sien pour ne pas les confondre. À chaque fois, il s’était forcé à garder les yeux fermés. Quelque chose lui disait que, dans les circonstances présentes, il aurait été mal de le regarder. Plus tard, peut-être, quand l’autre se réveillerait. D’ici là, Ojas aurait sans doute repris ses esprits. Il ne sentirait plus son estomac se tordre en voyant la peau blanche des poignets de l’inconnu, ni la chaleur grandir dans son cœur en voyant la manière dont ses cils frémissaient dans son sommeil. En revanche, il doutait que le désir de lui parler disparaisse.
L’attente avait laissé libre cours à ses pensées. Les questions tournaient dans son esprit, sans relâche et sans réponse. « Qui es-tu ? » se demanda-t-il pour la énième fois. « Qu’est-ce qui t’est arrivé pour que tu te retrouves à la mer, sans personne pour partir à ta recherche ? » Ce vide total autour de l’homme lui était incompréhensible. Alors, comme pour compenser cette solitude, il s’était installé dans la chambre, statuette en main. Pas qu’il ait beaucoup travaillé ; il revenait sans cesse à la silhouette endormie. À nouveau, le charpentier posa le menton sur son poing et regarda en direction de l’homme allongé, enveloppée de pénombre. « Le Conseil pourpre saura bientôt que tu es là, » se dit-il en se frottant lentement le visage. « Ils sont tous occupés ce soir, mais bientôt… » Il voyait déjà la garde portuaire à sa porte, criant son nom, ses voisins aux fenêtres et dans la rue. Quelques-uns prendraient sa défense, Jan irait sans doute jusqu’à se battre pour les empêcher d’entrer, mais les filets et les outils des artisans valaient peu de choses face aux lances et aux armures. Quoique non, à bien y réfléchir, le Conseil chercherait probablement à éviter une esclandre. Ils feraient ça discrètement. Ojas se mit à faire la liste de ceux qui pourraient l’aider. Il en eût vite fait le tour : il ne pouvait pas mettre ses proches en danger, de la même manière qu’il ne pouvait abandonner l’étranger à son sort.
Ne restait plus que Chidera Volindra.
Inconsciemment, il porta son doigt coupé à sa bouche. Une petite cicatrice restait, une simple ligne rouge coagulée depuis longtemps. Les petits éclairs qu’elle lui lançait lui permettait de garder l’esprit clair. Or, il en avait terriblement besoin. C’était folie que de faire appel à un membre des grandes familles. Ojas n’était personne. Il la connaissait à peine. Autant d’arguments logiques qui s’effaçaient plus il y pensait.
Il l’avait revue il y a quelques mois de cela, pour préparer l’arrivée de la délégation. La jeune femme l’avait écouté avec intérêt, l’avait traité avec des politesses, non, une amitié dont il n’était pas digne. Surtout, lors de ce dernier entretien, elle avait insisté sur un point : quoi qu’il souhaite, elle le lui accorderait. La jeune Volindra tenait absolument à payer sa dette. Pourtant, de dette il n’y avait pas : l’incendie était passé depuis longtemps et il avait agi comme n’importe qui d’autre l’aurait fait. Il le lui avait dit, mais ne l’avait pas convaincue.
Des bribes de souvenirs réapparurent dans le coin de son champ de vision. Des éclats de flammes, des crépitements. Des cris, des silhouettes qui s’écrasaient les uns contre les autres, des gens qui sautaient de leurs toits pour échapper aux flammes. D’honnêtes gens qui se réinventaient pillards dans la panique. Dans ce brouhaha lointain, où commençait à se mêler la musique distante, où les pas des danseurs faisaient écho à celui des gardes et des hommes en fuite, où les percussions n’étaient plus que les pierres des murs tombant avec fracas sur la terre, il revoyait une jeune femme, dans une cape noire, couverte de suie et de cendres. Elle restait là, pétrifiée au milieu des flammes voraces qui grimpaient, toujours plus haut… Ojas tendit la main vers elle : l’illusion se dissipa. La chambre réapparut. Le visage d’Ojas se tordit de confusion, puis il réalisa ce qui s’était passé. Tristesse et honte l’envahirent. Il reposa sa main dans l’autre et la serra avec force. « C’est fini, » se dit-il en les appuyant contre son front. « C’est fini depuis longtemps. »
Soudain, un bruit le fit sursauter. Quelque chose avait frappé le bois, de l’autre côté de la pièce. L’incendie oublié, il se leva lentement. Les yeux rivés sur la silhouette dans le lit, il attendit, la bouche brusquement sèche. Il vit alors l’homme bouger le bras : sa main vint toucher sa tête et, avec un grognement, il se tourna vers lui. Il papillonna des paupières. Deux iris noirs d’encre se posèrent sur Ojas. Son cœur fit un bond.
— Tu es réveillé ! s’exclama Ojas sans pouvoir s’en empêcher. Il baissa aussitôt la voix : Je veux dire, tu es réveillé !
L’homme dans le lit commençait à s’agiter : il jetait des regards d’incompréhension sur les murs, les meubles, sur Ojas. Celui-ci se rapprocha un peu avant de s’arrêter brusquement. La lune dans son dos projetait une ombre démesurée sur le mur. Elle avalait le jeune homme en l’arrachant à la lune. Aussitôt le charpentier plia les genoux et se courba pour se trouver à peu près à la hauteur de l’inconnu. Tendant les mains devant en lui en signe d’apaisement, il chuchota :
— Tout va bien, tu es en sécurité. Tu es sain et sauf. Je… Attends, je reviens !
Le charpentier sortit de la chambre avec précaution, sans tourner le dos à l’étranger ; à peine eut-il atteint le couloir qu’il courut jusqu’au salon et s’empressa de fouiller les placards. Après une minute de recherches frénétiques, il trouva son briquet et une lampe à huile à moitié pleine. Victorieux, il se dépêcha de retourner vers son invité.
— Une seconde, j’y suis presque… Il s’assit maladroitement sur un tabouret qu’il avait glissé face au jeune homme, la lampe sous le coude, et battit le briquet de pierre jusqu’à ce que l’amadou s’enflamme. Ah, voilà ! On y voit mieux…
La flammèche baignait les deux hommes d’un halo orangé. Ojas voyait le visage de l’inconnu sous un angle nouveau : la lumière coulait sur sa peau comme le feu des vasques sur le marbre des statues, dessinait des ombres sur la moitié de sa face. Il s’était tout à fait redressé désormais, et s’était assis tant bien que mal dans la paille. Le drap était tombé sur ses hanches. Ojas sentit ses joues s’enflammer. Il se concentra sur les yeux noirs de l’homme : profonds comme la mer, noirs comme la nuit, à demi dissimulés derrière des mèches rebelles… Des yeux qui le regardaient en retour.
— Comment te sens-tu ? lui demanda-t-il avec un retard.
— Soif, murmura l’homme en posant une main sur sa gorge.
Sa voix, enrouée de sommeil et de fatigue, était presque inaudible, et Ojas n’aurait peut-être pas compris ce qu’il voulait dire sans son geste. Aussitôt il hocha la tête et s’exécuta, posant la lampe à terre et la troquant pour la cruche. Tandis qu’il remplissait le verre, la voix de l’inconnu se répétait à l’infini dans sa mémoire, comme des cercles dans l’eau. « Soif », il avait dit, de cette voix au timbre rauque et mélodieux. Ojas voulait l’entendre encore. Mais la lampe révélait des cernes violacés qu’il n’avait pas remarqués auparavant. Ils creusaient son visage d’une ombre d’épuisement que les mots du charpentier ne pouvaient soulager. L’inconnu but à petites gorgées, ses longs doigts soutenant la coupe d’un effort tremblant d’oiseau blessé, et Ojas garda le silence. Il se perdait dans ses pensées. Sa contemplation muette l’entraînait vers des questions toujours plus sombres, plus personnelles. « D’où viens-tu ? Où sont tes proches ? Qui t’a abandonné à ton sort, sans même alerter les gardes ? Tu étais seul quand on t’a trouvé. Est-ce que tu es triste, en colère ? As-tu peur, encore ? » Et au fur et à mesure qu’il s’interrogeait, grandissait en lui une compassion à lui couper le souffle, un sentiment lourd comme une ancre, qui se logeait tout en haut de sa poitrine et qui pesait un peu plus à chaque seconde passée, perdu dans le mauve meurtri de ses yeux et la fragilité imminente de ce corps gracile, fissuré, chauffé à blanc dans la flamme vacillante de la lampe. Ils restèrent un moment ainsi, l’un à boire et l’autre à regarder, tandis que l’odeur d’huile et d’herbes sèches montait. La terre cuite commençait à lui brûler les doigts. Le charpentier se refusait pourtant à la poser par terre. Il fallait qu’il parle et il ne voulait pas le faire sans lumière. Il s’éclaircit la gorge et lâcha :
— Tu te souviens comment tu es arrivé ici ?
Ce n’était pas ce qu’il voulait dire. Il voulait s’enquérir de sa santé encore une fois, savoir s’il avait mal quelque part, mais sa langue avait devancé sa cervelle. Il pensa à ajouter quelque chose pour faire oublier sa question, mais il était trop tard. L’inconnu le dévisageait maintenant d’un air étrange. Le rouge lui monta aux joues et il pria pour que l’homme ne le remarque pas. L’inconnu fronça les sourcils et dit d’un ton aussi agacé que confus :
— Pardon… ?
— Je veux dire… Ojas soupira. Abandonnant toute idée de faire bonne impression, il expliqua en baissant la voix : On t’a retrouvé sur la plage. Mon ami t’a amené jusqu’à chez moi. Tu te souviens ?
Le jeune homme ouvrit la bouche, la referma. Il balayait désormais la pièce d’un regard troublé, du sol au plafond, de la fenêtre à la porte, des draps froissés entre ses poings serrés au visage inquiet du charpentier. Celui-ci continuait de parler :
— Tu étais évanoui et des pêcheurs t’ont vu. Un docteur est passé, et apparemment tu n’as rien, mais… Tu as été inconscient pendant un bon moment. Toute la journée, et plus peut-être, si on compte ta mise à l’eau. Sa voix se fit plus douce encore : On a retrouvé personne d’autre. Je suis désolé.
Le jeune homme serra les mâchoires. Il demanda, regardant droit devant lui :
— Où suis-je ?
— Galatéa.
Il ferma les yeux. Il était pâle, brusquement, avec l’air sonné et dur de ceux qui viennent de se prendre un coup. Ses doigts vinrent se poser sur sa tempe. Ojas attendit un instant puis, face à ce silence qu’il ne comprenait pas, osa demander :
— Ça va ?
— J’ai mal à la tête, lâcha le jeune homme.
— Mal comment ?
— Comme si on me fendait le crâne avec une hache, grinça-t-il en appuyant avec force sur son front.
Calos n’avait rien dit à Ojas sur de potentielles séquelles, mais il n’était pas surpris. Que l’autre s’en soit sorti vivant relevait déjà du miracle. Il récupéra la coupe des mains du jeune homme – glacées qu’elles étaient, et leur contact le parcourut d’un long frisson – et la remplit d’eau une nouvelle fois. Toutefois il ne la lui donna pas. Son malade avait de nouveau pâli, le visage plissé d’une douleur contenue. Il y avait une couverture chaude dans un placard, dans le salon, et des remèdes de grand-mère rangés quelque part. Il doutait que l‘un ou l’autre puisse faire quoi que ce soit. Ojas pianota nerveusement sa cuisse. Les mots lui échappaient. Il refusait toutefois que ce silence s’éternise, alors il rassembla son courage et reprit la parole :
— Est-ce que tu pourrais me dire ton nom ? S’il te plaît ?
Le jeune homme écarquilla les yeux, et Ojas crut avoir encore une fois commis un impair. Jusqu’à ce que l’autre souffle :
— Mon nom ? Quel est mon nom ?
Il se tourna tout entier vers Ojas et dit d’une voix blanche :
— Je ne sais pas.
Et des larmes se mirent à rouler sur ses joues. Ojas, bouche bée, le dévisagea tandis qu’il pleurait sans paraître s’en rendre compte. Ses doigts vinrent s’accrocher à ses cheveux, s’en saisir à pleines poignées. Ses traits si fins s’étaient figés dans un masque d’horreur grandissante. Ses yeux allaient de droite à gauche, comme si ce nom manquant pouvait apparaître sur les murs par le simple effet de sa volonté. Sa voix s’éleva :
— Attends. Attends. Je ne sais pas. Je n’arrive pas à me rappeler. Sa nuque se courbait sous le poids de cette réalisation tandis que ses yeux creusaient le lit pour y trouver des réponses. Je, je cherche, je dois – c’est mon nom, mon nom… ! Il parlait de plus en plus fort, et sur son visage l’affreuse vérité peignait une panique que le déni ne pouvait contenir. Je ne me, je ne me rappelle… Il s’étouffait de larmes rageuses, jusqu’à ce que le souffle lui revienne et qu’il hurle : Mon NOM ! JE N’AI PAS DE NOM !
D’un geste vif, il arracha la coupe des mains d’Ojas et la jeta au sol de toute ses forces, renversant la lampe au passage. Le récipient frappa violemment le parquet et l’eau se répandit par terre. Ojas se jeta sur la lampe avant qu’elle ne touche le sol. La mèche s’éteignit entre ses paumes. À nouveau plongés dans l’obscurité, Ojas eut à peine le temps de se retourner vers l’autre que celui-ci plongeait le visage entre ses mains. Il s’était recroquevillé et ses ongles roses se plantaient par à-coups, au rythme de ses pleurs, dans la chair tendre à la base de ses cheveux. Le silence revint. Ojas, muet de stupeur, écoutait ses sanglots étouffés par les draps.
D’abord, il n’osa pas bouger. Puis, au fur et à mesure que les secondes s’écoulaient, il se redressa lentement, clignant des yeux répétitivement, comme si cela pouvait donner du sens aux évènements. Il esquissa un mouvement pour toucher l’épaule de l’inconnu, se rétracta aussitôt. À quoi bon ?
Il ne pouvait rien faire qui puisse arranger les choses.