Lysandra écrasa la brindille sous sa basket sans vraiment y penser, les yeux perdus dans les flammes. Une volute orange grimpa dans la nuit s'effilochant dans le vent. Autour d’elle, les voix s’étaient faites plus basses. Cléo avait terminé son histoire, et le silence qui s’était installé n’était pas désagréable.
Elle chérissait ces moments. Pas forcément pour les chamallows ou les blagues, quoique certaines d’Ilana étaient plutôt drôles, mais pour l’amour qu’elle ressentait chaque fois qu’elle était avec sa famille.
Elle se surprit à regarder son frère et ses cousins, un à un, comme si c’était la première fois.
Ilana, les yeux brillants, souriait encore du dernier éclat de rire, son visage éclairé par les flammes. Caleb, assis en tailleur, sculptait une branche avec son couteau, concentré. Jorick fixait l’eau de l’étang, pensif. Cléo, fidèle à elle-même, semblait tenir les rênes sans qu’on le remarque trop. Et Liam… Liam était redevenu silencieux et son regard était un peu lointain.
Depuis leur arrivée dans la clairière, elle avait l’impression de percevoir des choses. Des échos. La forêt paraissait parler un langage oublié qu’elle paraissait être la seule à entendre. Elle secoua la tête essayant de chasser ces pensées parasites
Tout à l’heure, quand elle s’était éloignée du feu pour faire quelques pas, elle avait vu une lumière entre les arbres. Une lumière douce et liquide. Semblable à un reflet de lune… Elle ne l’avait pas dit aux autres. Du moins pas encore. Ce n’était peut-être rien, mais elle savait qu’elle la reverrait.
— Vous ne trouvez pas qu’il y a quelque chose… je ne sais pas, de différent ce soir ? murmura-t-elle malgré elle.
Cléo haussa un sourcil.
— Tu veux dire à part les chamallows cramés et le fait que Liam ne râle plus ?
Les autres rirent. Lysandra sourit aussi, mais son regard glissa vers les arbres. Ils semblaient plus sombres, plus denses qu’avant, rendus mystérieux par l’obscurité de la nuit.
— C’est sûrement la forêt, reprit-elle. On est loin de tout. On entend des bruits qu’on n'entend pas d’habitude.
— Des esprits de la forêt ? proposa Jorick, à moitié sérieux.
— Des sangliers démoniaques, ajouta Ilana.
— Je préfère les démons aux scouts, grommela Liam.
— Tu plaisantes, mais j’ai lu un article sur des personnes qui se sont égarées dans des forêts comme celle-là et qui…
Cléo se lança dans une nouvelle anecdote. Les autres écoutaient, riaient, débattaient. Mais Lysandra, elle, n’entendait plus vraiment. Son esprit s’était mis à flotter.
Un frisson fugace lui hérissa l’échine. Elle cligna des yeux pour dissiper la sensation de sortir d’un rêve. Tout paraissait pareil : le feu, les rires, le ciel étoilé… Pourtant, elle sentait un poids posé sur sa nuque et d’un coup, elle eut une certitude. Quelque chose venait.
Elle n’aurait su dire quoi, ni d’où. C’était imperceptible pour les autres mais impossible à ignorer pour elle. Sa main glissa dans sa poche, cherchant à tâtons le vieux galet poli qu’elle gardait sur elle. Un porte-bonheur sur lequel sa mère avait dessiné des spirales. Juste un caillou. Néanmoins, ses doigts s’y accrochaient tel à une ancre.
La vibration qu’elle avait déjà ressentie auparavant se mit à bourdonner plus fort. Elle regarda autour d’elle. Personne ne l’observait. Tous trop occupés à rire d’une énième exagération de Cléo. Et si je me faisais des idées ? Mais, sa curiosité l’emporta.
— Je reviens, chuchota-t-elle, à personne en particulier.
Elle se leva, fit mine de s’éloigner pour une pause discrète. Aucun regard ne se tourna vers elle. Quelques pas suffirent pour que les rires s’éteignent derrière elle. La forêt l’engloutit aussitôt. Son souffle résonnait plus fort dans sa gorge. Elle ignorait pourquoi elle s’était levée. Ou pourquoi elle ne parvenait pas à s’arrêter maintenant. Quelque chose la tirait en avant.
Elle s’enfonça toujours plus loin, le bourdonnement dans ses oreilles devenant assourdissant. Elle se boucha les oreilles, secoua sa tête mais rien n’y faisait. Le bourdonnement ne partait pas. Elle regarda autour d’elle mais ne reconnaissait pas l’endroit où ses pas l’avaient menée. Ses mains devinrent moites et son souffle s’accéléra. Elle était perdue.
Puis d’un coup, alors qu’elle avançait à l’aveuglette seulement guidée par le bourdonnement incessant, elle vit la lumière. Une lueur douce et mouvante. Elle filtrait entre deux troncs, non loin. Lysandra hésita. Son cœur battait à la chamade. Ce n’était pas de la peur. C’était plutôt une étrange reconnaissance. On aurait dit que cette lumière avait été posée là pour elle.
Elle fit un pas. Puis un autre. Elle ne pensait plus. Il semblait que quelque chose en elle marchait à sa place.
La forêt s’ouvrit devant elle.
Elle avança encore, écartant les branches basses d’un buisson humide. Ses doigts frôlèrent des feuilles qui paraissaient vibrer sous son toucher, et la forêt, silencieuse, retenait son souffle. La lumière se fit plus nette. Elle n’était ni vive, ni agressive, mais elle dessinait dans l’ombre une clarté presque vivante, bleutée, telle une lueur de givre sous une pleine lune invisible.
Puis elle la vit.
L’arche.
Posée là, au milieu de rien. Massive, presque brute, formée de blocs de pierre usés par le temps, couverts de mousse. Mais dans cette mousse, quelque chose miroitait. Des symboles. Gravés à même la roche, ils s’illuminaient doucement, réveillés par sa présence. Une lumière pâle courait dans les creux des runes, pulsant lentement.
Lysandra s’arrêta net. Elle ne respirait plus.
L’arche ne menait nulle part. Derrière elle, il n’y avait que la forêt, des troncs et de l’obscurité. Pourtant, son regard refusait de s’en détacher. C’était… beau. Inquiétant. Et, familier, d’une manière impossible à expliquer.
Un mot lui traversa l’esprit, sans qu’elle sache d’où il venait.
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