Elraza soupira en voyant les cavaliers disparaître.
L’air frais s’engouffra dans ses poumons, comme si elle bloquait sa respiration depuis le début de la rencontre. Une douce odeur d’aiguilles de pin et de terre humide caressa ses narines. Le cours d’eau se remit à chanter au contact des pierres, et plusieurs animaux de petite taille détalèrent dans les fougères.
La forêt reprenait vie.
Roch se détendit, lui aussi. Il ralluma sa torche d’une main tremblante, puis franchit le ruisseau à un endroit où il ne risquait pas de mouiller ses guêtres. Il escalada la pente de l’autre côté et jeta un œil aux environs. Son regard se tourna en direction de Cœur-de-Nuit et il agita son galurin dans les airs.
« Vous pouvez sortir, Til’Duin ! dit-il d'une voix forte. Ils sont partis. »
L'enchanteresse s'étonna un bref instant, avant qu’un sourire en coin n’apparaisse sur son visage. Décidément, ce spadassin ne cessait de la surprendre. Elle rompit son lien avec son familier et se mit en route pour les rejoindre. Lorsqu’elle arriva, Oriendo était déjà sur place et discutait avec Roch d’un ton animé.
« Je ne sais pas pourquoi ils voulaient votre mort, disait celui-ci en haussant les épaules. Mais c'est sans doute mieux s'ils vous croient six pieds sous terre.
— Merci, Roch. On dirait que je vous dois la vie.
— Ne commencez pas avec ça. J'ai menti pour sauver ma peau, pas la vôtre. »
Le mercenaire grimaça et leur tourna le dos pour inspecter l’endroit où les cavaliers s’étaient tenus. L'herbe piétinée par leurs chevaux était noircie par endroits, comme calcinée. Les traces très nettes épousaient la forme de sabots. De minuscules braises achevaient de se consumer en grésillant. Lorsque Roch les effleura du bout des doigts, une colonne de fumée s'en échappa. D’abord fine et translucide comme un voile de dentelle grise, elle s’éleva rapidement dans l’air et s’épaissit jusqu’à former un nuage sombre et menaçant. Des éclairs rouges et oranges zébrèrent l’apparition surnaturelle, dessinant par leurs stries évanescentes la silhouette d'un immense dragon aux ailes déployées et aux yeux flamboyants. Alors, dans un grondement de tonnerre, la bête poussa un rugissement et se jeta sur le mercenaire. Roch hurla et plongea au sol, mais la vision cauchemardesque se dissipa avant de l'atteindre.
« Par Nim'Rean le Blanc ! jura-t-il, le cœur battant et le teint livide. Quel est ce maléfice ?
— Des flammes noires de Domadan. »
Elraza s'avança jusqu'au bretteur tombé à la renverse et lui proposa une main secourable.
« On l’appelle aussi Sombrefeu. C’est un sortilège interdit et incroyablement dangereux, qui absorbe la magie de ses victimes. En d’autres termes, plus on l’utilise pour tuer, et plus il devient redoutable. »
Le mercenaire posa sur les empreintes de sabot un regard craintif et prit bien soin d’étouffer les cendres avec le talon de sa botte.
« Si ce truc est si dangereux, demanda-t-il, pourquoi ne dévore-t-il pas les cavaliers et leurs chevaux comme du bois sec ?
— Le Sombrefeu n'attaque pas son créateur, à condition de le maîtriser. Quant aux montures, il s'agissait probablement d'Oro'luins, de puissants esprits liés à leurs maîtres par une ancienne magie. Cela explique leur immunité aux flammes.
— Votre oiseau, magicienne... C'est aussi un Oro’luin, n'est-ce-pas ?
Elraza confirma d'un hochement de tête, saluant la perspicacité du bretteur.
— Je m'en doutais, grogna Roch. Quand j'ai posé les yeux sur lui tout à l'heure, l'espace d'un instant, vous êtes apparue dans mon esprit. C'était comme un flash, un genre de rêve étrange... Mais j’ai compris que vous étiez toujours en vie.
L’enchanteresse le dévisagea d'un air incrédule.
— Vous m’avez vue à travers Cœur-de-Nuit ?
— Ouais, on dirait bien. Pourquoi, ce n'est pas censé fonctionner comme ça ?
Elraza lança au spadassin un regard qui en disait long.
— Vous possédez une sensibilité inhabituelle à la magie draconique, Roch. Rares sont les gens capables de reconnaître un enchanteur qui dissimule son pouvoir.
— Pourtant, ce n’est pas très compliqué. Il y a en permanence une aura étrange autour de vous. Vous pourriez aussi bien vous promener dans la rue accompagnés d’une chorale qui chante « regardez-moi, je suis un magicien » !
Son humour maladroit arracha un sourire à Oriendo.
— Que voyez-vous, exactement ? Une déformation dans l’air, des reflets dans la lumière ?
— Ouais, grogna le spadassin. C’est à peu près ça. Sans compter votre œil magique qui change de couleur quand vous utilisez vos pouvoirs. Dans le genre discret, j’ai déjà vu mieux.
L’aubergiste acquiesça, impressionné par les connaissances de son interlocuteur.
— Le secret de l’Œil-de-Var est jalousement gardé par nos pairs, intervint Elraza. Comment avez-vous découvert son existence ?
Roch esquissa un sourire gêné.
— Comme je vous l'ai dit à l'auberge, autrefois j’étais un baroudeur. Je parcourais les confins du monde pour permettre à des érudits bedonnants d’étudier les plantes ou de dessiner des cartes. L’un d’eux se nommait Tristar de Caravel. Il m’a souvent accompagné lors de mes voyages. »
Il marqua une pause, décrocha l'outre qui pendait à sa ceinture et prit le temps de boire avant de poursuivre son récit.
« Tristar était fasciné par la Shâat et les créatures magiques. Il ne croyait pas à la disparition des grands dragons et rêvait d’en rencontrer un. C’est ce qui l’a amené un jour à se pencher par-dessus le bastingage de notre navire en pleine tempête. Le pauvre homme aperçut la silhouette d’un serpent de mer et il crut que le dragon Gaa’lidan ressuscitait des profondeurs. Par cette nuit d’hiver, il chuta dans les eaux glacées de la Mer du Soir et nul ne l’a jamais revu. »
Il s’arrêta, jeta un regard en coin vers les enchanteurs et conclut d’un air goguenard :
« La morale de cette histoire, c’est que la curiosité est parfois vilain guide. Suis-je au courant que ceux qui pratiquent la magie ont dans leurs yeux un reflet d’argent ? La réponse est oui. Tout comme je sais que cet œil magique, que vous appelez Œil-de-Var, vous permet de voir à travers les murs et bien d’autres choses encore. Quant à savoir comment j’ai appris tout ça, je vous répondrai que ce sont mes affaires. Et cela ne vous regarde pas.
— Si vous détestez à ce point qu’on se mêle de vos affaires, contra Oriendo, pourquoi ne pas me restituer les miennes ?
Le spadassin ricana.
— Touché. Vous marquez un point. »
Roch sortit de sa poche la bague qu’il avait montrée aux cavaliers un peu plus tôt. D’un air amusé, il la fit tourner quelques instants entre ses doigts puis la rendit à son propriétaire.
« Je vous l’ai empruntée quand vous m’avez serré la main devant l’auberge, expliqua-t-il. J’avais besoin d’une preuve pour les convaincre de votre mort. »
Oriendo récupéra sa chevalière et la passa à son annulaire.
« Garde du corps, assassin et maintenant voleur ! fit remarquer Elraza. Vous êtes un homme doté de nombreux talents.
— Disons que j’ai appris quelques tours de passe-passe qui peuvent s’avérer utiles. Quand vous parcourez le monde aussi souvent que moi, Til’Duin, il faut savoir se débrouiller seul et accomplir toutes sortes de boulots.
— Et ça vous arrive souvent d’assassiner des mages pour le compte de l’Esperial ? interrogea Oriendo avec une moue dégoûtée.
Le spadassin botta en touche d’un air gêné.
— Pas vraiment, non. En général, ils font plutôt appel à moi pour traquer les enchanteurs qui ne respectent pas le Grand Interdit. Une fois que je les ai trouvés, soit je les dénonce, soit je les aide à disparaître. Tout dépend s'ils sont capables d'enchérir sur le montant de la prime. »
Elraza fronça les sourcils. Décidément, Roch était un individu difficile à cerner. Tantôt guidé par son sens de l'honneur, tantôt corruptible et prêt à trahir son employeur pour une poignée de pièces d'or supplémentaires.
« Quand avez-vous rencontré les renégats pour la première fois ? poursuivit Oriendo.
— Ça doit faire environ un an et six mois. Au départ, ils m'ont embauché pour parcourir la région à la recherche d'un enfant doté de pouvoirs particuliers. Mais quand ils sont revenus hier, ils m'ont ordonné de vous éliminer car l'Esperial a placé une prime sur votre tête. Vous connaissez la suite de l'histoire. »
L'aubergiste opina avec gravité. Il se tourna vers Elraza et la consulta du regard. Le moment était venu de décider s'ils pouvaient faire confiance à ce mercenaire. Une fois la nature de l'Enfant de Shâat révélée, il n'y aurait plus de retour en arrière possible.
« Le renégat vous a questionné à propos d'un enfant, sonda prudemment l'enchanteresse. Que savez-vous à ce sujet ?
— Ce que je vous ai déjà dit. Ils m’ont contacté pour trouver dans la région un gamin doté d'une forte affinité à la magie.
— Vous en avez découvert un, n’est-ce pas ?
Le mercenaire sourit.
— Ce n’est pas pour me vanter, répondit-il, mais j’échoue rarement quand on me confie un travail. Le gosse qu'ils recherchent s’appelle Liam. Il habite à Tord-la-Falaise, un petit village de pêcheurs sur la côte.
Oriendo et Elraza échangèrent un regard rempli d'espoir.
— Êtes-vous sûr que ce garçon est sensible à la Shâat ?
— Absolument certain. Je l'ai vu de mes propres yeux jouer avec un de ses amis près des falaises. À un moment donné, Liam a glissé et basculé dans le vide. C'était une chute d'une vingtaine de mètres avec un lit de rochers pour l'accueillir en bas. Il aurait dû s’écraser dessus comme un fruit trop mûr, mais quand je me suis précipité pour regarder, le gamin flottait une dizaine de pieds au-dessus du sol et descendait en douceur, comme une feuille portée par le vent.
Les deux mages le dévisagèrent avec un vif intérêt.
— Si ce que vous dîtes est vrai, le don de ce garçon est déjà très puissant. Quel âge a-t-il ?
— Aucune idée, grogna Roch. Il n’est pas bien grand. Une dizaine d’années, peut-être. Pas plus de douze.
Cette fois, les deux enchanteurs ne cachèrent pas leur stupéfaction.
— C’est incroyable ! s’exclama Oriendo. Même Lilybeth ne maîtrisait pas la magie aussi jeune !
À l’évocation de ce nom, Roch ne put réprimer un rictus moqueur.
— La première Sangréale ? Celle qui a sauvé le monde des Seigneurs Ombre ? Vous divaguez, vieillard. Ou bien vous vous payez ma tête.
Devant l’air très sérieux de l’aubergiste, il roula des yeux effarés.
— Par les sept enfers de Xyron ! C’est un personnage de conte pour enfants ! »
Cette fois, la surprise avait définitivement chassé l’amusement du mercenaire. Médusé, il ouvrit lentement la bouche comme s’il s’apprêtait à parler, hésita quelques instants puis la referma. Il n’aurait pas eu l’air plus ahuri, songea l’enchanteresse, s’il se découvrait un beau matin avec des cornes au sommet du crâne.
« Vous devriez prêter une oreille plus attentive aux contes et aux légendes, Roch, lui suggéra-t-elle. Lilybeth a vécu en des temps anciens, mais son pouvoir fut bien réel. »
Elle ferma les yeux, comme si elle plongeait dans des souvenirs enfouis dans sa mémoire. De ses mains frêles émanèrent des filaments de Shâat, minces volutes translucides qui s’élevèrent en tourbillonnant dans l’air. Ils se rassemblèrent jusqu’à former un disque de saphir étincelant, que l’enchanteresse étira entre ses doigts. Des images apparurent à sa surface, dépeignant une colline cernée par la brume où jouaient deux enfants.
« Voici Lilybeth et Domadan Eren, commenta-t-elle avec gravité. Ce souvenir date du jour de leur rencontre avec Galar Im’Radiel, il y a plus de trois-cents ans.
— Galar ?
— Le maître de notre Clan, l’éclaircit Oriendo. Il a bien connu la Sangréale. Il était son instructeur, lorsqu’elle avait seize ans. »
Roch se rapprocha. L'adolescente était frêle, avec une longue chevelure dorée et des yeux argentés dont la pupille semblait ondoyer, parcourue de reflets irisés. Ses deux prunelles resplendissaient en permanence comme des diamants brillant de mille feux.
« Incroyable ! s’extasia-t-il.
— Lilyh était une Enfant de Shâat, reprit Elraza d’une voix tremblante. Sa magie était radieuse, virevoltante, plus pure et plus puissante que celle de tous les enchanteurs de Ghern réunis. »
Le décor changea. Les enfants se trouvaient à présent dans une cabane de berger, assis près d'un feu de camp. Ils partageaient une boisson avec un inconnu de haute stature enveloppé dans une cape, dont les écailles se mirent soudain à briller. Si Lilyh semblait émerveillée, son frère en revanche bouillait d'animosité.
Roch renifla avec dégoût.
« C’est lui, le fameux Seigneur Ombre ?
— Oui. Domadan jalousait les pouvoirs de sa sœur. Les adeptes d’un très vieux culte démoniaque ont profité de cette faiblesse pour remplir son cœur de noirceur. Ils ont vu en lui ce que Galar, notre maître, avait ignoré autrefois. Lilybeth était une formidable enchanteresse, mais son jumeau avait hérité d’un don encore plus puissant qu’elle.
— Et donc, il a levé une armée. Et rasé la moitié du continent.
Oriendo acquiesça.
— Il a fallu toute la détermination de la Sangréale et des nombreux mages qu’elle avait rassemblé pour le vaincre. Après sa mort, ils ont fondé un Clan pour traquer les derniers disciples de l’Ombre.
— Les Sildaros. »
Quelque chose dans son expression changea. Sur son visage, l’ironie céda place à une expression plus froide, plus concentrée, comme s’il fouillait sa mémoire. Il fixait le garçon aux yeux noirs avec une intensité troublante.
« J’ai déjà vu ce gosse, cracha-t-il. Sur une fresque au palais de l’Esperial. »
Oriendo approuva du chef.
« La plupart de ses représentations ont été détruites après sa mort, mais le Grand Interdit n’a pas été appliqué partout avec la même sévérité. Dans certaines régions, comme Vearn, on conserve des traces de son histoire. »
Le mercenaire hocha vigoureusement la tête.
« Non, vous m’avez mal compris, vieillard. Cette peinture était récente. Elle venait d’être restaurée. On aurait dit que les gens là-bas lui vouaient une sorte de culte. »
L’enchanteur ne répondit pas, mais il échangea un regard inquiet avec Elraza. Roch capta ce coup d’œil, et conclut d’une voix sinistre.
« Les cavaliers bossent pour l’Esperial de Vearn, dit-il. Liam est un Enfant de Shâat. Vous craignez qu’ils essaient d'en faire un autre Domadan. »
Elraza acquiesça avec gravité.
« En effet. C’est la raison pour laquelle nous devons le protéger. Le monde n’a pas besoin d’assister à la naissance d’un autre Seigneur Ombre. »
Elle se tut et un silence pesant s’installa. La forêt demeurait plongée dans une obscurité oppressante. Cœur-de-Nuit hulula et se métamorphosa en chat pour venir ronronner contre sa maîtresse. Lui aussi avait des yeux argentés d’une profondeur presque infinie, constata le mercenaire.
« Nous devrions partir, suggéra Oriendo. À l’heure qu’il est, les renégats écument déjà la côte pour trouver l’enfant. Roch les a envoyés dans la mauvaise direction, mais ils ne tarderont pas à s'intéresser à Tord-la-Falaise. »
Elraza approuva, mais le spadassin se racla la gorge. De toute évidence, il avait une dernière question à poser.
« Ces images que vous venez de me montrer, Til’Duin… vous dîtes qu’il s’agit de souvenirs. Est-ce que ça signifie que vous l'avez connue ? La Sangréale Lilybeth ? »
L’enchanteresse soupira et s’abîma un long moment dans le silence. Une larme perla sur sa joue, qu’elle n’essuya pas. Baissant la tête comme pour se recueillir, elle répondit finalement à sa question dans un murmure.
« Oui, dit-elle. Je l’ai bien connue. Lilyh Eren était ma mère. »