Je déambulai dans la foule devenue bruyante, attrapai un roulé salé sur un plateau, l’engloutis et me rinçai les doigts dans une bassine.
— Encore perdue, gamine ?
— Adam !
J’eus droit à une robuste accolade. La sensation d’une aile posée sur mon épaule demeura lorsqu’il recula.
— Je tentai une sortie vers l’extérieur, j’ai mon content de masse grouillante. Tu veux te joindre à moi ?
Mes dents réjouies lui répondirent. Nous n’étions pas loin d’une sortie secondaire dont la porte n’était pas verrouillée. Nous descendîmes quelques marches pour rejoindre le sol de sable et de caillasse. En se refermant, l’épais panneau de bois nous coupa de l’épuisant brouhaha.
— Il fait si chaud, me plaignis-je en portant une main sur ma nuque dégagée - Dana avait relevé mes cheveux à l’aide de baguettes à tête de loup.
Adam tendit le nez vers le ciel, paupières closes, et huma l’air cuisant. J’affichai un air perplexe.
Mais qu’est-ce qu’il fait ?
— Il y a de l’ombre de ce côté, affirma-t-il en désignant la droite.
Nous longeâmes des souches de colonnes le long du bâtiment jusqu’à rejoindre une pergola, cachée par l’angle du mur. Quelques chaises de pauvre allure trainaient là, ainsi que des monticules de boules noirâtres.
— De grosses biquettes sont passées par ici, m’amusai-je.
— Ce sont des déjections de Grifals, corrigea Adam.
— De quoi ?
— Tu en as déjà vu, s’étonna-t-il, il s’agit de ce détonnant équilibre entre le cheval, l’oiseau et le félin.
De fait, je me souvins en avoir vus le jour de la moisson.
— Il n’y en a pas en terre des Loups, me justifiai-je.
— Chez nous, ils pullulent. Ces braves bêtes se déplacent avec facilité sur les plateaux rocailleux.
Il s’approcha de moi.
— Au fait, félicitations, petite veinarde, pour cette énième place sur le podium des récompensés. Tu es sortie par la grande porte ou tu as terrassé seule les mots d’une Sphinx ?
Je récusai le compliment, explicitant le lien entre mon énigme et le roman éponyme de notre monde.
— Humble avec cela, dit-il en s’inclinant.
— Ne fais pas ça, me hérissai, ne te moque pas.
Le sérieux de ses yeux noirs le rendit menaçant.
— Je ne me moque pas de toi, Luce. Jamais. Toi et moi nous soutenons, te rappelles-tu cette promesse ?
Je l’étudiai sans m’en cacher.
Je lui parle de Warner qui m’a hurlé dessus ? De Cazelain avec qui je ne sais pas toujours sur quel pied danser ? D’Isaure qui me méprise ? D’Eryn qui me balance des piques sans raison ? Des moqueries de la cour ? Du Roi qui m’a proposé… Quelle horreur.
Un raclement me fit sursauter. Une autre porte, derrière nous, s’ouvrait sur un homme drapé d’une toge bleu irisé. Derrière lui, un sas plongé dans l’ombre nous reconnecta à la musique, aux rires et aux voix.
— Pardonnez-moi, dit-il, vous avez trouvé, je le crains, un recoin où nous n’avions pas prévu de recevoir. Les troupeaux viennent parfois s’abriter dans cette cour qui se trouve souillée sans fin. Je vais envoyer quelqu’un pour la faire brosser.
— Ce n’est pas la peine, me récriai-je, nous sommes désolés, nous voulions juste profiter d’un instant de calme.
— Je vois, dit l’homme. Pour cela il y a, si vous le souhaitez, la petite porte bleue dans ce sas.
Puis il se retira en laissant la porte ouverte.
— J’ai l’impression d’avoir fait une bêtise, gloussai-je à voix basse.
Adam aussi avait l’air amusé.
— Tu n’as pas saisi l’allusion, n’est-ce pas ?
Il n’en dit pas plus, son attention se portant derrière moi. Ses traits se durcirent. Je me tournai et découvris Dreadlocks sur le seuil. L’adolescent nous toisait d’un air mauvais. Il découvrit ses incisives et feula avant de rebrousser chemin en claquant le battant derrière lui.
Il est fou.
— C’est quoi cette réaction agressive ? lâchai-je.
— Je ne pense pas m’être fait des amis aujourd’hui, répondit Adam. Détends-toi, ce charmant sourire m’était réservé.
Je l’invitai d’un regard à en dire plus. Il se passa les mains sur le visage - le geste me le rappela dans une carriole, vêtu de son criard short jaune fluo.
— Pour faire bref… je n’ai pas tiré le trio gagnant dans le Labyrinthe. Cet ado provocateur embourbé dans la colère et les assauts répétés de Satya qui cherchait sans cesse à s’accrocher à mon bras ont eu raison de moi. Après notre première Sphinx, dès que j’en ai eu l’occasion, j’ai fait demi-tour, seul. Le feuillage a directement scellé notre séparation. Par chance, je suis tombé sur Émée. Elle est très maligne. Nous avons dû résoudre trois autres énigmes avant d’atteindre la sortie.
Une de plus que moi…
Adam se rapprocha.
— Luce, je profite que nous soyons seuls… C’est au sujet de la première Épreuve. Émée m’a confié qu’elle s’en veut de vous avoir abandonné, toi, le teigneux, Freddy et cette femme aux cheveux rouges. Elle se demande si celle-ci aurait pu survivre si elle était restée à vos côtés. Le gamin n’aurait peut-être pas réagi pareil, il ne l’aurait peut-être pas poussée… Freddy n’aurait pas perdu ses esprits, il n’aurait pas fui vers la rivière… Elle estime que son visage défiguré est le prix de sa couardise. Je me suis permis de l’inviter à se défaire de cette pensée. Je pense que si tu avais l’occasion de le lui dire, toi aussi, cela pourrait l’aider à aller mieux. Je suis persuadé que nous gagnerons à nous soutenir. Cette fille est digne de confiance.
Je déglutis, mal à l’aise. L’image de Cheveux Rouge poussée vers la gueule de la Bête et celle de Grand Échalas happé par l’immense gueule du crocodile m’étaient revenues en tête. Non pas qu’elles s’étaient jamais retirées de mon esprit, mais d’ordinaire c’est la nuit qu’elles revenaient me hanter.
— Désolé gamine, je monopolise le crachoir.
— Non, c’est…
Il releva un index tanné et de fugaces rémiges se dressèrent autour de lui.
— Ce moment va être écourté, Luce, pardonne-moi.
Surgissant de l’angle du bâtiment, une grande femme aux cheveux cuivrés, d’allure costaude, marcha sur nous.
Je l’ai déjà vue.
— Adam, articula-t-elle sèchement.
— Maure.
Le soir de la Moisson. Les bracelets d’invitation. C’est elle, celle qui était venue chercher Adam.
— Tu t’éclipses avec une simple Invitée plutôt que de me soutenir ? Te pister me fait perdre un temps précieux, l’accusa-t-elle.
— Luce est une amie.
Puis il me la présenta : Dame Maure, Protectrice du Clan du Faucon.
— Luce…, répéta-t-elle, l’insensée Invitée des Loups…
J’eus soudain la sensation de serres s’enfonçant en moi et je ne pus faire autrement que la regarder droit dans les yeux, le souffle court.
— Dis-moi, jeune fille, par quelles monstreries parviens-tu à remporter chaque Épreuve ?
Ses iris vert me décapèrent.
— La chance, expulsai-je.
— Maure, s’il te plait, intervint Adam d’une voix qui ordonnait plus qu’elle ne suppliait.
— Oui, la chance…, répéta l’horrible femme sans relâcher cette pression qu’elle exerçait je ne sais comment sur mes côtes et mes poumons. Et, je peux te l’accorder, un brin de courage. Mais tout rentrera bientôt dans l’ordre. Sache, petite, que cela ne sera plus suffisant pour la prochaine. Sans appartenir à un Clan, tu échoueras. Ou tu périras.
La pression cessa et j’inspirai à fond.
— Il n’y a rien d’intéressant pour nous ici. Adam, respecte ta promesse et retournons à l’intérieur.
Le Faucon ne broncha pas mais il se pencha vers moi pour me faire la bise.
— Qu’est-ce que cette démonstration d’affection ? s’emporta la Protectrice des Faucons.
— Une manière étrangère de prendre congé, badina Adam.
— C’est parfaitement inadmissible, siffla-t-elle.
Elle empoigna Adam par la manche de sa tunique pour le tirer vers l’intérieur du bâtiment. Celui-ci se laissa faire - le geste n’était pas brutal - et m’envoya un dernier salut de la main. La porte claqua, me laissant seule au milieu des déjections de Grifals. Pourtant, un faible sourire étirait mes lèvres ; la bise n’avait été qu’un prétexte pour me souffler quatre mots : navré, guette ma lettre.
****
Je serais probablement restée là si un couple de Grifals n’était apparu. L’un deux était massif, son garrot m’arrivant aux épaules. Le bec acéré cerné de vibrisses et les serres puissantes m’invitèrent à me replier vers la porte restée ouverte et son sombre sas. À peine avais-je passé le seuil que les Grifals s’affalèrent sur les dalles ombrées de la pergola en secouant leur queue féline.
En voilà deux qui savent s’imposer.
Je la repérai tout de suite, sans même l’avoir cherchée : la porte bleue.
Ma foi, on m’a invité à la franchir. C’est ça ou retourner dans la foule. Ou pire… entre Cazelain et sa mère.
La porte s’ouvrit sans difficulté pour dévoiler un escalier en pierre qui s’enfonçait dans le sol en tournant. Une corde épaisse faisait office de rampe et des galets-lumière enchâssés dans d’étroites alcôves invitaient à descendre en toute sécurité. Une douce excitation pétilla dans mon ventre ; je me revis, enfant, explorer des châteaux en quête de mystères.
Il n’y a rien de mal à descendre un escalier.
Je refermai la porte bleue derrière moi. Les marches, usées, variaient en hauteur. La corde, d’aspect récent, n’était pas là pour décorer.
J’imagine que l’endroit n’a pas été conçu pour le confort, pensai-je en faisant un lien avec les connaissances médiévales de mon monde. Du moins, pas initialement.
Je débouchai dans un couloir trop peu éclairé qui semblait lui aussi tourner sur lui-même. Sur chaque pan de mur se découpaient des portes, à intervalle régulier. Il faisait frais. Je passai une main sur le mur.
Taillé dans la roche.
Je pouffai. J’avais l’impression de replonger dans un labyrinthe. N’étais-je pas folle de ne pas faire demi-tour ? Je tendis un bras et délogeai un galet-lumière pour m’en servir de lanterne. Je ne sais ce que j’avais besoin de prouver… mais revenir sur mes pas ne me semblait pas envisageable. Mes pas résonnèrent faiblement sur le sol qu’on avait dallé de petites pierres rondes. J’avançai de portes en portes. J’en étais à la cinquième paire lorsque je m’arrêtai. Non parce que le couloir prenait fin : j’entendais un bruit. Sur ma gauche. Je tendis l’oreille. Je m’approchai du battant vert dont le heurtoir avait la forme d’un oiseau. Je perçus un sanglot. Je frappai, deux fois.
— Laissez-moi !
— Armand ? chuchotai-je.
Je testai la poignée ; la porte n’était pas verrouillée. J’entrai.
****
La pièce baignait dans une douce lumière orangée et une faible odeur de pin. Mes yeux glissèrent sur un imposant lit double et un paravent déployé dans un coin. Là où une fenêtre aurait percé le mur si nous n’avions été en sous-sol, un miroir me confronta à mon reflet : une femme déguisée de tissus vaporeux qui tenait devant elle un caillou plus brillant qu’une lampe torche.
Quelle dinguerie.
Armand était avachi sur un tapis tressé de fanfreluches.
— Luce ? renifla-t-il. Je n’ai… je n’ai plus la force de…
Il mima l’intention de se relever avant de s’écraser sur lui-même.
— Je voudrais me… moucher. Derrière, là…
Il indiquait le paravent. Je laissai la porte entre-ouverte et découvris un exigu espace dédié à l’hygiène : lavabo, toilette et bidet. Ce fut ce dernier qui m’apporta le déclic : je compris seulement ce que l’homme Souimanga s’était imaginé sur moi et Adam. Et ce qu’il avait suggéré.
Nom d’une cacahuète.
Je piquai un royal fard et m’empressai d’apporter une flopée de fins carrés de coton au larmoyant géant. Tandis qu’il s’épongeait, je me blindai en écrasant les fanfreluches du tapis à ses côtés.
— Armand, que se passe-t-il ? dis-je tout bas.
— On m’a piégé ! se brisa sa voix.
Puis il fourra son visage dans ses grandes mains.
— C’est… lié à l’Épreuve ? essayai-je de deviner.
— Non.
— À ta santé ?
— Non !
— … C’est lié à ce que tu m’as confié la dernière fois qu’on s’est vu ?
— N… oui…
Et il se dégonfla comme une baudruche.
Merde.
— Tu… Tu t’en es ouvert auprès de ta Compagne ? demandai-je en me souvenant de sa réticence à lui en parler car c’était une dame plus âgée.
— Non.
Je soupirai intérieurement.
— Je ne l’ai pas fait parce que ça c’était calmé, se justifia-t-il en relevant son nez. Je lui en avais parlé, à elle… Elle avait tout arrangé, c’était bien… Puis y a eu la porte neige.
Il retourna derrière ses paumes.
— Celle qui a tout arrangé, c’est cette femme qui s’appelle Sofie ?
J’étais satisfaite que le prénom me soit revenu, mais il partit dans un rire sec qui sonnait faux.
— Sofie… Sofie ! cracha-t-il avec fureur.
Surprise, je reculai sur les fesses.
— Sofie est enceinte ! s’emporta-t-il.
Oh. Ok.
— Enceinte de moi, Luce ! De moi !
Je crois qu’on se rapproche du nœud du problème…
— Tu… Vos rapports… n’étaient pas… protégés ? bredouillai-je.
— C’est aux femmes de s’occuper de ça ! explosa-t-il en balayant l’air de ses mains.
Je reculai encore un peu, bousculée par son ton et choquée par ses mots.
Mais enfin !
— Les préservatifs, ça existe pas ici ! geignit-il. Alors, quand elles assuraient qu’elles étaient saines - on m’a même présenté des carnets de santé ! -, alors, ce truc en peau d’intestin ou en vessie, je ne sais plus… c’était inconfortable… Et là elles proposaient de s’en passer… Que je devais me tracasser de rien…
Il marqua une pause, l’air perdu.
— Elle disaient qu’elles accueilleraient comme un cadeau tout ce qui viendrait de moi… Je suis plus certain des mots…. Je… Je pouvais pas deviner !
Il me défia du regard.
— Je pouvais pas ! rugit-il.
Ben. Merde, non ! La contraception, ça se pense à deux ! Je lui dis ce que je pense ?
— Jamais rien est gratuit ! jamais ! rugit-il encore. J’aurais dû me méfier !
Ses yeux ressortaient comme deux billes.
Merde, calme-le ou carapate-toi.
Mais Armand ne redescendait pas.
— On n’est pas accueilli ici par charité ! Ils veulent que ça, Luce ! Nos graines ! Les Bêtes nous bouffent pour nous prendre notre force vitale, eux nous prennent tout court pour la passer à leurs enfants !
Il martelait ses mots en même temps que le tapis. Je creusai l’écart entre moi et ce Géant qui semblait ne pas mesurer sa force.
— Des mioches ! Elles s’en fichaient de moi ! Elles s’offraient par intérêt ! Comment j’ai pu le croire ? J’suis qu’un crétin ! Idiot ! Imbécile ! Tu changeras jamais !
Il arracha des fanfreluches au tapis. J’étais plus proche de la porte que de lui.
— Je suis désolée pour cette souffrance qui te ronge, tentai-je.
— Toutes ces nuits partagées… Sofie… Pas ma Sofie…
Il se remit à pleurer.
— J’peux pas être père…
Il s’effondra le nez dans le tapis.
Je sors ? Je m’approche ? J’attends sans bouger ?
Le miroir offrit une alternative : je vis le reflet de la porte s’ouvrir sur une silhouette au visage couvert de gazes colorées. Une main baguée m’invita au silence.
Émée…
L’Invitée de la Maison des Lièvres qui éveillait l’intérêt de Cazelain ; Myosotis qui se sentait coupable pour la mort de Cheveux Rouge et de Grand Échalas ; ma compatriote défigurée par les griffes d’une Bête… Elle me rejoignit en relevant le bas de son habit, cousu de clochettes, et s’assit en tailleur à mes côtés. Une odeur d’encens l’enveloppait. Sous ses voilettes, je distinguais à peine son visage ; elle en décrocha une qui dévoila l’étonnant bleu de ses yeux rehaussés de khôl.
— J’ai ressenti de la colère, murmura-t-elle, de la peur et une infinie détresse. Ces émotions m’ont tirées jusqu’ici.
Ce ne sont pas plutôt ses cris qui t’ont alertées ? Pourquoi raconte-t-elle ça ?
J’étais partagée entre l’agacement et l’admiration. Je regardai Armand qui semblait ne pas s’être rendu compte que nous étions trois dans la pièce. Je dévisageai ensuite Émée et finis par soupirer ; elle ne semblait pas vouloir prendre les choses en main.
— Tu veux bien rester pendant que j’essaie encore de lui parler ? chuchotai-je.
— Je le peux.
Je tiquai sur la forme nébuleuse.
Ou se termine le toi et où commence ton personnage ? Tu es comme moi, tu n’es pas d’ici, tu n’es pas une mystique.
Je soupirai. Puis je m’approchai à quatre pattes de notre compagnon.
— Armand…, soufflai-je.
Je n’osai le toucher. Il renifla.
— Armand, insistai-je, pardon si je pose de mauvaises questions, je veux juste t’aider à retrouver un chemin, une lumière à suivre… Tu… Tu es juste bloqué à un carrefour.
Digresse pas, bon sang.
— Co… commençons par lister les faits. Sans jugement. D’accord ?
Il releva le visage, l’air abattu.
— Bien. Les faits. Sofie a eu plusieurs rapports intimes avec toi.
Il acquiesça.
— Elle porte votre enfant.
Il hoqueta.
— Elle a dit qu’elle le garderait, gémit-il. Parce que j’ai demandé… Tu vois ? Mais elle est enchantée par… Elle a dit que je devais pas m’inquiéter, qu’elle pouvait s’en occuper seule.
— Et… toi, tu veux t’en occuper ?
— Mais enfin ! s’écria-t-il alors, je t’ai dit que j’pouvais pas être père ! J’en suis incapable ! Tu entends ?
J’écarquillai les yeux, reconnaissante de savoir Émée derrière moi.
— Je pense que… Si ça peut te rassurer, être parent est quelque chose qui s’apprend, tentai-je.
— Non ! cria-t-il en tapant les dernières fanfreluches. J’ai p’t’être oublié son visage, mais j’me rappelle très bien ce qu’il m’a fait ! Tout !
Ses grandes mains écrasèrent à nouveau son visage.
— Les parents sont pas tous bons, gémit-il. C’est dans les gênes, Luce, c’est dans mes gênes… Je pourrais pas supporter de faire ça à un petit…
Ok. Bordel.
— On peut toujours tracer sa propre route, chuchotai-je après un temps de silence, j’y crois.
— Tu es mère ?
— Non.
De cela, j’étais certaine.
— Donc t’es pas une spécialiste, renifla Armand. Tu sais, les mioches, ils se sont toujours foutus de ma tête. Ils me respectent pas. Je suis un imbécile et ils le sentent. Si ça tombe, ce petit à venir le sera aussi. Ou il sera plus intelligent et se moquera. Et je n’sais pas ce qui serait le pire.
Merde. Et remerde.
Un autre silence s’étira. Je songeai à la porte neige à laquelle il avait fait allusion, aux souvenirs qu’elle m’avait fait revivre…
— Armand, on est dans un autre monde. On peut être de nouvelles personnes. Tu peux choisir d’être qui tu veux et tu peux choisir d’oublier ce que les autres voyaient en toi avant.
Ces mots faisaient écho en moi. Malheureusement, il laissèrent le géant de marbre.
— J’aurais jamais dû naitre. C’est ce que mon père disait. Je m’en suis rappelé dans la neige... Tu as dû les entendre, ces voix du passé. Sa voix à lui m’est revenue. Ce qu’il me faisait… Toi, tu as réussi l’Épreuve. Moi, j’ai trébuché et je me suis pas relevé. C’est pour ça que j’ai perdu deux orteils…
Je ne pus m’empêcher de regarder bêtement ses chaussures.
— Après la chasse, après les Bêtes, j’étais si léger… Pourquoi cette porte… Je suis redevenu comme avant… un pauvre nul comme avant…
— Avant c’est derrière, sois qui tu veux maintenant, soufflai-je.
Il me regarda méchamment.
— Laisse-moi. Tu cherches pas à m’aider, t’es pas une amie.
Mon estomac encaissa ses mots comme un coup. Une main effleura mon épaule ; je me tournai vers Émée. Elle me sourit avant de se relever et commença à marcher autour de nous. Les clochettes de ses jupes carillonnaient. Armand l’observa d’un air méfiant, mais lorsqu’elle entonna une mélopée, il se détendit. Elle se rapprocha de lui, s’agenouilla sur les cadavres de fanfreluches et l’enlaça. Le géant se laissa glisser pour se mettre en boule sur le tapis, une joue contre les cuisses d’Émée qui continuait de chanter.
Je me souviens : le don d’apaiser les angoisses par le chant.
C’était le cadeau que l’Esprit de la Rivière avait offert à cette femme de mon monde pour sa traversée de la porte soleil. Un don à la hauteur de cette image de mystique qu’elle semblait avoir choisi de se construire même avant de le recevoir.
Elle chante pour Armand. Lui se calme. Moi, non.
J’avais envie de pleurer. Je me sentais vide. Je me sentais mal. D’un discret mouvement du poignet, Émée m’invita à me retirer. Ses yeux étaient emplis de chaleur, peut-être même souriait-elle sous ses voiles ; je ne me vexai pas. Je quittai la pièce en élaborant une dernière idée : par le biais de Dana, je contacterai la Compagne de Château d’Armand, je lui signalerai que son Sieur Ours était en détresse.
Je ferai encore cela pour toi, Armand. En souvenir de ce jour où tu es venu me chercher dans la brume pour me mettre à l’abri des Bêtes. Mais ensuite… c’est ta vie. Bats-toi au mieux pour elle.
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