À peine avais-je franchi les poteaux verts que Cazelain me sauta dessus avant de m’écraser contre sa poitrine, son parfum saturant mes sens.
— Sieur Cazelain ! s’affola Dana depuis l’autre côté de la tente. Ce n’est pas convenable !
Le jeune Loup se recula en laissant ses mains glisser sur mes hanches.
— Je te l’avoue, chère Luce, je n’avais osé l’espérer ! Et qu’en plus tu sauves et ramènes avec toi la jeune Souimanga…
— Calme, mon fils, et tempérance.
Dame Isaure s’éventait d’un mouvement souple du poignet en couvant son fils par-dessous ses lourdes et sombres paupières fardées.
— Elle n’a pu qu’agir en toute ignorance, c’est une situation à laquelle elle n’entend assurément rien.
Mais qu’est-ce qu’il raconte ?
Il me reporta toute son attention avant de me lâcher pour s’incliner :
— Merci, Luce, merci ! Et Mère aussi te remercie pour ce que tu viens de lui rendre par un vœu que tu aurais pu garder pour toi.
Il est mignon tout de même quand il est juste gentil…
Je posai sur Dame Isaure un regard que j’espérais détaché, neutre. Elle m’ignorait ostensiblement.
Vieille bique.
— Mère, gronda son ainé depuis sa chaise.
La surprise se devina, fugace, chez la Douairière.
— Merci, s’appliqua-t-elle à articuler sur un pli amer de la bouche.
Cazelain alla s’installer à ses côtés, à califourchon sur une chaise qu’il retourna.
Ils ont la même bouche. Lui la magnifie par ses sourires, tandis qu’elle… Isaure sait-elle seulement se rendre charmante ? Ce n’est pas anodin de se voir refuser l’accès d’un Château Royal.
Oserai-je aborder en détails ce sujet avec l’un des deux frères ?
— Mère, depuis notre dernier séjour à la cour, je n’ai eu de cesse de recevoir des invitations, et toutes stipulent que je peux venir accompagné de la gente féminine de mon choix - ne le prend pas contre toi, Wolf, précisa Cazelain en se tournant vers l’intéressé qui resta de marbre.
Puis, continuant de se liquéfier d’adoration devant sa mère :
— Vous n’aurez qu’à choisir, votre retour se doit d’être à la hauteur de ce que vous avez imaginé !
Il lança un bras vers moi, pétillant de sincérité :
— Luce n’est-elle pas un surprenant joker ? Vous devez admettre que Wolf a bien choisi ; ce jour, sa victoire fait honneur aux Loups.
Un joker ? Il parle de moi comme si j’étais une carte ?
Des applaudissements bruissèrent à l’extérieur. Je saisis ce prétexte pour me détourner ; je n’aimai pas cet échange et me sentais blessée. J’entendis Wolf Storm délaisser sa chaise ciseaux. Il me rejoignit au milieu du carré de soleil qui pénétrait dans la tente en tissu aérien. Je ne pus m’empêcher de lorgner sa main… Il interrompit soudain Isaure qui demandait à son cadet de lui en dire plus sur ces invitations évoquées.
— J’ai confié à Luce ce que vous m’aviez demandé, Mère. J’ose espérer que vous tiendrez, en retour, cette promesse envers laquelle vous vous êtes engagée.
De quoi parle-t-il ?
— Quand repars-tu aux Frontières ? se borna-t-elle à répondre après s’être contentée d’un léger hochement de tête que je qualifiai d’hautain.
J’enfonçai l’ongle d’un doigt dans la chair de ma paume. C’était là l’effet qu’elle me faisait.
— Je n’y retournerai pas avant l’automne.
Le frère et la mère ne cachèrent pas leur surprise.
— Mais, Wolf, ce n’est pas dans tes habitudes, grinça Dame Isaure.
— Il y a beaucoup à faire sur nos terres, contra-t-il avec fermeté. Le printemps à venir nous ouvre à bien des possibles. Certains de nos guerriers font partie des élites du Royaume, en plus d’être fiables ; ma présence n’a jamais été essentielle à la bonne garde des Frontières.
— Certes…, concéda Dame Isaure, n’oublie cependant pas que toute décision est à prendre en famille.
— Mère, Wolf le sait !
Oh, Cazelain défend son frère. J’approuve.
Je pris soin d’éviter le moindre regard.
Je n’ai rien à voir dans cette querelle naissante…
Dame Isaure clôt l’échange en exigeant de Tom qu’il aille quérir son nécessaire à fumer resté dans sa calèche ; elle était lasse d’attendre dans cette chaleur et désirait essayer ce nouveau mélange mentholé qu’elle avait su se procurer.
— Sortons, m’invita Wolf Storm en frôlant ma main, approchons-nous pour apprendre qui sont les autres gagnants.
Dana, jusqu’ici restée auprès de Tom, s’empressa de me fourrer entre les mains un chapeau à large bord et un grand verre où trônait une rondelle qui aurait pu être un citron si son écorce n’avait été rose fluo.
****
Forte de ce breuvage dont les perles d’eau condensées me détrempaient la paume et les doigts, je me riais du sable chaud entremêlé de rocaille qui s’invitait dans mes chaussures ouvertes pour lesquelles j’avais abandonné mes bottes. Plus lourd, Wolf Storm s’enfonçait dans le sol instable du haut de la pente. La tente aux poteaux verts étaient trop éloignée pour que l’on puisse distinguer clairement la voix du Roi, nous nous contentâmes de regarder Pas Martial quitter l’estrade de tapis, ses longs cheveux noirs se balançant au rythme de ses vives enjambées.
— Cette Martre est sortie seconde, commenta Cazelain en nous rejoignant. Pardonnez-moi de m’imposer, les fumisteries de Mère me répugnent.
— Ce n’est pas Awa la seconde ? m’étonnai-je en ignorant sa plainte.
— La jeune Souimanga n’aura rien, répondit froidement Wolf Storm.
— Ce n’est pas juste, protestai-je.
— En vérité, c’est la récompenser qui ne le serait pas, rétorqua Cazelain, elle n’a pas résolu l’énigme ni n’a participé à sa résolution.
— Elle aurait pu la résoudre ! Ce n’est pas notre faute ce qu’il s’est produit avec les murs !
Cazelain me tapota l’épaule.
— Wolf m’en a parlé. Je mènerai ma petite enquête, promit-il. Cela pourrait être utile… Mais ne te morfonds pas l’âme avec cette petite, n’oublie pas cette lune de vie qu’elle aurait pu perdre. Quelque part, la Souimanga a elle aussi gagné quelque chose.
Wolf Storm n’ajouta rien, il se concentrait sur Adam et Émée qui rejoignaient à leur tour le patchwork coloré de l’estrade.
— Ils ont dû sortir en même temps, commenta-t-il. Impossible, dès lors, de les départager. Il y aura quatre vainqueurs et non trois.
— Le Roi se servira de ce prétexte pour leur refuser son précieux don, se gaussa Cazelain. Je me demande ce qu’a demandé l’Invitée des Martres…
— Moi, c’est le Faucon que j’aimerais entendre, murmura l’ainé.
— Adam ? Pourquoi ? m’étonnai-je.
Le Sieur Protecteur me dévisagea.
— Ne soit pas étonné, ils sont familiers ces deux-là, cher frère, ricana Cazelain. Je les ai même surpris en train de s’enlacer. J’y pense, tu n’as qu’à passer par Luce si tu es toujours torturé par les sombres secrets des Faucons, elle pourrait t’aider à percer ce qui te chiffonne depuis quelques lunes.
Mon corps se tendit comme un arc.
Rétropédale, vite ! J’ai assez de bourbiers à gérer.
Mais Wolf ne me regardait plus.
— Je ne connais pas cet homme, dit-il d’une voix mesurée, mais je sais que certains Faucons intriguent pour en avoir plus. Je ne supporte pas celles et ceux qui projettent de prendre plutôt que d’enrichir ce qu’ils possèdent déjà. Prenez vos distances, Luce, pour toute offre ou proposition qui émanerait d’un Faucon.
Je soupirai avant d’avaler une gorgée froide qui me parut amère malgré son goût sucré.
De qui peut-on ne jamais se méfier dans leur monde ?
— Je me fais une joie de rapporter à Mère les noms de nos champions et celles et ceux qui ne le sont pas, ricana Cazelain après le départ d’Adam et d’Émée.
Un rire frais secoua la poitrine du jeune Loup que trois boutons savamment défaits permettaient d’entrevoir. Ce que, bien sûr, je ne regardais pas.
— Le Clan de la Martre leur est dévoué. Mais un Faucon et une Souimanga, que c’est drôle ! Sans parler de cette charmante Damoiselle recueillie par le Lièvre qui fait de plus en plus parler d’elle… Maitre Xërès a l’art et la manière de repérer les meilleurs crus. Il doit frétiller de joie dans sa petite tente. J’irais bien le saluer pour en savoir un peu plus…
— Ne te fais pas remarquer, Caz, releva Wolf Storm.
Le cadet pinça des lèvres avant de se composer un air amusé.
— Il n’y a que lorsque tu restes longuement parmi nous que tu te tracasses de ce que je puisse ou ne puisse faire.
Un flot glacial se déversa le long de ma colonne.
— Est-ce une manière de me faire entendre que tu préférerais me savoir aux Frontières, à l’instar de Mère ?
L’habituel élancement à l’arrière de mon crâne faisait écho à la colère de Wolf Storm.
— Non, Wolf. Cherche encore, grogna Cazelain.
Puis il se retourna et s’éloigna, de nous et de la tente.
Je m’en irais bien aussi.
Je me crispai sous l’assaut des ondes dégagées par le Protecteur des Loups. Jusqu’à ce qu’elles cessent de façon subite.
— Ces tensions ne sont pas vôtres, Luce. Vous devriez rejoindre votre Compagne, elle désire probablement que vous arboriez une autre tenue pour la réception à venir.
Je ne cherchai pas à le contredire et me repliai vers Dana.
Grand Univers, merci pour le Labyrinthe. Si ce n’est trop abusé, j’aimerais que Dame Isaure ne soit plus sous la tente.
****
Une petite réception.
Comparé au Bal de la Maison-ruche et aux soirées du Château Royal, certes… C’était plus humble, plus dépouillé. Mais ce bâtiment aux allure de Parthénon où des dizaines d’oiseaux colorés voletaient en piaillant des symphonies entre les colonnes ne m’apparaissait en rien comme quelque chose de simple.
Et ces buffets…
Disposés le long des murs, il suffisait de s’en approcher pour qu’une silhouette enturbannée et drapée du bleu iridescent des Souimangas vous serve ce que vous désiriez. Tout se mangeait avec les doigts, en une bouchée ou presque. Et si cela collait, de petites bassines hautes sur pied invitaient à se rincer les doigts dans une eau tiède, savonneuse et parfumée.
Ce lieu est un temple dédié à la street food. Mais il l’ignore.
Je papillonnais de mets salés en mets sucrés, Cazelain et Dana sur mes talons, ravie de retrouver ces goûts d’anis, de cannelle et de cumin que j’aimais tant. Le jeune Sieur Loup salua bien des gens. Je pus échanger quelques mots bienveillants avec Deirdre - escortée de trois élégants gaillards habillés aux couleurs des Abeilles. Mais l’heure n’était pas aux échanges entre Clans. Chaque groupe prenait soin de ne pas s’entremêler aux autres. Le Roi avait appelé à la modération dans l’attente des âmes grièvement blessées à leur sortie du Labyrinthe : Awa, Satya et Armand manquaient encore à l’appel. Mais comme il avait été précisé que leurs vies n’était pas en balance, j’étais sereine et profitai de ce qui nous était donné. Un breuvage fumant aux odeurs de thé à la menthe fraiche entre les doigts, je suivis docilement le jeune Loup qui nous ramena au pied de la colonne où sa Mère s’était installée. La longueur de la banquette permit de nous y asseoir côte à côte.
— Wolf raffole de cette nourriture, s’exclama Cazelain. Dana, accepteriez-vous de lui en faire parvenir ? N’hésitez pas à ajouter quelques portions pour Tom.
Les deux hommes avaient choisi de demeurer sous la tente aux poteaux verts - personne ne s’en était étonné, ce devait être habituel. Dana s’engagea à vite me revenir. À peine fut-elle sortie, chargée d’un généreux plateau, que le héraut fit résonner son tambour. Le Roi invita la foule à se lever pour acclamer le retour des dernières et vaillantes âmes.
— À présent, chers convives, que les échanges entre Clans et la fête battent leur plein !
Un trio de musiciens démontra qu’il n’attendait rien d’autre que ce signal pour se lancer dans des accords entrainants qui mariaient à merveille la flûte et les cordes.
Quand Cazelain me tourna le dos pour mieux échanger avec sa Mère, je regrettai de ne pas avoir suivi Dana ; lorsque Dame Isaure était là, son cadet n’avait d’yeux que pour elle.
Heureusement, j’ai une tasse pour m’occuper…
— Ne pensez-vous pas que les Souimangas aient saisi cette occasion pour nous époustoufler ? murmura-t-il. J’espère qu’ils ne se sont pas trop privés pour cette festivité, mais après tout, il est rare que le beau monde se déplace jusqu’à eux.
— Le soleil, par ici, est trop agressif, acquiesça Dame Isaure. Mais j’ai en l’idée que ce Clan est simplement mieux doté que la plupart ne le pense. Je suis persuadée que cette petite collation au milieu du désert ne manquera pas de nourrir les suppositions les plus folles.
— Il faut avouer que c’est très réussi.
— Et as-tu relevé, mon fils, que nous étions l’un des rares Clans à avoir eu une tente rien que pour nous ?
Ils réalisent que je les entends ?
— Je ne m’en réjouis pas, Mère. Je suppute que les mauvaises langues n’y verront qu’une raison : isoler le maudit. Je n’y vois donc pas une marque de respect.
— Aie confiance, fils. Quand une langue prend la peine de faire courir une idée, c’est qu’elle craint en elle-même qu’il puisse en être autrement. La graine a été bien semée. Mais il ne faut omettre de l’arroser. Moins encore maintenant. Il est impératif que ton frère se rende au moins une fois par Lune aux Frontières.
— Je lui parlerai.
— Incessamment, insista Isaure.
Quelle manipulatrice, celle-là.
Tournant mon nez vers eux, j’assistai pourtant à quelque chose de beau : une chaleur s’exprima sous les paupières fardées de noirs et la main de la mère caressa la joue de son fils. Ce geste n’était pas feint. Isaure n’était pas faite que de sécheresse. Je comprenais mieux le plaisir qu’avait Cazelain à la côtoyer : elle lui montrait qu’elle l’aimait. Cette femme qui me hérissait venait de m’émouvoir.
Saleté, m’énervai-je en regardant ailleurs.
— Avez-vous eu vent de quelques rumeurs au sujet de cette mystérieuse Étrangère recueillie par ce coquin de Xëres ? relança Cazelain.
Émée, pensai-je, de quoi est faite ta vie dans cette Maison ?
C’aurait pu être la mienne… J’avais choisi les Loups. Wolf Storm m’avait offert ce choix.
— Bien sûr. Ce petit homme a admirablement su tirer son épingle du jeu. Des bribes qui me sont parvenues, j’ai construit l’idée qu’il s’agissait d’une jeune femme prometteuse. La Maison des Lièvres ne désemplit plus depuis l’Épreuve des Portes, il y a foule pour s’offrir la compagnie de cette femme ; une soirée avec elle se réserverait des jours sinon des semaines en avance. On la qualifie de mystique. Certaines et certains ne se déplacent que pour l’apposition de ses mains et simplement converser.
— Vous m’en direz tant…
— Méfiance mon fils. Où en êtes-vous, par ailleurs, avec votre dernier oisillon ?
J’en peux plus de leurs messes-basse !
Ma bonne conscience s’empoissait à leur proximité. Sur une folle impulsion, je les abandonnai sans rien dire et pénétrai la foule à la recherche d’un visage connu.
Ou, au pire, à la recherche d’un autre thé.
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