Cazelain bondissait sur les bas murets, parlait en frôlant parfois les aigus, souriait, riait, taquinait sans répit.
Enfant, il devait être éreintant.
— Mère n’en reviendra pas quand elle nous aura rejoint ! s’extasiait-il encore.
Je me détournai vers la façade du Château Lune que nous longions, incapable de simuler le plaisir de retrouver Dame Isaure.
Qu’elle prenne tout son temps.
Puis je restai là, subjuguée par la pierre beige immaculée…
— Vous avez froid ? m’interrogea Tom.
Comme à son habitude, le Compagnon que se partageaient les frères Loup se contentait de peu de mots.
— Dana m’a bien emmitouflée, le rassurai-je.
Je relevai mes mains lovées dans un manchon à la fourrure épaisse. Cette même fourrure m’enrobait la tête, les pieds et les mollets. Tom hocha son menton imberbe avant de se rapprocher de Sieur Wolf Storm qui couvait son cadet excité d’un air satisfait. Dana avança jusqu’à moi sans crainte d’écraser la neige fraiche.
— Si je ne l’avais sous les yeux…, murmura-t-elle.
Je partageais son trouble. À notre retour, la veille, les ombres recouvraient tout. Et si un parfum d’excitation et de bonne humeur flottait autour du personnel du Château, je l’avais associé à cette première neige. On leur avait demandé de ne rien nous révéler et nous avions passé la soirée dans nos quartiers respectifs. Dana m’avait éveillée à l’aube ; Sieur Wolf Storm nous convoquait pour une promenade. Cazelain nous avait retrouvées dans la Grande Salle, de méchante humeur, talonné par son ainé et leur Compagnon. De sa voix atone, Tom nous avait alors révélé la nouvelle : les terres des Loups étaient assainies, les parasites végétaux n’étaient plus. C’était le cadeau lié à la clé remportée.
— Oui, murmurai-je à mon tour, c’est impossible, et pourtant…
Les façades du Château Lune, les troncs effeuillés, les murets, les allées… Tous dépouillés de ces taches qui les ternissaient depuis des années. Je me tournai vers le chemin déneigé où la pierre était à nouveau grise et non noire et glissante. Et le miracle poussait plus loin l’impossible : les constructions paraissaient neuves, à croire que l’allure délabrée n’avait jamais été. Même les arbres nus vibraient d’une vigueur retrouvée. J’avais sous les yeux le tableau contemplé dans la galerie du Palais : la demeure des Loups avait recouvré son éclat d’antan.
— Luce ! Merveilleuse Luce !
Cazelain bondissait vers moi et se rattrapa à mes épaules lorsqu’il dérapa sur la neige.
— Luce ! Que puis-je t’offrir en remerciement de ce souffle guérisseur ?
Un souffle. Il choisissait bien son mot. La clé ne s’était pas contentée d’agir sur les extérieurs du Domaine ; sur des kilomètres à la ronde, les terres des Loups avait été lavées. Épurées. Remises à neuf.
— J’ai déjà été récompensée, rappelai-je en sortant une main gantée de mon manchon.
— Ce cadeau ne compte pas, rétorqua-t-il, je dirais même qu’il augmente notre redevabilité.
Hein ?
J’eus droit à l’un de ses minois charmants.
— Défroisse tes sourcils, Luce. Tes traversées de Ponts ne coûteront plus rien à notre trésorerie, ta marque occasionne même des économies ; laisse-nous les réinvestir sur ta personne ! De nouveaux vêtements ?
— Encore ?
— Quelques bijoux dans ce cas ? Mère l’a déjà souligné, il est triste que tu en sois dépouillée.
Ma moue le désappointa.
— Luce, m’interpela Wolf Storm qui s’était approché, je me permets d’appuyer mon frère. Vous ne réalisez pas le poids que vous nous avez ôté. Il nous tient à cœur de vous remercier par quelques biens.
Je sentis mes joues chauffer.
— Je ne suis pas l’auteure de cette magie, marmonnai-je.
— Mais elle a eu lieu grâce à ton exploit, me reprit Cazelain.
Mes épaules se haussèrent sous le poids de leurs regards. L’ainé portait son masque ; son œil semblait plus clair, un effet de la neige ?
Se pourrait-il que…
— Êtes-vous… libéré ? bredouillai-je.
L’étonnement marqua chaque visage de différentes façons - à l’exception de Tom ; quoique… n’avait-il pas battu un peu plus vite des paupières ?
— Pardon, lâchai-je, c’était…
Le Protecteur leva une main, nue - les Loups ne craignent pas le froid m’avait un jour dit Cazelain.
— Merci de vous en préoccuper. Malheureusement, Dame Nature n’a aucune prise sur le cœur de cette malédiction, son origine prend sa source au-delà des Frontières. Il en sera toujours ainsi. Mais je lui suis reconnaissant de nous avoir jugés dignes d’être libérés des maux du Déclin, au moins en partie. Maintenant, Luce, dites-nous ce qui vous serait bienvenu et qui soit en notre pouvoir.
J’ajustai ma posture qui s’était racrapotée et un désir impérieux s’extirpa de lui-même d’entre mes lèvres :
— Aidez-moi à survivre, préparez-moi du mieux que vous le pouvez pour chaque Épreuve à venir.
— Je m’y suis déjà engagée, Luce. Vous pouvez nous demander autre chose.
Je frissonnai ; je n’avais pas l’habitude de l’entendre prononcer mon nom aussi souvent. La familiarité du cadet avait peut-être eu raison de quelques barrières.
— Je ne sais pas pourquoi j’ai dit cela, m’excusai-je, je me rappelle votre promesse.
— C’est pourtant évident, s’impatienta Cazelain, votre Protecteur use…
Wolf Storm gronda.
— Par l’Univers, mon frère, éprouverais-tu de la honte à ce que je…
Une douleur s’éleva sous mon crâne.
— Voyager ! lâchai-je pour débrouiller la tension montante.
Cazelain me dévisagea.
— Voyager ? Mais nous revenons tout juste du Château Royal et tu n’avais qu’une hâte : rentrer.
— Je veux découvrir des paysages, des sites incontournables, pas des foules de gens, précisai-je en marmonnant.
Je sursautai en entendant Wolf Storm pouffer.
Incroyable, il rit.
Cazelain dévisagea son frère avant de déclarer que j’étais d’une désespérante anti-sociabilité.
— Je vous ferai découvrir les incontournables des terres des Loups, Luce, entre deux séances d’entrainement, promit Wolf Storm. Pour pousser l’exploration plus loin, je vous demanderai un peu de patience, le temps de m’organiser.
Je le remerciai d’un sourire timide. Il hocha la tête. Puis il s’écarta subitement pour enjamber un muret et traverser une étendue de neige molle et intacte.
— Mon Sieur avait prévu de vous emmener au Temple, lâcha Tom avant de marcher dans ses tracer.
— En ce cas, tous au Temple, s’amusa Cazelain.
Il planait tant qu’il ne pesta pas pour ses chaussures et son pantalon en laine fine détrempés. Nous rejoignîmes un long mur végétal que nous longeâmes jusqu’à une arche métallique où s’entortillaient des plantes grimpantes. De l’autre côté, s’étendait un jardin endormi sous la neige que Cazelain m’avait déjà montré. Sans l’odorante et poisseuse substance verte, il semblait féerique.
Ces terres ont tant souffert… Le printemps sera explosif.
— Ce bâtiment sous la glycine, dans le fond, est-ce bien le Temple des Loups ? s’étonna Dana.
Tom acquiesça du menton, un fantôme de sourire étirant brièvement ses lèvres fines.
— Mais c’est… C’est impossible, décréta-t-elle.
— Elle pense aux statues, dit Tom.
Ma Compagne s’illumina en le remerciant.
— Une statue par Protectrice et Protecteur, aucune pièce en sous-sol, énuméra Dana. Comment tout cela pourrait-il tenir en un si petit espace ?
J’acquiesçai, car le bâtiment aurait pu entrer dans la Grande Salle du Château Lune et je savais la lignée des Loups vieille de plusieurs siècles.
— C’est le Temple, confirma Wolf Storm. La magie est impénétrable.
Nous écrasâmes la neige jusqu’à la double porte d’entrée. L’architecture rappelait le Temple des portes : une pierre lisse et blanche, des arches, une coupole et des arrondis. À quelques mètres du seuil, je me retrouvai incapable d’avancer.
— Ne force pas, me conseilla Cazelain. Seuls les Louves et les Loups peuvent y entrer.
Une main frôla mon épaule, sa vive chaleur traversant chaque couche de tissu jusqu’à ma peau ; Sieur Wolf cherchait mon attention, je ne l’offris qu’à son œil bleu nuit.
— Luce, murmura-t-il, c’est dans ce Temple que j’ai inséré le mécanisme que vous m’avez remis Lorsque j’ai tourné la clé, le Domaine a soupiré, d’aise et de soulagement, puis le mur les a englouti, la clé et sa serrure. Ce qui a été levé le demeurera.
J’observai, stupéfaite, ce petit Temple qui couvait des centaines de statues et qui mangeait des clés.
Cet endroit devrait me terrifier. Pourtant… je brûle d’envie d’y pénétrer. Pourquoi ?
— Par l’Univers, je suis insatisfait, éclata soudain Cazelain. Aie pitié, Luce, formule un désir matérialiste, rien qu’un seul, se lamenta-t-il. Voyager, rien que des paysages… Quelle frustration !
Je ris mais il bascula dans le sérieux. C’était tout Cazelain, une boussole sans nord ni mode d’emploi.
— Enfant j’ai écumé l’ensemble du Château Lune en quête de peintures, des œuvres bien précises, des paysages du Domaine et de nos terres d’avant le Déclin. Elles recouvrent les murs de mes quartiers privés.
Étrange déco.
Je fustigeai cette pensée et plissai à peine les lèvres dans une ébauche de sourire car en vérité ce qu’il disait était triste.
— Et toi, souffla-t-il ensuite, toi, tu me les rends. Ces vues. Ces paysages. Pour de vrai.
Ses joues rosies par le froid soulignaient ses yeux de ciel printanier.
— J’ai juste marché dans la neige, chuchotai-je.
L’agacement abaissa à demi ses paupières.
— Sérieusement, Luce, tu ne cesses de rabâcher que tu ne seras peut-être plus là dans moins d’une lune, tu n’as pas envie de…
Son ainé percuta l’arrière de son crâne du tranchant de la main.
— Merde ! Wolf !
Je me tournai pour exploser de rire.
— Un nécessaire à peindre et à dessiner, proposai-je quand je recouvrai mon sérieux, et des serviettes de toilette toutes douces. C’est assez matérialiste pour toi ?
— Bel effort. Et un bijou ? Des pendants d’oreilles ? Il faudrait te les percer, j’ai idée d’un modèle…
Une boule de neige explosa sur la nuque de Wolf Storm, mettant fin à l’excitation du cadet. Nous nous tournâmes à l’unisson dans la direction du coupable : un petit garçon enroulé dans une écharpe rouge sang, figé dans l’attente de son châtiment.
— Ôla ! Sigwin ! gronda le Protecteur.
Le gringalet parut s’enfoncer dans la neige.
— Cela en fera trois pour toi ! Et gare aux autres s’ils me croisent en chemin ! Tonna-t-il avant de bondir vers l’enfant qui s’enfuit en vociférant.
Mais dans ce cri, plus que la panique, je perçus la joie et l’excitation. Ébahie, j’observai Wolf Storm former une énorme boule de ses mains couturées qu’il lança loin au-dessus de la tête du garçon. Trois autres enfants apparurent et les cris se démultiplièrent dans le jardin.
— Moi, je bas en retraite, ronchonna Cazelain. Je n’ai jamais compris où mon frère trouvait l’énergie et le plaisir d’accorder de tels moments à ces petites crapules.
Dana vint se presser contre moi :
— Luce, il nous faut te réchauffer, rentrons également.
J’acquiesçai avec regret ; cette insouciance était de celles qui réchauffaient les cœurs.
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