De longs doigts fins saisirent le bras de Luna, la poussant à se retourner. Les graviers crissèrent sous ses pieds lors de sa volte-face et elle se retrouva nez à nez avec Œil d’Argent. Celui-ci la fixait de l’unique œil qu’il lui restait et, un bref instant, Luna en oublia qu’il était aveugle. Le vieil homme avait vraiment un don pour toujours savoir exactement où elle se trouvait !
— Comment tu… commença-t-elle avant de s’interrompre en secouant la tête. Non, rien.
Œil d’Argent esquissa un mouvement du visage à mi-chemin entre le sourire et la grimace – avec lui on n’était jamais certain – et la pressa de le suivre.
Après un soupir résigné, Luna s’exécuta de mauvaise grâce. Elle jeta tout de même un dernier coup d’œil au paysage qu’elle abandonnait – un lac bleu glacé entouré d’une plage pierreuse et d’arbres centenaires à flanc de montagnes, drapé d’un voile de brume, et où flottait encore le chant d’oiseaux fantômes – puis marcha sans se retourner à la suite du borgne aveugle, qui battait déjà le chemin du retour de sa longue canne en bois. Peut-être apercevrait-elle un autre jour le dragon d’eau qui vivait là.
Ils mirent peu de temps pour arriver à destination. Malgré sa cécité, le vieux trébuchait à peine dans cette zone de l’île qu’il arpentait depuis l’enfance, et son apprentie était là pour le relever en cas de chute, ce qui n’arriva qu’une fois. Ils s’arrêtèrent à quelques mètres de la grande bâtisse pour reprendre leur souffle.
La maison avait été construite bien des années avant, par les grand-parents maternels d’Œil d’Argent. Située un peu à l’écart du village de Haute-Roche pour satisfaire le besoin de solitude de ces derniers, elle avait subit deux agrandissements au fil du temps pour accueillir leur descendance, ce qui lui donnait un air un peu étrange, avec ses raccords pas toujours bien réalisés entre ses différentes pièces. Luna l’avait toujours connue presque déserte. Toutefois, il lui arrivait de surprendre son mentor rêvassant là d’un air profondément nostalgique, comme perdu dans des scènes de vies du passé qu’il rejouait encore et encore dans son esprit. L’apprentie aurait bien voulu en savoir plus sur ce qui s’était déroulé en ces lieux, mais Œil d’Argent n’était pas très bavard.
— Ah, vous voilà enfin. Vous êtes prêts à partir ?
Luna cligna des yeux devant l’homme sorti de la maison. Elle avait presque oublié Éole.
Ce dernier, dont le corps imposant contrastait avec l’aspect chétif d’Œil d’Argent, paraissait de fort bonne humeur. Fait assez rare pour être souligné. Éole luttait en effet depuis près de seize ans contre la tristesse qui le hantait depuis la mort de son mari, décédé lors d’une épidémie qui ravageait l’île à l’époque et dont il ne s’était jamais remis. Autant dire que Luna avait rarement eu l’occasion de le voir moins amorphe qu’un caillou sur la colline. Œil d’Argent avait peut-être aussi perdu sa femme et son fils cette nuit-là, mais au moins avait-il décidé de reprendre le cours de sa vie, lui, contrairement à son gendre. Sans parler d’elle-même qui faisait de son mieux après ses propres tragédies.
En cet instant, Éole semblait pourtant en pleine forme. Mieux encore que lorsqu’il trouvait parfois la force d’aller à la capitale assister à des combats de dragons, pour passer le temps, disait-il. Bien que personne n’était dupe qu’il y pariait ses dernières économies. L’arène de Volkiar était au moins aussi connue grâce à ses affrontements de Doublefeux que pour les faramineux échanges d’argent qui s’effectuaient en coulisses ; voir s’étriper des spécimens de la plus féroce des cinq races de dragons de l’Archipel – également la seule à posséder deux têtes et cracher du feu – poussait vraisemblablement les gens à mettre en jeu leurs biens plus que de raison. Éole en revenait au choix : les yeux pétillants avec les bras chargés de boissons alcoolisées, ou les mains vides et l’humeur exécrable.
Luna n’aurait jamais cru que la Cérémonie puisse avoir un tel effet positif sur lui cette année. A moins que cela n’ait rien à voir ? Elle haussa les épaules puis se dirigea vers la porte. Après tout, cela avait peu d’importance.
— Je me change et on y va, lâcha-t-elle.
Elle se faufila jusqu’à sa chambre où elle retira ses vêtements habituels pour enfiler une robe au tissu violet parsemé d’étoiles d’or, confectionnée par sa mère pour les grandes occasions. En vérifiant son reflet dans le miroir, l’apprentie constata une fois de plus sa ressemblance frappante avec sa sœur. Seuls leurs cheveux noirs différaient : courts pour Luna, longs pour Cassiopée. Après de longs mois de séparation, l’apprentie espérait apercevoir sa jumelle dans la foule. Peut-être serait-elle accompagnée par leur mère ? Elles se comprenaient de moins en moins ces derniers temps, absorbées par des préoccupations différentes, mais le lien qui les unissait ne s’était pas brisé pour autant. Les croiser un instant la motivait presque plus à se déplacer à la capitale que la raison même de la Cérémonie, qui aurait pourtant dû représenter tellement pour elle. Cela la troublait d’ailleurs depuis plusieurs jours sans qu’elle n’en dise un mot. Son regard passa soudain sur la pendule et ne souhaitant pas les mettre plus en retard, Luna rejoignit les autres à l’extérieur.
— Je suis prête ! cria-t-elle aux deux hommes, déjà en train de seller leurs dragons.
Saisissant le sifflet qui pendait à son cou, l’apprentie appela le sien à son tour, et quelques secondes plus tard, Natsume atterrissait devant la maison en un grand battement d’ailes. Luna recula un peu sous les rafales de vent tandis que les deux autres dragons commencèrent à s’agiter. Œil d’Argent les calma aussitôt d’un ton autoritaire.
Natsume pencha la tête et Luna posa une main affectueuse sur son pâle et doux museau blanc. Créature écailleuse de trois mètres de long avec des pattes fines et une queue de serpent, la dragonne aux ailes puissantes possédait un corps taillé pour la vitesse, comme tous les Souffleurs. Elle émit un grondement de plaisir sous la caresse et laissa sa maîtresse attacher sa selle pour plus de confort lors du voyage.
Alertée par toute cette agitation, Amako fit alors son apparition. Les oreilles couchées en arrières, la minuscule dragonne d’une taille similaire à celle d’une poule humait l’air avec inquiétude, tentant de comprendre la nature de l’événement.
— Coucou ma belle, qu’est ce qui ne va pas ?
Voyant Luna se pencher vers elle, Amako se détendit d’un coup. Heureuse d’être au centre de l’attention, elle se pavana comme à son habitude, exposant fièrement ses jolies plumes multicolores au soleil pour les mettre en valeur.
— Ça a l’air d’aller finalement. Toujours en train de faire ton intéressante, hein ?
L’apprentie reporta son attention de l’autre côté et constata qu’Œil d’Argent avait réussi à grimper sur le dos de son Souffleur avec l’aide d’Éole. Délaissant le vieux dragon rouge, ce dernier entreprit de s’occuper de sa propre monture qui s’impatientait. Celle-ci, une créature d’un vert émeraude, commençait en effet à gratter la terre autour d’une racine d’arbre en grognant.
Luna sentit quelque chose lui effleurer la jambe droite et ses yeux retombèrent sur Amako, qui s’y frottait la tête en faisant les yeux doux, usant du charme typique des Plumcolors.
— Non, tu ne pars pas en voyage avec nous, toi. Ce n’est pas la peine de me faire cette tête-là !
Elle prit la petite dragonne arc-en-ciel dans ses bras en faisant attention à ses ailes et la déposa sur un coussin à l’intérieur de la maison.
— Reste faire une sieste ici, on revient vite.
Amako poussa un grognement mécontent mais s’affala tout de même de tout son long, avant de bailler en laissant apparaître une langue rose et de petites dents pointues. Luna fût alors en mesure de partir avec ses compagnons pour les deux heures de vol vers la capitale. Les Souffleurs décollèrent d’un même mouvement, et on pu apercevoir dans le ciel les minutes suivantes, trois formes blanche, rouge et verte, filant à toute allure et se joignant à d’autres, direction Volkiar, à la pointe nord de l’île.
***
Luna soupira.
Cela faisait un moment qu’ils étaient là à attendre devant la tour que la Grande Matriarche, qui les avaient pourtant elle-même invité, daigne les recevoir. Le garde posté à l’entrée n’avait pu fournir aucune explication, se contentant d’un simple, Veuillez patienter, s’il vous plaît, des plus indifférent. L’apprentie avait eu envie de le gifler.
Maintenant, elle s’ennuyait ferme. Ses yeux avaient déjà eu le temps de scruter à plusieurs reprises la moindre parcelle du décor autour d’elle et, stressés comme ils étaient, les amorces de discussions avec ses compagnons s’éteignaient aussitôt. Jetant un regard à la logière – le bâtiment rectiligne qui jouxtait la tour – l’apprentie se surprit à envier leurs dragons qui y étaient actuellement dorlotés. Tout lui semblait plus appréciable que de rester sur place à ne rien faire.
— Je vais faire un tour à la bibliothèque.
Luna avait lâché cette phrase et s’était mis en marche sans même laisser à Œil d’Argent et Éole le temps de réagir. Accélérant le pas, elle entendit grogner derrière mais personne ne tenta de la rattraper. Elle en profita pour se faufiler à l’intérieur de l’édifice, à peine quelques mètres plus loin.
Fait de pierres brunes, comme la plupart des bâtiments de la ville, il atteignait une taille assez imposante bien que moins remarquable que la hauteur de la tour. Luna s’arrêta un instant pour inspirer profondément l’odeur du papier. L’endroit était tapissé de hautes étagères en bois où s’entassait la plus grande quantité de livres de l’Archipel et les plus rares ouvrages. Flânant au milieu d’autres lecteurs, l’apprentie parcourait les nombreux titres du regard, comme autant de promesses d’incroyables découvertes. Beaucoup semblaient intéressants mais c’est un petit livre caché dans un recoin qui attira son attention. Notes furtives sur la Guerre des Syrds, par Apéliote du Clan du Soleil pouvait-on lire sur la couverture. Il avait été écrit par un homme et non une femme, ce qui était peu courant, et dégageait un petit quelque chose de mystérieux qui la poussa aussitôt à s’en emparer. Ouvrant une page au hasard, elle lut :
Le Monde
vaste infini roches ciel et vent
voyait combattre
en ses terres en son cœur
en son essence même
le feu et la glace
la glace et le feu
qui brûlaient glaçaient brisaient
depuis toujours
et
pour toujours
semblait-il
jusqu’à cette aube où
un matin
le Soleil grimpe et monte
jusqu’à cacher
la pâle blancheur de la Lune
Après avoir survolé quelques pages de plus, Luna s’aperçut qu’il s’agissait d’une œuvre hétéroclite, où l’auteur mêlait des rêves et des passages évoquant la magie et l’histoire de l’Archipel, à d’autres, plus intimes, où il parlait de ses proches et de ses sentiments sur la guerre en cours à l’époque. Cela lui plu beaucoup et elle s’en alla enthousiaste signaler son emprunt à la bibliothécaire.
Cette dernière, une femme au visage fatigué, semblait loin de partager le même avis sur l’ouvrage et le regarda d’un air étonnement méprisant, outrée qu’on puisse encore trouver de pareilles choses dans sa bibliothèque. D’un grand geste de la main, elle finit par demander à l’apprentie de partir en lui conseillant de garder, voire se débarrasser, du livre.
Troublée par cette réaction, Luna ressortie du bâtiment perdue dans ses pensées et eu du mal à réaliser que sa sœur venait dans sa direction. Cassiopée était déjà en face d’elle à l’observer d’un air interrogateur quand elle reprit ses esprits.
— Désolée, je réfléchissais à quelque chose. Tu disais ?
— Est-ce que tout va bien ? Tu sais que tu peux me le dire si jamais tu as des problèmes...
Embarrassée de causer de l’inquiétude à sa sœur pour si peu, Luna lui assura que tout allait bien avant de la serrer dans ses bras en répétant à plusieurs reprises à quel point elle était heureuse de la voir. Cassiopée parut soulagée et se mit à raconter sa vie tandis qu’elles se dépêchaient de rejoindre les deux hommes à l’entrée de la tour.
— Tu te souviens de Notos du Clan du Serpent, mon ancien fiancé ? Eh bien figure-toi qu’il nous a volé plusieurs dragons il y a quelques mois et que depuis on...
Luna fit de son mieux pour suivre cette sombre histoire de vol, élevage et vente de dragons clandestine organisée aux dépens de sa famille – tout cela agrémenté de plaintes de clients, pertes financières, enquêtes, insomnies ainsi que quelques jurons – mais elle se sentait un peu perdue dans les méandres de l’affaire. Quand sa sœur arriva à la fin de son monologue, les jumelles se trouvaient déjà depuis un bon moment devant Œil d’Argent et Éole, qui n’avaient pas osé l’interrompre en prononçant le moindre mot.
— J’espère donc que les choses vont s’arranger rapidement, conclut Cassiopée.
Tout le monde acquiesça et ce fût à cet instant précis que la Grande Matriarche choisit de faire son apparition. Œil d’Argent eu juste le temps de murmurer à son apprentie qu’elle avait eu de la chance de ne pas arriver en retard et Cassiopée de lui glisser à l’oreille qu’elles continueraient leur conversation dès que possible, avant que leur chef n’atteigne le petit groupe.
Celle-ci, vêtue d’une robe somptueuse et à la chevelure noire tressée de fleurs et de bijoux, était accompagnée de son garde personnel et précédait d’importants individus. Luna y discerna, entre autres, les huit matriarches et le visage un peu trop familier de Véga.
Les quatre voyageurs s’inclinèrent avec respect.
— Ravi de vous revoir, Grande Matriarche Zéphira, dit Œil d’Argent.
Celle-ci, nullement gênée de son retard, lui adressa un grand sourire.
— Moi de même, cher Marcheur de Rêves. C’est toujours pour moi un plaisir et un honneur de vous recevoir lors de notre Cérémonie annuelle.
Un homme barbu, sans doute un assistant, lui rappela que la foule les attendait plus loin et Zéphira, agacée, les convia tous à la suivre.
Une fois en haut du promontoire rocheux qui surplombait la grande place, Luna se sentit de plus en plus mal à l’aise. Des habitants venus de tout l’Archipel s’étaient déplacés jusqu’ici. Nombreux étaient ceux qui n’auraient raté cet événement festif pour rien au monde. De sa position, l’apprentie apercevait encore des flux de gens surexcités sortir des ruelles pour essayer de se trouver une place dans ce joyeux brouhaha.
Son regard capta alors une scène étrange. Des individus s’écartaient avec horreur sur le passage d’une jeune fille qui traînait un enfant derrière elle. À la vue de ses longues boucles châtaines loin des chevelures de jais de son peuple, Luna déduisit aussitôt ses origines étrangères, mais elle mit plus de temps à comprendre ce qui dérangeait tant les gens qui la croisaient ; jusqu’à ce que l’adolescente s’arrête, l’enfant serré contre elle, et relève dans sa direction un visage à moitié défiguré.
L’apprentie ouvrit de grands yeux, mais eu à peine le temps de s’interroger sur ce qui avait bien pu causer une telle blessure avant que la Grande Matriarche ne ramène l’attention sur elle. S’avançant au bord du promontoire, celle-ci offrit son plus beau sourire à la foule.
— Chers habitants de l’Archipel du Dragon, je déclare la Cérémonie ouverte !
Des cris enthousiastes s’élevèrent un peu partout. Luna observa un instant Éole et Cassiopée, installés au premier rang en contrebas, avant de chercher sa mère qu’elle ne trouva pas.
— En ce jour de renouveau, j’aimerais tout d’abord fêter le passage à une nouvelle période de l’année. Cette dernière saison des pluies a été particulièrement riche en événements et j’espère qu’elle ne vous a pas trop éprouvé. Sachez que le Conseil n’a jamais été aussi soudé et qu’il se pourrait bien que tous les Clans prospèrent à nouveau dans un avenir proche. Alors en attendant, que les cinq déesses nous guident et nous protègent pour la nouvelle saison des brumes !
Des applaudissements retentirent et Luna trouva encore plus ridicule que d’habitude cette importance donnée aux saisons sur l’Archipel, alors qu’influencées par les thermomages – quelques-uns des derniers objets magiques présents ici – elles variaient si peu et restaient relativement chaudes et favorables tout au long de l’année, contrairement à ce qu’elle avait pu constater sur le Continent.
Si encore les thermomages avaient eu le malheur de tomber en panne, là elle aurait pu comprendre. Surtout maintenant qu’il ne restait parmi eux plus un seul Mage pour les aider. À l’altitude où se trouvait l’Archipel il ne faudrait pas longtemps pour que les îles gèlent à nouveau comme autrefois, et personne ici n’y était préparé. Un vrai désastre en perspective. Mais il s’agissait d’une situation extrême qu’elle doutait de voir arriver un jour, et il restait toujours la possibilité de faire intervenir des Mages d’autres peuples, enfin, si les gens d’ici acceptaient temporairement de mettre leurs superstitions de côté, ce qui n’était pas gagné depuis la Guerre des Syrds qui, comme chacun savait, avait vu s’affronter son peuple aux Mages de la région, les poussant à tous se retrancher sur l’Île Noire derrière une barrière magique impénétrable.
L’apprentie se perdit dans ses pensées à propos des Mages et de l’Île maudite tandis que Zéphira enchaînait sur les discours habituels, appuyée de temps à autre par la parole de l’une ou l’autre des matriarches qui l’accompagnaient.
— … et maintenant, voici venu le moment que vous attendiez tous avec impatience, j’en suis sûre... celui à propos des Marcheurs de Rêves !
La foule hurla, déchaînée, alors que Luna reprenait ses esprits et s’avançait en compagnie d’Œil d’Argent au plus près de la Grande Matriarche. L’apprentie se demanda comment faisait cette dernière pour être aussi détendue.
Étouffant les derniers cris, leur chef reprit la parole :
— Comme vous avez certainement eu l’occasion de l’apprendre, le célèbre Œil d’Argent ici présent a révélé une prophétie il y a quelques mois...
Le cœur de Luna battait la chamade.
— Et j’ai désormais le plaisir de vous annoncer qu’elle s’est réalisée !
Des applaudissements retentirent de toutes parts dans un bruit assourdissant.
— Tout cela grâce à une jeune femme d’exception, une élue des déesses et nouvelle héroïne que l’on attendait tous, j’ai nommé : Véga du Clan du Souffle !
Les applaudissements s’accentuèrent tandis que Véga les rejoignait, et Luna en eut la nausée. Elle ne se tourna pas vers la nouvelle venue et entreprit de masquer au mieux son antipathie à son égard. La jeune fille défigurée attira alors l’attention de l’apprentie. Celle-ci ne quittait pas Véga des yeux, ses prunelles bleues emplies d’une jalousie dévorante. Troublée, Luna se fit la réflexion que jamais une fille comme elle n’aurait été choisi pour accomplir une prophétie. Elle n’était pas assez ordinaire, pas assez jolie, pas assez... En fait, ce n’était simplement pas comme cela que les choses se déroulaient.
Zéphira continua :
— Cette belle demoiselle a brillamment réussi à trouver le remède au poison qui rongeait nos récoltes, ainsi que le moyen de le produire en grande quantité, alors même que personne ne croyait à son idée et que nos chercheurs s’obstinaient à chercher des solutions dans d’autres directions. On ne peut que saluer son coup de génie. Les remèdes sont maintenant en train d’être distribués en masse sur toutes les îles, et grâce à elle, personne ne mourra de faim !
Les gens en bas regardaient Véga avec une telle adoration et une telle reconnaissance que Luna se sentit mal pour eux. S’ils avaient su la vérité… S’ils avaient su tout ce qui se cachait derrière cette mascarade qu’elle avait en partie elle-même orchestrée…
Il n’existait pas d’élue, pas de prophétie livrée par les déesses ; Véga n’aurait jamais été capable de trouver le remède – encore moins seule et aussi vite – si chacun de ses pas n’avait pas été guidé dans l’ombre ; même le mal s’attaquant aux récoltes n’aurait jamais prit une si grande ampleur s’ils ne s’en étaient pas mêlés. Tout n’était que mensonges, odieuses manipulations exercées, comme c’était régulièrement le cas, par les Marcheurs de Rêves à la gloire d’eux-mêmes et d’une poignée d’autres qu’ils choisissaient.
À l’heure de la fin de son apprentissage, après quinze ans à suivre cette voie, Luna n’était plus sûre que tout cela ait un sens.
Alors que la Grande Matriarche effectuait une pause dramatique pour enchaîner sur cette dernière annonce, la nouvelle Marcheuse de Rêves plongea dans un brouillard mental d’où elle se coupa en partie de la foule qui hurlait son nom et la félicitait pour son nouveau statut dans une cacophonie à peine imaginable, et son regard tomba par accident sur un visage qu’elle ne s’attendait pas à voir. Stella, sa mère, dont le calme détonnait au milieu de l’effervescence générale. Luna eut un pincement au cœur en ayant le sentiment qu’une fois de plus, elle l’avait déçue en ne comblant pas ses attentes.
En quittant le promontoire, l’image de la jeune fille défigurée remplaça peu à peu celle de sa mère dans l’esprit de la Marcheuse de Rêves. Poussée par son instinct, elle sema Œil d’Argent que des gens interpellaient déjà, esquiva sa sœur, ainsi que tous ceux qui souhaitaient lui parler, et se mit à chercher son inconnue dans la foule.
Après de longues minutes et plusieurs faux espoirs, alors que les gens se dispersaient vers diverses animations à travers la ville et que ses chances s’amenuisaient, elle songea abandonner. Elle ne voyait que des cheveux noirs ou grisonnants à perte de vue, d’enfants qui riaient ou sautillaient en se gavant de moks – les délicieux fruits qu’on ne trouvait que sur l’Archipel – quand d’autres se courraient après en bousculant les passants qui traînaient un peu trop devant les boutiques. Elle se sentit ridicule d’avoir cru la trouver au milieu de tout ça. C’est à ce moment que quelqu’un se cogna dans son dos. Se retournant, elle se retrouva face à un Éole hébété, qui tenait en laisse un bébé dragon récalcitrant.
— Qu’est-ce que...
— Hum, oui, j’ai décidé d’adopter un petit Doublefeu… Il est tellement mignon... Œil d’Argent n’est pas encore au courant mais ça ne lui posera pas vraiment de problème n’est-ce pas ?
Luna cligna des yeux devant le dragonnet à deux têtes. Même bébés les Doublefeux étaient déjà impressionnants et celui-ci n’échappait pas à la règle, il ne tarderait pas à devenir une furieuse bête de combat. Elle s’apprêtait à répondre quand elle discerna sa cible du coin de l’œil. Oubliant tout le reste, elle se précipita dans sa direction.
L’adolescente défigurée se trouvait à l’entrée d’une ruelle, entre une boutique de chapeaux et une parfumerie, en compagnie d’un petit garçon et d’une femme plus âgée qui fulminait.
— Ça ne va pas se passer comme ça ! dit la femme en attrapant le garçon d’un geste sec. Toi, tu vas venir avec moi et tu n’as pas intérêt à résister. On réfléchira à une punition plus tard.
Elle commença à l’entraîner à sa suite mais s’arrêta pour lancer par-dessus son épaule :
— Et Sélène, tu ferais mieux de rentrer tôt ce soir si tu ne veux pas aggraver ton cas. J’attends également des excuses !
Luna rejoignit prudemment la jeune fille, qui fixait l’endroit où ils disparaissaient les poings serrés.
— C’était votre mère ?
Sélène tourna brusquement la tête vers elle avant d’écarquiller les yeux, dévoilant un visage à la peau parsemée de taches noirâtres, situées principalement du côté gauche, ainsi que la vilaine cicatrice qui lui barrait la joue.
— Oh, mais vous êtes la Mar… commença-t-elle avant de se reprendre. Pardon, excusez-moi, oui c’était bien ma mère. Que puis-je pour vous... euh, madame ?
La Marcheuse de Rêves était intriguée par son étrange blessure mais s’efforça de ne pas trop la dévisager.
— Vous pouvez m’appeler Luna. Je suis désolée d’arriver juste après une querelle familiale. D’ailleurs, peut-être n’est-elle même pas terminée ?
La jeune fille paru encore plus embarrassée.
— Si, et ne vous en faites pas, ce n’était rien de grave. Ma mère a seulement dû quitter son travail pour partir à la recherche de mon frère à travers toute l’Ile, elle s’en remettra.
Luna l’écoutait attentivement.
— Bien. Je me disais que j’aurais du travail pour vous, mais ce ne serait pas ici et je me rends compte que vous préféreriez peut-être rester auprès de votre famille...
Sélène sursauta.
— Du travail pour moi ? Bien sûr que je...
Elle s’arrêta, fronça les sourcils.
— Si vous pouviez me permettre de rester avec mon frère... mais loin de ma mère, j’irai n’importe où pour vous et ferai tout ce que vous me demanderiez. Ce serait avec joie que je servirai quelqu’un comme vous, madame. Euh, je veux dire, Luna. Mais je n’abandonnerai jamais mon frère, c’est un infirme que beaucoup disent maudit comme moi, mais il est ce que j’ai de plus précieux au monde, vous comprenez ?
La Marcheuse de Rêves acquiesça, songeuse. Cela rendrait les choses un peu plus compliquées, mais elle aimait les défis et ce qu’elle percevait en cette fille lui serait très utile.
— D’accord, vous pourrez travailler pour moi tout en restant avec votre frère.
Elle vérifia qu’aucune oreille indiscrète n’écoutait avant d’ajouter, plus bas :
— Retrouvez-moi dans trois jours, à l’aube derrière l’arène de Volkiar et nous discuterons des détails.
L’adolescente hocha vigoureusement la tête.
— Une dernière chose : tout ceci devra rester secret. N’en parlez à personne, compris ?
Sélène promit et s’en alla joyeusement, bien qu’elle n’ait alors aucune idée de ce dans quoi elle s’embarquait.
Toujours dans la ruelle, Luna sourit en la regardant s’éloigner. Dans sa tête, les idées s’entremêlaient pour tisser la trame d’un projet éblouissant.