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4 # La parole des morts

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Quelques heures plus tard, le soir saluait le départ du soleil et la fin du récit des jours précédents à Clovaris. Le masque imperturbable de celui-ci était trahi par la curiosité dévorante qui embrasait ses iris.

« Fascinant. Vous m’avez bien tout donné ? Rien d’autre ?

— Tu en sais autant que nous, lui assura Dogurõ.

— Ces motifs que vous avez observés sur cette structure, savez-vous ce que c’est ?

— Pas vraiment. Dogurõ m’a dit qu’il en avait vu sur tous les vestiges qu’il avait étudiés par le passé, répondit Gorodal.

— Depuis que tu as arrêté l’archéologie, Dogurõ, j’ai passé une grande partie de mon temps à y chercher un sens, expliqua Clovaris avec un petit sourire. Et j’ai trouvé : c’est un Art Spirituel Runique perdu.

— Attends, es-tu sûr de toi ? On aurait dû identifier des constructions depuis le temps !

— Certain. Elles sont très alambiquées et particulières, mais elles sont là. Et là où ça devient fou, c’est que depuis la première découverte, toutes les reliques et structures que nous avons dénichées portent des variations du même Calligramme Runique !

— Mais à quoi peut-il servir pour qu’on l’applique sur tous les restes d’une civilisation ? Les Runes ont besoin d’Énergie Spirituelle pour être activées ; si on les alimente pas consciemment, elles sont inertes. Ça n’a pas de sens !, intervint Gorodal.

— Vous ne le savez très probablement pas, mais il est possible de créer des Calligrammes auto-alimentés. »

Dogurõ et Gorodal fixèrent Clovaris, incrédules.

« C’est une blague ?, s’enquit Dogurõ.

— Pas du tout. C’est un secret jalousement gardé par les meilleurs Maîtres Arcanistes Runiques. L’un d’eux était mon professeur et m’a parlé de leur existence.

— Qui ?

— Ça n’a pas d’importance.

— J’ai beaucoup de mal à y croire aussi. On ne connaît même pas ses effets !, rétorqua Gorodal.

— Vraiment ?, s’emporta Clovaris. Alors, explique-moi pourquoi les souvenirs de Dogurõ sur ses anciennes fouilles se sont brouillés ; pourquoi, avant d’avoir ce truc gigantesque sous le museau, tu ne te serais jamais douté qu’il fût là malgré tes capacités de détection ; pourquoi l’Énergie Spirituelle se dissipe à son contact, la rendant inviolable ; pourquoi à l’endroit des portes, elle n’est pas affectée mais doit être utilisée avec une Clé Séquentielle précise pour les ouvrir ! Disruption mémorielle, dissimulation, verrouillage… Je ne peux peut-être pas le déchiffrer, mais je peux voir ses effets. Pour en avoir vus, il existe des moyens d’optimiser un Calligramme pour rendre son activité imperceptible. C’est un chef-d’œuvre, et il joue avec nous depuis le début !

— D’accord ! Nous te croyons, mais calme-toi !, s’excusa Gorodal, levant les mains en appel à l’apaisement. Les Zoomorphes ont les nerfs suffisamment à vif comme ça. »

Effectivement, le camp transpirait la peur après les événements survenus plus tôt dans la journée. Les tentes s’étaient agglutiné dans la clairière le plus loin possible de la grotte, dont la gueule béante et obscure se repaissait des coups d’œil inquiets entre les pans de toile. Clovaris reprit un ton normal mais la passion rougeoyait dans sa voix :

« Qui sait si ces Runes ne cachent pas encore des secrets ? À partir de maintenant, nous devrons procéder avec la plus grande vigilance.

— C’est pour ça que je t’ai demandé de venir, rebondit Dogurõ. Finalement, je n’irai pas seul à l’intérieur, par précaution.

— Très judicieux, tu as bien fait de me choisir pour…

— Tu te méprends sur un point, l’interrompit Dogurõ. Je n’irai pas seul et je veux que quelqu’un monte la garde au cas où quelque chose essayerait de sortir. C’est à toi que je pensais pour ce rôle ; Gorodal m’accompagnera.

— Quoi ?, s’étranglèrent les deux autres hommes, abasourdis.

— Tu excelles dans l’édification de protections et de défenses Spirituelles ; tu es le choix le plus logique pour condamner l’entrée. Et toi, Gorodal, je crois que je t’ai trop couvé malgré toi. J’ai freiné ta croissance et je m’en excuse. Il est plus que temps que tu affrontes l’inconnu comme nous afin d’achever ton développement.

— Tu m’as appelé seulement pour avoir quelques informations et pour que je monte la garde ? Puis quoi après ? Je me contente d’un petit merci et je m’en vais ?, objecta Clovaris qui ne se souciait pas de retenir le mécontentement cinglant dans ses mots.

— J’ai beaucoup mieux, répliqua Dogurõ visiblement très sûr de lui. Cette première exploration n’a pour but uniquement de nous assurer que la vague psychique n’était qu’un écho libéré du passé et l’absence de toute autre menace. Quand ce sera fait, devine qui aura la première exclusivité aux secrets enfouis ? »

Clovaris ne se départit pas de sa moue, bien que ce ne fût plus qu’une façade. Son regard parlait pour lui, il avait déjà évalué l’offre de son ancien partenaire. Quand il reprit la parole, ce fut un écho presque comique de ce que tout le monde avait déjà deviné :

« D’accord, mais uniquement parce que c’est toi. »

Sur cette dernière parole, il partit se poster devant l’ouverture pendant que Dogurõ et Gorodal contenaient leur hilarité. Cela dit, Gorodal retrouva vite son sérieux :

« À propos de ce que tu as dit tout à l’heure, sois franc : tu le penses vraiment ?

— Oui. Intimidé ?

— Un peu, je dois le reconnaître.

— Voici mon ultime conseil avant que tu deviennes un Inrim accompli : quand tu te sens dépassé, perdu, sur le point de basculer, accroche-toi au Mantra et à ce que tu considères plus précieux que ta propre vie. C’est comme ça que j’ai réussi à toujours avancer et devenir plus fort, même dans le chaos le plus absolu. »

Plus précieux que sa propre vie… Gorodal ne chercha pas longtemps. Il avait deux trésors dans sa vie, coiffés de cyan, pour lesquels il reviendrait des tréfonds du Néant s’il le fallait. Dogurõ l’invita pour une accolade, qu’il lui rendit avec ardeur, puis ils rejoignirent Clovaris qui patientait… impatiemment :

« Vous êtes prêts ?

— Toujours, affirma Gorodal. Rien de spécial à l’intérieur pour l’instant ?

— Aussi immobile que tout à l’heure.

— Pas de nouvelles sensations par rapport à avant, Gorodal ?, s’enquit Dogurõ.

— Les mêmes qu’en arrivant ici, mais plus fortes maintenant : malaise, angoisse…

— Un risque que cela te handicape ?

— Aucun.

— Parfait. Clovaris, vu la taille de ce truc, il va nous falloir un moment pour en faire le tour. Donne-nous cinq jours avant de t’inquiéter pour nous.

— Pour être honnête, votre pire ennemi là-dedans sera probablement l’ennui, ironisa Clovaris.

— Je l’espère. », rétorqua Dogurõ en lui donnant une tape sur l’épaule.

Les deux explorateurs se tenaient sur le seuil désormais. Devant eux, un immense hall s’ouvrait. Ses dimensions avaient de quoi donner le vertige ; on aurait pu facilement y faire tenir des croiseurs spatiaux. Le mur qui délimitait la pièce décrivait une large courbe s’étendant jusqu’à la paroi extérieure de chaque côté. La seule autre ouverture en dehors de la porte déverrouillée se trouvait à l’opposé, une haute fente verticale débouchant sur un couloir qu’ils devinèrent sans mal malgré la distance et l’obscurité. Gorodal estima que même un Félidé ne verrait pas plus loin qu’à mi-distance, même avec les lueurs du couchant. Dogurõ se pencha légèrement à l’intérieur. Il put voir ainsi les battants qui s’étaient rétracté dans le mur, formant une grande fente similaire à celle du corridor en face. La grotte ressemblait à un trou ridicule en comparaison dans le cercueil de roche lisse qui condamnait le reste de l’accès. Il considéra le plafond puis le sol ; l’un était bien loin au-dessus de leur tête, l’autre bien loin en contrebas. Pas le choix, il allait falloir soit se laisser glisser soit sauter, puis bondir pour ressortir. Un détail insignifiant. Le hall était organisé en îlots et allées de boîtes et de caisses principalement. Çà et là se trouvaient des conteneurs de toutes les formes et tailles : sphériques, cylindriques… Bien que certains avaient probablement été transparents par le passé, la nature de leur contenu et le temps avaient voilé leurs secrets. Malgré leur vision dans tous les spectres des ondes électromagnétiques, impossible de deviner ce qui avait été enfermé à l’intérieur, ou plutôt de ce qu’il en restait. Dans ce capharnaüm organisé, une large voie centrale, miraculeusement épargnée par toute encombre, reliant les deux ouvertures de la pièce. Ils n’en apprendraient pas plus en restant où ils étaient ; ils s’avancèrent afin de se laisser tomber.

« Attendez !

— Miòna ! Arrête ! »

Dogurõ et Gorodal stoppèrent net leur mouvement avant de se retourner. Clovaris regardait déjà en direction du camp, d’où surgit la Félidée, qui esquiva agilement la tentative de Tovirigo de la retenir et sprinta dans leur direction, le Bovidé à ses trousses mais loin d’égaler sa vitesse. Elle n’attendit pas d’avoir fini sa course pour leur demander :

« Vous allez entrer ?

— Oui, répondit simplement Gorodal.

— Laissez-moi vous accompagner !

— Non ! C’est de la folie !, s’insurgea Tovirigo qui arrivait tout juste mais avait tout entendu.

— Miòna, ce n’est pas un jeu !, riposta sévèrement Gorodal. On y va pour s’assurer qu’aucun danger n’attend à l’intérieur. Ce n’est pas une épreuve de courage. Aujourd’hui ne t’a pas suffi ?

— Je sais ! Écoutez-moi ! »

Elle avait crié ; le silence qui suivit n’était perturbé que par les halètements des deux Zoomorphes venus du camp. Tovirigo le brisa le premier, suppliant :

« Miòna, si ça se trouve, c’est un piège.

— Quoi ? Qu’est-ce qui est un piège ? », interrogea Dogurõ, inquisiteur.

Miòna prit une longue inspiration et se lança dans son explication :

« Quand la vague psychique a déferlé, Tovirigo et moi avons réussi à ériger nos barrières. Avec celle de Maître Dogurõ en plus, ça l’a presque étouffée. Du coup, nous avons entendu quelque chose en plus que personne d’autre n’a remarqué.

— Entendu quelque chose ? Une voix vous a parlé ?, demanda Dogurõ, perplexe, tout en consultant Gorodal du coin de l’œil, qui n’avait guère l’air mieux renseigné.

— Pas vraiment. C’était… Comment dire ?…

— Comme si quelqu’un nous faisait signe de venir l’aider, soupira Tovirigo, à la rescousse de Miòna et visiblement résigné.

— Nous n’avons rien ressenti de tel…, s’interrogea Gorodal à cette révélation.

— Le passé s’exprime quand les morts parlent. »

Personne ne s’était attendu à l’intervention de Clovaris et tous se tournèrent vers lui. Il poursuivit comme si de rien n’était :

« Et ils parlent avant tout avec ceux dont ils sont le plus proches. Peut-être que la Transmutation t’a suffisamment éloigné des Zoomorphes pour que cela t’échappe, Gorodal. En tout cas, je les crois. Ils pourront sûrement vous guider droit où vous devriez aller. Emmenez-les.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Pourrais-tu prendre cette situation au sérieux ?, s’emporta Gorodal.

— Clovaris ne plaisante pas, intervint Dogurõ en posant une main sur l’épaule de Gorodal, le visage grave. C’est totalement vrai. J’en ai été témoin à plusieurs reprises moi aussi quand nous travaillions ensemble. Si on doit croiser quelque chose, ce sera sûrement sur le chemin qu’ils nous montreront. Je déteste les exposer ainsi autant que toi, mais c’est probablement la solution la plus intelligente pour en finir rapidement, ce qui ne serait pas un luxe vu la paranoïa ambiante. »

Il était clair que l’ambiance pesante qui régnait à présent était malsaine, mais cela ne changeait rien au scepticisme de Gorodal.

« Tu ne vas quand même pas me dire que les fantômes existent maintenant ?, ironisa ce dernier sans cacher le sarcasme dans sa question.

— Si par fantômes, tu parles de rémanences mémorielles ou émotionnelles, alors oui, ils existent. Les souvenirs et les émotions peuvent s’ancrer dans des lieux qui leur servent de boîtes à échos, qui nous parviennent aujourd’hui. Emprisonnés, ils peuvent s’accumuler et résonner jusqu’à ce qu’on les libère.

— La vague psychique… »

Gorodal s’accrochait à son incrédulité, cependant elle lui faisait défaut. Dogurõ n’avait aucune raison de le berner. De plus, les événements de la journée et l’influence du Mur, bien que neutralisée pour eux, corroboraient ses propos. À court d’arguments, il concéda face à cette étrange réalité.

« Je préfère le répéter : nous ne savons pas ce qui nous attend à l’intérieur, réitéra Dogurõ en s’adressant à Miòna et Tovirigo. Rien ne devrait nous attaquer mais c’est impossible à confirmer. En revanche, il est probable que certaines choses que nous allons voir puissent vous choquer. Êtes-vous sûrs de vouloir nous accompagner ?

— Totalement, affirma Miòna sans hésitation ni broncher.

— Oui, souffla Tovirigo qui avait clairement attendu la réponse de son amie pour se prononcer.

— Gorodal, si quelque chose se passe, je veux que tu les évacues pendant que je vous couvrirai. »

L’ex-Zoomorphe se contenta d’opiner. Les explorateurs, au nombre de quatre désormais, s’approchèrent de la chute vertigineuse qui les attendait. Comme l’avait anticipé Gorodal, leurs deux “guides” plissaient les yeux en tentant de discerner le hall. Miòna devina le plafond et le sol, mais son regard ne se balada pas bien loin dans les allées avant de se heurter à l’obscurité. Tovirigo ne voyait qu’un fond noir insondable, qui lui donnait l’impression d’une gorge n’attendant que de l’avaler. Les deux Inrims invitèrent les Zoomorphes à grimper dans leur dos ; Miòna s’accrocha à Gorodal, Tovirigo à Dogurõ. Puis ils sautèrent à l’intérieur, plongeant dans l’inconnu.

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