Les jours qui suivirent s’écoulèrent pareillement, dans une routine mise au pas par les deux Inrims. La surprise suscitée les premiers jours vit son énergie mutée dans un zèle enthousiaste ensuite. En effet, si cette organisation était nouvelle pour les Zoomorphes, tous furent témoins et bénéficiaires des résultats qu’elle donnait. Mais surtout, le groupe restait aux commandes de son expédition ; Gorodal assistait les groupes d’étude géologique dans leurs recherches, Dogurõ permit aux étudiants Spirituels de bûcher sur la supposée porte, après des instructions claires et sous sa supervision. Chacun découvrait, apprenait et avançait plus vite à chaque lever de soleil. Mais malgré l’élan pris, il fallait obéir à l’appel de la nuit ; appel dont Gorodal et Dogurõ étaient exemptés. Quand le camp n’était plus que ténèbres et ronflements, ils se débriefaient et analysaient ensemble le fond de la grotte. Logiquement, ils avaient une large longueur d’avance sur les jeunes Zoomorphes, qu’ils se gardaient de partager. Après tout, ils devaient rester maîtres de la situation. Quand le jour poignait, ils sonnaient le réveil. On supposait alors qu’ils avaient eux aussi dormi.
Dans cet engrenage en apparence bien huilé, celui qui veillait le plus à ne pas gripper voulait cajoler sa fille avec une impatience croissante. Gorodal ne pouvait pas s’absenter, moins parce qu’il devait être présent pour prévenir une catastrophe qu’il se savait incapable de laisser sa chatonne à nouveau. Mais heureusement, il y avait une mère extraordinaire, capable de donner de la force à un père qui se languissait de sa petite et de la tendresse à une petite qui se languissait de son père. Lutivunoa le contactait souvent par télépathie pour le soutenir dans sa décision, le rassurait concernant Kilòkin pour qui elle trouvait toujours les mots, les gestes et les mélodies afin de panser son petit cœur en manque. Gorodal se jura qu’à son retour, il lui déclarerait à quel point chaque jour il l’aimait davantage ; aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain.
« On y est presque. »
Ces mots, Gorodal commençait à penser qu’il ne les entendrait pas. La nuit était claire et d’un calme presque mystérieux, tel que mêmes les habituels ronfleurs semblaient se retenir afin de le déranger le moins possible.
« Tu en es sûr ? lui demanda Gorodal, sa voix pointée d’incrédulité.
— Nous sommes à une séquence d’Énergie d’y arriver, lui assura Dogurõ, le regard dénué d’ambiguïté. Miòna et Tovirigo ont tenté une nouvelle approche ; rien qu’aujourd’hui, ils nous ont devancés. Ils sont vraiment doués, ces deux-là. Je comprends mieux ton enthousiasme à leur égard. »
Gorodal n’essaya pas de réprimer le sourire qui jaillit de sa fierté. Il avait tenu des propos durs à son arrivée, mais cela reflétait pour lui combien il en attendait d’eux. En tant que professeur, il était comblé.
« Penses-tu qu’on peut achever le rituel cette nuit ?
— C’est une certitude. Cela étant dit, nous sommes face à un dilemme.
— Je crois avoir deviné lequel. C’est lié au fait même de tenter l’ouverture, j’imagine ?
— Tu as vu juste. Une tentative réussie est tout ce qu’il faut pour la déclencher. La refermer demandera un tout autre rituel.
— Qui prendra lui aussi du temps à trouver.
— Et qui nécessite que la porte soit ouverte.
— Donc soit on risque une ouverture de nuit et de se mettre à dos le groupe pour leur avoir caché des choses…
— … soit on s’expose à la possibilité qu’ils l’ouvrent de jour et on se retrouve à gérer des Zoomorphes surexcités qui voudront entrer. Je doute qu’une option soit préférable à l’autre.
— Cette séquence, tu l’as ?
— J’en suis quasiment sûr. Mais je ne vais pas vérifier pour les raisons qu’on a évoquées… à moins que ce ne soit ce qu’on fasse au final.
— J’aimerais éviter de compromettre mes années de travail si possible…
— Alors, on les laisse ouvrir. Et ensuite ?
— Avant de te répondre, j’aimerais te poser une dernière question.
— Je t’écoute. »
Gorodal détourna le regard vers la grotte avant de poursuivre.
« Quand nous sommes arrivés, tu as mentionné qu’il y a des trouvailles curieuses et d’autres vraiment pas joyeuses. Tu pensais à ce moment-là que le vestige ici renfermerait quelque chose de sombre. Est-ce toujours le cas ?
— C’est même pire. J’ai pu éclaircir quelques souvenirs ces derniers jours ; à chaque fois, les signes présageaient une découverte plus sinistre que la précédente. »
Il pesa ce que Dogurõ venait de lui révéler, et après une courte réflexion :
« Mets-les en garde, parle de ton intuition.
— Tu es optimiste. Penses-tu vraiment qu’ils vont attendre sagement notre approbation ?
— Ils connaissent ton expérience. Si ça ne suffit pas, je serai aussi là en support. Ils ont toujours écouté mes avertissements.
— Attention, tu rajeunis ; je revois le Zoomorphe naïf venu me demander de devenir son père de Transmutation. », rétorqua Dogurõ avec un sourire en coin.
Gorodal ne rajouta rien à part un ronronnement complice. Si Dogurõ plaisantait ainsi, cela voulait dire qu’il lui faisait confiance. Ils passèrent cette nuit à Méditer, afin d’être prêts pour un lendemain qui s’annonçait mouvementé. Comme ils l’avaient anticipé, l’accueil de leurs révélations fut mitigé. Quand Dogurõ annonça qu’il serait le seul à entrer dans un premier temps, les protestations fusèrent.
« C’est nous qui l’avons trouvé !
— C’est injuste ! Pourquoi ce serait vous d’abord ?
— Vous pensez qu’on va accepter ça ? Hors de question ! »
Dogurõ observa Gorodal du coin de l’œil, ce dernier savait quoi faire. Utilisant tous ses attributs, il maintint sa queue pointée vers le sol, les oreilles écartées en évidence et légèrement penchées vers le bas, son nez vibrant doucement, et leva la main, paume tournée vers les Zoomorphes en colère et doigts repliés. Face à ce signe d’apaisement et de dialogue, le brouhaha s’étouffa comme par magie. C’était dans ces situations que Dogurõ était reconnaissant à la Transmutation d’avoir préservé les origines de Gorodal ; d’autres Zoomorphes qui avaient suivi le même chemin n’avaient pas eu cette chance.
« Je comprends votre frustration, commença Gorodal, d’une voix qu’il espérait douce et compatissante. Certes, rien à l’intérieur ne devrait vous attaquer, et même si quelque chose essaye de mordre, le temps l’aura probablement édenté. Mais les pires blessures ne sont pas physiques ; elles ne vous tueront peut-être pas, mais elles peuvent détruire vos vies de façons plus perverses. C’est de ça que Dogurõ veut vous préserver. Il peut faire face à ces choses ; ce qu’il a vécu l’a rendu impossible à briser.
— Et vous, maître Gorodal ? Vous allez l’accompagner, j’imagine.
— Non. »
L’étonnement souffla en rumeur, agitant doucement le groupe comme des brins d’herbe dans la brise.
« Non, insista Gorodal. Pour les mêmes raisons que vous. J’ai beau être bien plus résilient qu’avant, il y a des choses pour lesquelles je ne suis pas encore vraiment prêt. Dogurõ a préféré éviter ne serait-ce que de m’en parler. Je resterai ici, à attendre avec vous. Pourtant, je meurs d’envie de savoir ce qu’il y a là-dedans, comme vous. »
S’il y avait encore un peu de réticence, elle n’avait rien à voir avec l’opposition qui l’avait précédée. Dogurõ le félicita du regard. Gorodal n’estimait pas le mériter ; il avait seulement été sincère, rien d’exceptionnel.
Comme le début de la journée était particulier, le reste ne pouvait que l’être également. Pas d’étude géologique, tout le monde voulait être témoin de l’instant où la boîte à surprises révélerait ses cadeaux. En dehors des étudiants Spirituels aiguillés par Dogurõ, tout le monde s’occupait comme il pouvait en lorgnant régulièrement la grotte. La clairière crépitait d’impatience. Gorodal en profita pour satisfaire la curiosité de ceux et celles qui voulaient connaître comment se passait la vie depuis qu’il avait quitté les siens. L’après-midi était bien entamé quand un bruit sourd se fit entendre.
« Ça y est ! »
C’était la voix de Tovirigo, suivie d’un grondement léger venant de la grotte, bientôt couvert par les acclamations de réjouissance des Zoomorphes. Gorodal était tenté d’ajouter sa contribution à cette joyeuse cacophonie.
« BARRIÈRE MENTALE ! MAINTENANT ! »
Le cri télépathique de Dogurõ le fit réagir immédiatement. Il appliquait à la va-vite la protection sur tous les membres dehors quand elle frappa.
Terreur. Horreur. Douleur. Torture. Blessure. Déchirure. Cruauté. Vie manipulée, déformée, brisée.
Ce torrent déferla sans pitié sur le camp. La vague psychique submergea le groupe de ces émotions, impressions, sensations. Malgré le barrage les protégeant, beaucoup accusèrent le coup et tombèrent à la renverse sous ce flot chargé de négativité. Heureusement, il se tarit vite. Dès qu’il fut passé, Gorodal sonda chaque Zoomorphe : tous étaient en état de choc, les yeux dans le vague et le regard perdu. Certains s’étaient même évanoui. Surpris par le silence pesant, il projeta ses sens dans la forêt alentour… et il comprit. Qu’ils fussent gros ou petits, à plumes ou à fourrure, insectes, mammifères, reptiles… Qu’importe. Ils gisaient tous, inertes là où ils avaient été quand la vague les avait noyés. Sans pouls ni souffle. Même le flux de sève de quelques végétaux s’était arrêté. Gorodal essaya de ne pas penser à ce qu’il se serait passé si Dogurõ ne l’avait pas prévenu à temps. Il aurait été probablement debout au milieu d’un charnier… Il entendait son cœur s’affoler, comme sa partie Zoomorphe. Son côté Inrim était sur le point de les imiter. Et Dogurõ d’ailleurs ? Les étudiants qui étaient avec lui ? Ils avaient été les plus proches quand c’était arrivé. La panique en lui grandissant, il fit volte-face vers la fissure. Le soulagement allégea ses pensées quand il vit son ami sortir avec ses élèves, avant que ne l’écrasât la honte quand il réalisa que, contrairement à celles et ceux que lui avait protégés, ils semblaient juste un peu secoués. Dogurõ les répartissait déjà pour qu’ils s’occupassent des autres. La confiance qu’il avait en lui-même et ses capacités se fissurait et s’effondrait. Un profond sentiment d’illégitimité, d’indignité, s’engouffra en lui.
Dogurõ remarqua son fils de Transmutation en détresse. Il se dépêcha d’assigner des tâches aux derniers Zoomorphes valides et se précipita vers lui. Gorodal releva à peine la tête quand il se campa devant lui.
« J’aurais dû pouvoir faire plus, je les ai à peine couverts. C’est toujours pareil… Je ne suis jamais à la hauteur. Je n’ai pas le droit de me considérer Inr-… »
Il s’interrompit en voyant le bras tendu par Dogurõ ; il attendait qu’il l’empoignât. Il le fit, avec une conviction vacillante et hésitante. Il sentit la main libre de son ami se poser sur son épaule et il releva la tête pour voir son visage. Le regard de l’Inrim devant lui était rivé sur le sien, intensité présente et équivoque absente.
« Mon Corps est une muraille. »
Figé par la stupéfaction, Gorodal considéra son “père” avec des yeux ronds. Il connaissait ces mots ; pourquoi les lui dire ?
« Mon Corps est une muraille. », répéta Dogurõ.
Gorodal comprit alors ce qu’il essayait d’accomplir, et ce que cela impliquait. Il rassembla ses forces pour raffermir sa résolution chancelante, puis enchaîna :
« Mon Esprit est une forteresse.
— Mon Âme est sans faille
— Et hardiesse sans ivresse.
— Parfois je suis armé,
— Toujours je suis paré.
— Ma volonté est une épée,
— Ma détermination un bouclier.
— J’avance solitaire
— Car nous marchons comme un seul Être.
— Je suis mes sœurs et frères
— Car nous sommes nos propres maîtres.
— Nous sommes puissants
— Et non des tyrans.
— Nous nous battons pour protéger
— Et non dominer.
— Notre force existe pour servir
— Et non asservir.
— Je suis pouvoir.
— Je suis ardeur.
— Je suis devoir.
— Je suis honneur.
— Telle est ma maxime,
— Je suis Inrim. »
Ce fut Gorodal qui prononça le dernier vers du Mantra ; immédiatement, une bourrasque en lui chassa brouillard et nuages, balaya impuretés et poussière.
« Tu auras le droit de te sentir indigne quand tu auras oublié notre Mantra, déclara Dogurõ, ferme. Mais je le répéterai toujours pour qu’il ne quitte jamais ta mémoire. »
Il lâcha enfin Gorodal, dont le visage avait trouvé une nouvelle sérénité, et balada son regard sur la clairière.
« Regarde. Ceux que tu as défendus n’ont finalement pas été tant chamboulés que ça. »
En effet, beaucoup étaient déjà sortis de leur torpeur et s’attelaient à leur tour à remettre les autres sur pied.
« Si tu n’avais pas été là, les conséquences auraient pu être désastreuses. Je suis le seul à blâmer. Je soupçonnais que cela pouvait dégénérer et je n’ai pas jugé bon de retirer des Sceaux de Puissance auparavant. Merci d’avoir été à la hauteur à ma place.
— Dogurõ, si tu ne m’avais pas alerté, je n’aurais pas…
— Il n’empêche que ta réaction a été rapide et adaptée. Tu mérites bien plus de reconnaissance que tu n’en reçois. »
Ce que ressentit Gorodal à ce moment-là était indescriptible. Il n’avait jamais été ni ne s’était senti rejeté par son peuple d’adoption, et pourtant, plus que jamais, aujourd’hui il s’y sentait chez lui.
« Je vais prendre un moment pour retirer mes Sceaux et voir si des Zoomorphes ont besoin d’une attention particulière. Pendant ce temps, monte la garde devant l’entrée. Rien ne devrait sortir mais on n’est plus sûr de rien. Et contacte Clovaris. Dis-lui de venir au plus vite.
— Ce n’est pas lui qui rembarre tout le monde avec son excuse qu’il est “occupé à écouter le passé” ?, demanda Gorodal en haussant un sourcil.
— Si ça arrive, transmets-lui ceci de ma part : le passé s’exprime quand les morts parlent. »