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14 # Cicatrice

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Gorodal cligna des yeux. Venait-il d’avoir une absence ? Il décida de retourner dans la grotte. Tout le monde était occupé à tenter de déchiffrer les écritures qu’ils y avaient trouvées. Il prit le temps de scruter, pour ce qui lui semblait être une énième fois, les symboles sur la surface grossièrement aplanie au fond. Ils étaient si usés par le temps qu’ils avaient disparu par endroits. Une sensation désagréable le fit frissonner. Il en était sûr : ce n’était pas ce qu’ils avaient trouvé. Pourtant elle était bien réelle, cette roche familière… étrangère ? Il recula, perturbé. Il avait l’impression que sa mémoire se battait avec elle-même. Il sortit et interrogea Dogurõ. Ce dernier ne partageait pas son ressenti. Clairement, il devait trop se prendre la tête ; il décida que sa présence n’était plus nécessaire. Il prit le temps de saluer tout le monde avant de s’en aller. En passant à Tovirigo et Miòna, il aurait juré que ces deux-là s’étaient soudainement rapprochés. S’était-il passé quelque chose ? Il était définitivement plus que temps qu’il retourne auprès de son amour et de sa chatonne.

Il se téléporta non loin de l’emplacement où il avait détecté Lutivunoa. Il s’approcha à pas de velours. Comme il l’avait senti à sa respiration lente et régulière, elle était assoupie à l’ombre d’un grand arbre aux feuilles dorées. Allongée sur elle dormait Kilòkin, qui suçotait sa queue dans son sommeil. Avec grand soin de ne pas les réveiller, il s’assit près de la tête de sa Sinilodjil. Tout en lui vibrait de cette envie irrépressible de les enlacer, mais il s’en aurait voulu de briser ce moment. Il attendit, étanchant ce besoin avec la vision sereine des êtres les plus chers dans sa vie. Il resta longuement là, avec le bruissement des feuilles et de la brise, puis Lutivunoa ouvrit lentement les yeux. Un sourire sincère illumina son visage en le voyant.

« Tu es revenu. »

Il s’abaissa pour l’embrasser tendrement. Pendant qu’il se redressait, une autre paire de mirettes papillonna hors du sommeil. Quand elle se posa sur Gorodal, les paupières semi-closes de Kilòkin s’ouvrirent d’un coup, et cette dernière s’agita en piaillant de bonheur. Riant aux éclats, la mère mit la petite dans les bras de son père, qui ne se fit pas prier pour rendre l’étreinte de sa fille.

Ces jours de tendresse lui avaient tant manqué ; cependant, il n’avait pas souvenir de ces nuits de détresse. Depuis son retour, il était souvent hanté par des cauchemars, qui l’arrachaient, affolé, à la quiétude de la nuit. Il avait beau se les remémorer à peine au réveil, leur teneur pulsait en lui comme une plaie incapable de cicatriser. Sans qu’il pût l’expliquer, il sentait au fond de ses viscères que ceux-ci étaient trop réels pour n’être que des rêves. Il voyait des gens transformés de force en Zoomorphes ; il se réveillait perdu. Il voyait des Zoomorphes torturés ; il se réveillait peiné et tourmenté. Il voyait des visages dont il oubliait les traits en ouvrant les yeux ; il se réveillait empli de colère. Il voyait des champs de cadavres et des rivières de sang ; il se réveillait écœuré et écrasé par une culpabilité inexplicable. Pourtant, et malheureusement, ces tourments n’étaient rien à côté des pires cauchemars qu’il faisait. Il y voyait des enfants, auxquels on faisait subir des atrocités innommables, qu’on brisait… Il se réveillait les larmes aux yeux, le cœur au bord des lèvres.

Pendant un temps, il pensa que ce ne pouvait être pire… jusqu’à ce qu’il se réveillât, hurlant, paniqué, tremblant, déboussolé, pleurant, dévasté. Dans ces mêmes songes d’horreur, à la place d’une enfant inconnue… il avait vu Kilòkin, qui l’appelait à l’aide désespérément pendant qu’on la détruisait. Par-dessus l’amour et les bras de Lutivunoa, il entendit, plus sonores que jamais, les mots qui résonnaient à chaque fois qu’il s’éveillait :

« Sois prêt !… Plus fort !… Ne les laisse plus jamais faire !… Protège-les !… Protège-la !…»

Désespérés par ces tourments incessants, ils parvenaient à garder leur fille dans l’ignorance de ce qui les troublait, tout en cherchant une explication, une solution à ces nuits. Gorodal était en quête d’aide auprès de ses frères et sœurs Inrims, Lutivunoa pansait son cœur et le soulageait autant que possible. Elle souffrait également, de son incapacité à pouvoir faire plus pour lui ; Gorodal n’en était que plus déterminé à trouver une issue, pour ne plus lui infliger ce fardeau. Dans cette quête, il se résolut à tenter ce qu’il pensait impossible : demander l’assistance de l’Inrim’Edjod en personne. Il n’y avait pas Inrim plus ancien et plus puissant. Mais solliciter le chef des Inrims pour des cauchemars ? Gorodal s’attendait à être éconduit, pourtant il n’en fut rien. Incrédule, Gorodal fut reçu immédiatement : ordre de l’Inrim’Edjod en personne. Et en privé de surcroît : ils étaient seuls tous les deux. Gorodal n’en revenait pas du traitement de faveur qu’on lui faisait. Il avait déjà rencontré ce personnage éminent après sa Transmutation. Ce qu’il dégageait en cet instant était radicalement différent ; le regard soucieux à son égard, l’Inrim’Edjod l’invita chaleureusement :

« Assieds-toi, Gorodal. Dis-moi ce qui te tracasse. »

Gorodal prit place sur un des grands coussins de la petite pièce feutrée. Il raconta ses cauchemars, sa gorge se nouait au long de son récit, et quand il arriva au pire, le simple souvenir vague des traitements infligés à sa fille étranglait son discours. Il ne put contenir le flot qui perla sur son visage. Rélis l’écoutait sans l’interrompre, sans le juger. Lorsque Gorodal eut fini, il reprit enfin la parole :

« Je pourrais dire que tu peux cesser de dormir, mais ce serait très indélicat. La vérité, c’est que c’est la première fois qu’on vient me voir pour des cauchemars aussi persistants et impactants. Tu dis être persuadé que ce qu’ils te montrent est réel, n’est-ce pas ?

— Oui, répondit Gorodal sans hésitation, des larmes encore dans la voix.

— Je vais être honnête : je n’ai décelé en toi aucune trace ou influence qui explique ce que tu vis… mais si ces événements se sont vraiment passé, le message que tu entends à ton réveil n’est probablement pas anodin. Et si tu essayais de l’écouter ?

— Comment cela ?

— Il te dit de devenir plus fort. Et si tu essayais de devenir plus fort ? »

Les yeux exorbités, abasourdi, Gorodal n’en croyait pas ses oreilles. Ce ne pouvait être aussi simple ! L’Inrim’Edjod posa une main sur son épaule.

« Cela ne coûte rien de vérifier. Si ça ne marche pas, reviens me voir. »

Il y avait une conviction dans les yeux de Rélis qui détonnait avec l’incertitude suggérée par ses paroles. N’osant rétorquer, Gorodal rentra chez lui.

Bien que perplexe au départ, il s’entraînait entre ses devoirs de père et de Sinilodjil. Physiquement et Spirituellement, il se renforçait… vite… très vite… trop vite. Personne, surtout pas lui-même, n’expliquait une montée en puissance aussi rapide et vertigineuse. Néanmoins, il arrêta de se poser des questions. Il arrêta car il s’élevait parmi les Inrims. Il arrêta car il était capable de rendre à Lutivunoa ce qu’elle lui avait donné et continuait de donner. Il arrêta car il pouvait combler de bonheur leur chatonne. Il arrêta car il se réveillait chaque jour avec une nouvelle sagesse. Car les voix lui transmettaient désormais une connaissance qu’il savait vraie. Car il serait prêt.

Car les cauchemars avaient cessé.

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