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Chapitre VII + Ballade de l'acrobate bleuâtre au pied poilu

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Prise à l’intérieur d’une très longue robe rouge, sans manches mais au col roulé, cousue dans du lin qui collait à ses respirations ventrales, Nune se tenait droite.

Droite, si droite – la rigidité d’un réverbère. On avait tordu ses cheveux à l’arrière de son crâne en un chignon approximatif, mais droit lui aussi. Ses ongles, rognés d’ordinaire, étaient vernis. Ses souliers étroits lui faisaient mal.

De toute façon, Nune n’avait pour le moment pas l’intention de bouger. C’était aux autres de venir lui claquer des bises et d’imiter des regards pleins de joie. On la prenait par les mains, par les épaules, par les joues et regarde bien l’étendue de mon bonheur pour toi : lèvres dépliées et qui révèlent les dents, yeux tout plissés, air fatigué. Et les mains moites, ça surtout, c’était insupportable.

Nune sentait la présence de Julius à ses côtés. Elle ne le calculait pas. Un occasionnel sourire de compassion à son égard, puis plus rien. C’était déjà trop d’interagir avec tous ces gens si nerveux et bourdonnant sans raison. Nune se tassait au fond d’elle-même.

Julius baignait lui aussi de malaise dans ses vêtements trop beaux pour lui. Il bredouillait. Il frissonnait. Au moins, il n’avait pas à porter de robe collante, de robe coulante, dégueulasse d’une fluidité douceâtre interminable.

Nune sentait la brise du soir sur ses bras nus. Et elle voyait, de très loin lui semblait-il, au-delà de tous ces gens pressés autour d’elle avec leurs démonstrations de bienveillance, le bœuf éventré.

Des gens du village s’appliquaient à lui retirer la peau. Cazeldée et l’ogre qui décapitait des fleurs s’entraidaient. Ils œuvraient avec de longues lames et des gestes circulaires. Au sol s’accumulaient des lambeaux de pelage puants.

Lugubre scène – mais festive, il fallait croire ! Des lampions de partout, enguirlandés autour des arbres – soleils froids et bariolés. La musique se réveillait enfin, battait des ailes, elle pulsait au-dessus des voix, des rires, des bourdonnements des mille insectes du soir.

La terre était meule. On tentait d’installer une estrade.

La mère, le père, tout sourire et tout inquiets, vérifiaient le découpage du bœuf, la qualité du bois ramassé, la motivation des voisins, qui causaient aux lointains cousins épuisés du voyage…

Nune sentait encore tout ça. Son estomac devenait microscopique à l’intérieur de son corps, vieux chewing-gum mâché et ramassé sur lui-même.

Personne dans cette fête n’était maquillé. Les visages étaient lustrés grâce à un astucieux mélange de sueur et de lueur de lampion. Fort charmant.

Personne n’avait osé se présenter de façon séduisante pour la cérémonie la plus officielle des Hauts-Chapeaux-Pointus, orchestrée par les seuls boutiquiers influents du village.

Personne pour éblouir.

Personne pour faire la putain, finalement.

« Mais je suis une putain. » pensa Nune. « Je suis une putain, une chienne, je viendrais du lupanar plutôt que de descendre de cette famille maudite ! Les fantômes me grondent parce que je ne suis pas assez impliquée, je ne souris pas, j’ai sur moi cet air triste increvable… Qu’est-ce que j’en ai à foutre ? Je suis une putain, une chienne parce que je vends toute ma personne, tout mon avenir afin d’assurer un destin rigide duquel je sais déjà tout. Et on me paye pour mon silence, pour mon obéissance muette. Mes parents et mes ancêtres, si fiers de moi, ce sera mon salaire. La belle affaire. La belle arnaque.

« Toute cette vie qui m’attend au-delà de la boutique… Toutes ces vallées, à perte de vue. L’herbe verte toute juteuse de rosée. Les odeurs de sève, de ciels, de vents glacés mais confortables ! Je voudrais danser, je voudrais hurler, salir mes mains de glaise et d’argile et je voudrais sentir… enfin, je voudrais sentir mon cœur qui bat, au moins une fois ! La symbiose avec mon corps. Ici, accrochée ici, il n’y a définitivement que mon esprit qui est en liberté. Et encore… »

Soupir.

Soupir interminable.

Nune soufflait sa rage et son désespoir en petits fantômes inoffensifs. La vapeur brouillait un peu les lumières trop fortes, les silhouettes trop nombreuses ; elle se calquait au grand aplat du ciel nocturne, fantasque. Puis ses détails onduleux se dissolvaient. Plus de vapeur. Plus de soupir.

Mais la rage était encore là.

la rage

la rage

la rage

Pour passer le temps, Nune imagina une catastrophe. Une apocalypse microscopique. Que la carcasse du bœuf se remette sur pied, d’un coup, sanguinolente, en poussant un beuglement à faire trembler la terre. À casser la foutue estrade. Et les gens, horrifiés, qui perdent leur sourire, qui s’enfuient, qui détalent, qui en boivent la poussière à force – et qui suffoquent. Plus personne ne fait le malin. La scène est déserte. Il n’y a que les grillons qui chantent. Il n’y a plus que son cœur qui bat.

Elle éructe un ricanement. Elle attrape le crin restant du bœuf et tout deux s’enfoncent dans la nuit sombre, loin des lampions éblouissants.

Des tambours se mirent à hurler. Leurs échos se prolongèrent jusque dans la colonne vertébrale de Nune, qui sortit de sa transe. Une allée distincte s’ouvrit devant elle et son petit frère. En face, le bœuf éventré.

Nune prit la main de Julius, ravala sa salive et s’avança. Elle fit tout pour donner à sa démarche de la majesté. Elle était assurée, rassurante, elle était là pour le village, elle était là pour la boutique, elle prenait la relève de ses parents, tout le monde comptait sur elle, les ancêtres étaient à son écoute… mais quelle prestance… quelle fierté que ce doit être cette fille pour ses parents, elle a l’air si douce, si impliquée… De la majesté. Oui, c’était le mot : Nune faisait tout pour donner à sa démarche de la majesté.

En réalité, elle n’était pas sûre que son jeu fût crédible. Elle se força cependant à croiser quelques regards parmi la foule divisée en deux rangées voisines. Celui de son père, craintif – celui de Cazeldée, apparemment amusé – celui de l’ogre hippie, sage et serein. Elle lâcha la main de Julius quand celle-ci devint trop moite.

Et ils étaient devant l’estrade, devant le cadavre déjà constellé de mouches. Privé de poils, à vif, c’était moche à voir. Nune et Julius s’assirent à genoux. Leur mère leur tendit à chacun un paquet d’allumettes qu’ils grattèrent et joignirent au bois sous l’animal mort. À force, le feu s’alluma. Le bûcher étincela. Fermant les paupières tachées par l’éclat des flammes, Nune récita une prière adressée aux ancêtres ; elle murmura au départ, puis pria de plus en plus fort – sa gorge lui faisait mal.

Chuchotements. Chuchotements. Chuchotements. Chuchotements.

Les ancêtres les bénirent tour à tour et leur firent mille recommandations. Mamie Miette cuisina Nune et voulut l’épicer à sa guise. Papy Croûton la froissa, la déplia et la replia comme un vieux journal dans lequel, les bésicles au nez, il aurait guigné tout élément susceptible de retenir son attention. Tante Verdure mâcha, remâcha alors dis-moi c’est quoi ton potentiel Nune, hein, dis-moi je t’écoute il faut le savoir, tiens, le contenu d’un flacon de Rancune cite-moi les ingrédients… Il y avait aussi le Père Métal, qui la scrutait. Pas un mot, que du jugement tenace et muet : patibulaire.

Lucinda, maternelle, lui caressait les cheveux. Oncle Coutelas marmottait sans discontinuer ni articuler, si bien que personne ne parvenait à traduire son charabia.

Les genoux contre le bitume. Des petits cailloux se nichaient contre sa peau et l’éraflaient de leurs rebords pointus.

Nune qui priait ou essayait de prier.

Sous ses lèvres, sa mère maintenait une coupe remplie du sang des rivières.

Nune qui priait ou essayait de prier.

Ses pensées comme des danseuses malades, au bord de la syncope. Son cœur se faisait discret, il battait au compte-goutte ; or la peau de Nune ondulait au niveau du poignet.

Elle priait laborieusement.

Le souffle des fantômes l’abreuvait. Elle voulait tout recracher. Au lieu de ça, elle saisit la coupe et la vida d’un trait.

Applaudissements.

Chansons.

Ballade de l’acrobate bleuâtre au pied poilu

Tu es toute entière bleuâtre

Comme un ciel qui n’a pas fini de sécher

Et tuer n’est qu’une bagatelle

pour toi : l’acrobate au pied poilu.

Un pied, un seul, qui émerge de ton tutu

Tu t’habilles en danseuse dans les bois enneigés

englués de rosée.

Un pied, un seul, et tu es acrobate ;

personne n’a su te battre

et tout le monde tu glaces, et tout le monde tu fus.

Tu es toute entière bleuâtre,

prisonnière de tes rêves effilochés

Tu marches dans les bois et tu t’entraînes à fond

Tu t’enfonces dans cette idée que tu vas tout défoncer

Toi : l’acrobate au pied poilu.

Mais les gremlins transpirants geignent

à ta poursuite ; ils se lancent et les fourches s’envolent

Et tu fuis sans crier, majesté sur un pied

Et tu luis d’espoirs beaux vert moiré.

Tu éteins les leurs. Les gremlins repartent –

car tout le monde tu glaces, car tout le monde tu fus.

Quelques monstres restent. Ils restent un peu plus longtemps

Ils te collent de leurs coulures de salive et de sécrétions

Ils s’accrochent à toi comme des branches

Une sacoche bat ta hanche convoitée

ô toi, acrobate plein de passion.

Or, prisonnière de tes rêves effilochés,

Avec ton unique pied

Alors qu’ils ont mille mains

Tu les écrases.

Tu es toute entière bleuâtre

Comme un ciel qui n’a pas fini de sécher

Et tuer n’est qu’une bagatelle

pour toi : l’acrobate au pied poilu.

Un rêve vaut bien une mort,

Crever n’est pas de ton ressort.

***

Cette chansonnette était issue d’un conte populaire que Nune connaissait depuis son enfance. Elle louait l’acharnement à poursuivre ses propres rêves, à écrire sa propre histoire malgré la fatalité (avoir un unique pied poilu) et malgré les gens qui veulent décider pour nous (les monstres et les gremlins). Nune trouvait très ironique le fait que cette chanson revienne le jour de son baptême. Qu’elle le veuille ou non, elle aurait repris la boutique familiale de toute façon.

La bouche pleine de l’amertume du sang des rivières, Nune s’extirpa de la foule et voulut s’asseoir sur un banc. Hélas, un lointain cousin l’y rejoignit aussitôt et lança :

— Tu danses ?

Hochement de tête. Il l’entraîna sur la piste.

— Je m’appelle Gilbas.

— Bah… Moi, c’est Nune, du coup.

Tu es toute entière bleuâtre

Comme un ciel qui n’a pas fini de sécher...

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