Un poids rond, dans sa poche, tirait le vêtement de Julius. Une rêverie abîmée avait été oubliée là. Elle fleurait la groseille, la cannelle et la poussière du grenier. Julius la regarda longtemps s’agiter dans sa paume ouverte, avant de la mettre à la bouche. Il mâcha deux ou trois minutes. C’est poudreux et pas très agréable, le goût des rêveries grisonnantes. Pourquoi s’infliger une pareille remémoration ? À quoi servent les souvenirs, s’ils ne nous guérissent en rien ?
Le garçonnet songea à sa grande sœur, qui gardait ses souvenirs dans de jolis flacons ciselés, qu’elle alignait sur des étagères en bois de rose, à côté de son miroir. Certains soirs, bien après l’extinction des feux, elle se levait, cernée sur toute la joue, avec un air de demi-déesse frappée par la fatalité de sa condition. Nune saisissait un flacon choisi avec soin puis le buvait d’un coup. Toute la lenteur de son rituel contrastait avec la brusquerie de cette rasade, avide, avilissante…
Depuis la fente dans le mur qui lui permettait de l’observer, Julius cherchait à comprendre. Lui, il mâchonnait ses rêveries, à gauche, à droite, puis les laisser moisir pour en produire d’autres. Les rêves ne lui semblaient pas sacrés ; c’était de la pâte, de la gadoue, une sucrerie distrayante… Les rêves et les souvenirs, d’ailleurs. Nune, ridicule dans sa majesté de ses rites nocturnes, le faisait doucement rire.
Une curiosité perdurait cependant. Si sa sœur buvait ses souvenirs, était-ce pour les mémoriser ou pour empêcher leur pérenne conservation ? Qu’est-ce que Nune voulait ou ne voulait pas oublier ?
Qu’avait-elle à oublier ?
Leur enfance avait été si belle... et déjà elle s’achevait.
Nune avait toujours eu l’humeur grognonne et un peu morose – mais elle avait de l’éclat, jadis. L’insolence des grandes sœurs.
Quand ils étaient petits, elle le défendait corps et âme devant les accusations éhontées du Père Métal ; pour un oui, pour un non, il menaçait Julius et elle s’exclamait, rejetant sa chaise, abattant le poing sur la table.
Avec Mamie Miette et Papy Croûton, c’était un peu différent. Leur gentillesse n’avait eu d’égale que leur absence de communication. Aux conflits ils préféraient ronchonner sans paroles.
Julius les revoyait, assis tout deux face à face à la table de la cuisine, à éplucher des pommes de terre ou à boire leur café, le matin. Lorsqu’ils étaient d’humeur sinistre, les épluchures retombaient comme des cheveux morts sur le bois du meuble. Une ligne noire et incisive, verticale, creusait l’espace entre leurs sourcils. Ils coinçaient leur nez au fond de leur tasse en engendrant de longs silences dans lesquels on se débattait sans pouvoir nager.
Alors Nune ouvrait la fenêtre. Le pépiement des oiseaux venait becqueter l’absence de bruit. Elle chantonnait elle aussi. Ou campait d’un coup le problème persistant devant eux. Par conséquent, plus de possibilité de fuite.
Dorénavant, sous leur vaporeuse et grisâtre forme de fantôme, les grands-parents étaient assourdissants de discrétion. Ils restaient assis dans leur ancienne chambre dans leurs poreuses loques. Ils scrutaient le plancher, tranquilles, car Nune ne viendrait plus les secouer.
Julius avait le souvenir d’une sœur qui aimait sa famille et la boutique – et qui l’aimait, lui, plus que tout le reste.
Mais il ignorait si c’était encore le cas. Depuis quelques mois, elle le traitait comme une vermine. Elle se réfugiait dans sa chambre. Elle pleurait tout le temps.
Il n’avait jamais été question de disputes autrefois. Lorsqu’elle ne jouait pas avec lui, elle était avec Elphine, à parcourir les vallées herbeuses pleines d’insectes. À Julius, ça lui allait. Il aimait bien Elphine – toujours le mot pour rire, pour choquer, toujours très sophistiquée. Elle cerclait ses yeux de noir et portait de hauts talons, c’était impressionnant et Maman désapprouvait. Nune riait et disait : « On s’en fiche ! » Alors Julius riait et s’en fichait.
Qu’est-ce qui avait changé depuis ?
Qu’est-ce que ça voulait dire, prendre la relève de la boutique ? Toute cette pression, toute cette tension indigeste planquée partout à la maison…
La tradition familiale voulait qu’un antiquaire à émotions cesse la gérance de l’entreprise dès cinquante-cinq ans. Cela ne voulait pas dire qu’à cet âge, ils arrêtaient de travailler. Officiellement toutefois, la boutique ne leur appartenait plus ; c’étaient aux enfants de la mener. Et Maman les avait eu tard, Nune et lui.
— Bientôt le baptême, murmura Julius.
Bibelot et Lotrudgore hochèrent la tête, au pied de son lit.
— Maman m’a expliqué, il y aura un sacrifice de bœuf. Ça va faire de très grandes flammes.
Ils n’en étaient pas à leur première cérémonie sacrificielle. Un travail mal fait, un flacon brisé ou une négligence de la clientèle menait à la colère des ancêtres. Ils couraient de partout. Ils renversaient les meubles. Ils parasitaient vos pensées et s’infiltraient dans vos rêves.
Les fantômes ayant toujours aimé le goût du sang, un sacrifice animal était alors la meilleure manière de les calmer.
La dernière fois, Papa avait renversé la moitié du rêve 23 de Grande-Tante Greuz. Tous les quatre, ils s’étaient agenouillés dans la cour devant un grand poisson éventré. Le jardin avait pué pendant une semaine, après ça.
Julius se releva de sa couchette, le corps ankylosé par son recroquevillement. Son chagrin puait comme ce grand poisson survenu du passé. La mémoire jouait avec ses sens et il se revoyait accroupi, nez froncé, et sur ses bras les reflets du feu qui se projetaient en ondoyantes torsades rousses…
Le garçonnet s’ébroua. Pas besoin des conseils de Lotrudgore : Julius allait mettre fin à sa triste incertitude dès maintenant. Il quitta sa chambre d’un pas décidé et gratta à celle de Nune.
— Qui est là ?
— Julius.
— Tu veux quoi ?
— Ouvre.
Julius entendit un soupir, des pas et une fois le verrou tiré, la tête renfrognée de sa sœur apparut dans l’entrebâillement de la porte. Mal-à-l’aise, le garçonnet tourna sa langue dans sa bouche et piétina. Alors Nune, avec un éloquent regard au ciel, lui ouvrit le passage.
— T’en fais des chichis ! Qu’est-ce qu’il y a ?
— Nune, est-ce que… est-ce que…
Julius resta debout au milieu de la pièce. Tout son courage était retombé. Devant lui Nune s’était affalée dans son lit et jouait avec les plis de son oreiller. Se dandinant, se tortillant, grimaçant et penaud, le jeune frère faisait gaffe à ne frôler rien d’autre, du bout de ses pieds, que la surface rêche du plancher. C’est vrai qu’il était rêche, ce plancher. À travers ses chaussettes, Julius sentait le motif du bois imprimer sa peau.
Heureusement, en tournant les yeux vers la fenêtre, son frémissement nerveux se tut. Il prit une grande inspiration et demanda :
— Nune, est-ce que tu m’aimes encore ?
L’horloge faisait tic-tac dans la cuisine. Nune se redressa sur son séant. Elle s’humecta les lèvres et fixa son petit frère, mais sans hostilité.
— Mais... ? Mais bien sûr !
Ses longs yeux de chat maintenant grand ouverts, sombres, parcourus de striures convergentes, de mouillures éparses... Même le satellite qui tachait l’œil, en son milieu, semblait flou. Tous les traits de son visage tiraient vers le bas.
— Je suis désolée si je donne une impression de… Pardon.
— Ça fait super longtemps qu’on ne joue plus ensemble. Tu me disputes tout le temps. T’as toujours envie d’être seule.
— Tu n’y es pour rien si je suis triste, murmura Nune. Pour rien du tout.
Julius baissa la tête.
— C’est vrai ?
— Oui, c’est vrai. Viens là.
En deux pas, il couvrit la distance qui le séparait de ses bras. Ça lui donnait envie de pleurer, cette chaleur enveloppante qu’il avait cru inaccessible – mais le garçonnet ravala ses larmes. Nune faisait pareil : elle prenait de grandes inspirations qui hoquetaient.
— C’est… c’est le baptême qui te stresse ?
Nune se détacha légèrement de lui. Elle regardait ailleurs. Quelque part dans les plis de ses vêtements en vrac parterre.
— Un peu, admit-elle.
— Et c’est…
Julius hésita, puis baissa d’un ton comme pour dire un gros mot :
— … c’est Elphine ?
Le visage de sa sœur s’ombra d’un rictus ironique.
— Ouais, aussi. Mais elle ne fait pas tout. Elle n’a pas le privilège d’une aussi grande place. Encore heureux !
Tiens ? Julius n’avait encore jamais perçu le piquant de rancœur que Nune éprouvait à l’égard d’Elphine. Pour lui, dès qu’il s’agissait d’évoquer son ancienne amie, Nune sombrait dans un chagrin bleu nuit épais et collant, étouffant, plein de grumeaux.
Mais sous le chagrin l’orage. Personne ne l’avait prévenu de ça.
Nune réprimait tout.
— Ce qu’il s’est passé, c’est que son absence a laissé un grand vide en moi. Et j’ai beau chercher partout, je n’ai rien pour le remplir à nouveau, ici. Tout est fade, tout est mort. Les Hauts-Chapeaux-Pointus, c’est censé être le refuge des marginaux – d’accord. Par contre, j’ai l’impression que tous ceux qui s’amènent ne veulent pas contrarier. Ils s’engluent tous dans une routine. Ils mâchent et remâchent leur petite tristesse satisfaite d’être inaptes à la société. Je ne sais pas s’ils se rendent compte qu’en venant là, ils font exactement ce qu’on attend d’eux. Ils ne dérangent personne. Ils se terrent, ils se taisent ; les gens normaux ont à peine conscience de leur existence. On devrait faire front, bordel ! On devrait crier à la gueule du monde : « Nous aussi on est vivants ! Nous aussi nous avons envie de vivre ! »
Nune se balançait en parlant. En avant, en arrière. En avant, en arrière. Les phrases lui échappaient comme ces larmes qu’elle ne versait pas. Elles coulaient, c’était fluide.
— Mais non. Le seul truc qui sauve le village de l’oubli total, c’est la boutique. Ça ramène des curieux, des touristes. Quel pittoresque lieu-dit, n’est-ce pas ? Et la tête de ces habitants, c’est drôle à voir !
« Je ne sais même pas si on aide vraiment nos voisins en leur vendant des rêves, des émotions, en leur reconstituant une mémoire. Peut-être qu’ils en oublient qu’ils sont différents. Qu’ils sont monstrueux. Peut-être que ça renforce leur déni. Ils ne pensent plus à la colère. Et s’ils sont retranchés ici, si aucune autre vallée ne leur est autorisée, c’est pas grave, au fond. Ils ont déjà une toute petite place et un confort routinier. Mais moi, je m’en fous que ce soit suffisant. Je veux ma liberté entière. Je veux sortir de l’ombre et du silence. Je n’ai jamais tué personne mais je connais déjà le goût du sang. C’est drôle, hein ? »
— Non, c’est pas très drôle, rectifia Julius, pensif.
Nune eut un vague sourire :
— Voilà ce que ça me fait le vide creusé par Elphine. Plus les semaines passent et plus je la déteste.
Comme pour illustrer ses paroles, Nune saisit un oreiller et le pressa contre son ventre. Julius toutefois n’était pas dupe. Il savait que ce geste servait à masquer son trouble et une hésitation à ajouter quelque chose. La jeune femme, contemplant quelque part entre les plis du drap, finit par se confier d’une toute petite voix :
— Je la déteste mais elle me manque. Au fond, je sais qu’au moindre signe de sa part, aussi minime soit-il, je me calmerais. Je lui pardonnerais tout sans réfléchir, comme un automatisme. Je suis pathétique. C’est horrible, j’aimerais tant la revoir, j’aimerais tant qu’elle revienne…
Sa bouche se tordit bizarrement.
— Julius, tu crois qu’elle va revenir ?
***
Par l’un de ces remous bizarres de la pensée – qui agit comme une vague : gonflant, se repliant, s’étalant et s’effaçant – Nune en revint au souvenir de cet oiseau trouvé mort devant la maison, il y avait neuf ans de cela.
L’oiseau mort.
Déposé tel une offrande, faisant office de sacrifice, alors qu’au final, sa présence à cette place ne dépendait que d’un hasard factice.
L’oiseau mort.
L’âme de Nune était en forme d’oiseau mort
depuis Elphine,
ou depuis plus longtemps encore.
Nune écrivit
En marge d’un cahier
Sans toi, mes rêves ont un goût de rossignol mort. Je me demande comment je ferais demain encore, dans ma solitude comme un vêtement trop court ; vais-je une nouvelle fois me tourner vers toi, et mes souvenirs, et toute cette insuffisance… ? Dorénavant, j’ai l’impression que tout ce qui va advenir sera faux, que ce sera en plastique. Que je vais mourir d’être trop loin et que le vide va creuser sa place. Qui pour m’entourer ?
Je vais mourir d’angoisse. Je vais geler de déplaisir. Ou peut-être, un jour, vais-je m’éclater… qui sait ? Mais je ne me sens pas à la hauteur. Le baptême, la boutique, ton absence… Sans toi, mes rêves ont un goût de rossignol mort.