Julius trouvait l’odeur de l’eau de vaisselle dégueulasse. Or il mourrait d’envie de la goûter, par devoir de vérification.
Julius avait, d’après sa mère, de « curieuses idées sur le monde ». Par exemple, il adorait regarder très longtemps la baie vitrée traversée de lumière, et salie de traces de mains et de bavures d’enfants. Il aimait se coucher sur le tapis, à côté du chien. Et dessiner des visages souriants avec les plis des couvertures.
À l’école, Julius avait trois amis : Criquet, Bibelot et Lotrudgore. À part lui, personne ne les avait jamais vus. Une certitude demeurait néanmoins : ils étaient beaucoup plus intéressants que l’ensemble de ses camarades de classe.
Julius faisait trois nœuds à ses lacets et deux ourlets à ses pantalons. Il se lavait les dents au savon blanc et tous les matins, laquait ses cheveux avec soin… avant de tout défaire précipitamment. C’était une corvée que ce gosse car il posait toujours des questions dérangeantes. Et quand on lui donnait une rêverie à grignoter, il la gardait longtemps, très longtemps au fond de sa poche, prétextant qu’il en produisait déjà assez comme ça. « Et c’est foutrement chiant », confiait-il à Criquet.
Julius regardait les clients. Il imaginait leur vie.
Aujourd’hui, c’était une madame qui se présenta au pas de la porte. Elle n’appartenait pas au village.
Derrière la vitrine, on voyait son chapeau dentelé, sa gorge comme celle d’une grenouille et la robe rose lourde de breloques, pleine de jupons. Intrigué, Julius s’assit sur le comptoir en agitant ses jambes ballantes.
— Papa ? Il y a une dame…
Le papa revint vite de l’arrière-boutique, son café encore en main. L’étonnante femme poussa la porte parmi le remue-ménage des carillons.
— Bonjour !
— Bonjour, Madame. Que puis-je faire pour vous ?
Elle souffla et marmotta en remettant en place sa coiffure oscillante. Son chapeau ne bougea pas. Julius fixa la figure meublée d’une bouche géante, d’un nez montagneux et d’un regard absent. Sa peau, quelque fut sa teinte d’origine, était aujourd’hui recouverte d’une substance farineuse. Le garçonnet n’avait jamais vu ça et concerta son père des yeux.
Julius père ne lui répondit pas. Il resta impénétrable – sauf au niveau de ses sourcils, qui gigotaient.
— Madame ?
— Vous pourrez me rendre heureuse, par exemple…
Enfin une parole distincte. La femme se balança.
— Je m’appelle Crécerelle. Je visite votre charmant petit village. C’est pittoresque, hein… ?
— Si on veut.
— Moi, je trouve. Et puisque vous vendez des émotions, j’aimerais que vous me donniez un quelque chose qui me permette de profiter au maximum de tout ce que je vois. Vous avez ça ?
— Oui, possible… (L’antiquaire restait méfiant :) mais pourquoi voudriez-vous de la joie ? Vous semblez déjà… comment dire… expansive ?
— Une semaine que mon frère est mort.
Le silence se fit. La grosse bouche mollit. Dans les yeux, le vide fondit, remplacé par une détresse alarmante et constellée de scintillements. Julius père chercha l’inspiration au fond de sa tasse de café. Ce qui donna :
— Je suis désolé.
Puis :
— Toutes mes condoléances.
A nouveau, le silence. Il hurlait. Un bruit de reniflements troua bientôt le vertige de ce cri. Julius père commença lui aussi à pianoter sur le comptoir. Le fils sauta de son perchoir pour proposer un mouchoir à la cliente.
— Tenez. Vous voulez parler de votre frère ?
— Non. C’était un cafard. Il était méchant. Donnez-moi de la Joie, que je m’en aille.
— On va vous donner de l’Apaisement, décida l’enfant face à son père inexpressif. C’est normal d’être triste. De la joie, ça me semblerait juste… inapproprié.
Père et fils s’entraidèrent pour retrouver le flacon parmi les étagères blindées. L’Apaisement était contenu dans une fiole ronde et lisse, terminée d’un délicat bouchon beige brillant. L’antiquaire tendit la potion à la femme en lui débitant :
— L’Apaisement est constitué de trois cuillères de poussière d'étoiles. De cinq gouttes de jus de Lune, d'une goutte de grenadine, de miettes de pain, de morceaux d'orties, d'une pincée de sucre et de salive de colombe. Buvez-en une gorgée tous les jours et si vous trouvez cette mixture assez... acide, je vous conseille de la laisser mijoter une ou deux heures avant l’emploi. Deux plumes de bronze, s'il vous plaît, Madame Crécerelle.
Badigeonnée de larmes et de maquillage, la dame paya, s’empara du flacon et s’en fut honteusement, tête basse, la robe traînant autour d’elle.
L’antiquaire retira ses lunettes et se massa les yeux. À croire que cette rencontre l’eut épuisé. Julius attendit tranquillement à côté de lui des instructions qui vinrent bientôt :
— Julius ? On est mardi. Prépare le panier de livraison pour Madame Cazeldée. Son traitement est complexe, ne confond pas souvenirs et émotions. Moi, il faut absolument que j’embouteille deux de mes rêves. À tout de suite, fiston.
— Nune ! Tu dois livrer pour la Fée-Aux-Mille-Cadavres ! C’est Papa qui l’a dit. T’es où… ?
Julius mit sa main en visière sur ses yeux, ce qui n’était absolument pas nécessaire. Nune était assise au bord du puits, au centre de la cour. Elle jetait des cailloux dedans. Elle comparait dans sa tête le bruit de l’un, le bruit de l’autre – leur « plouf » respectif. Son visage dodelinait parce qu’elle chantonnait quelque chose.
Julius s’approcha.
— Tu dois aller livrer la Fée-Aux-Mille…
— J’ai entendu.
— C’est Papa qui l’a dit. Pourquoi tu t’es fait une tête comme ça ?
— Je me suis maquillée.
— Et pourquoi tu t’es maquillée ?
— J’sais pas. Je voulais voir à quoi d’autre je pouvais ressembler.
— Tu veux faire comme Elphine ?
— Non. Ferme-la.
— Elphine, Maman elle l’aime pas trop, mais moi, je l’aime bien. Elle faisait des blagues.
Nune le fusilla des yeux. Julius lui rendit un regard innocent, hocha nonchalamment les épaules, fit mine de partir, puis :
— Et si les gens te traitent de salope ?
— Et mon poing dans ta gueule, tu connais ?!
— Pas envie de connaître.
Le petit frère prit vite ses jambes à son cou quand il vit sa sœur se lever.
— Et n’oublie pas la commaaaaande !!!
Conte de la Fée-Aux-Mille-Cadavres
Il était une fois une fée toute gentille et mignonne qui plus que tout au monde aimait écraser des gendarmes dans son jardin. Cazeldée croyait en la vertu des plaisirs simples, et s’abandonnait avec ravissement à des passe-temps comme parcourir de la langue les passoires et faire glisser des poissons morts sur ses pieds nus.
Au pays des fées, elle n’était pas une enfant très appréciée. Ce n’est pas tant qu’ils la harcelaient, mais ses camarades de classe la mettaient à l’écart. Cazeldée faisait peur avec ses vastes yeux globuleux. Petite, la fée fuyait si souvent de l’école que plus personne ne s’en inquiétait.
De fait, elle explorait les plus obscurs des espaces retranchés. Elle humait les nénuphars en compagnie des crapauds. Elle vit de ses propres yeux (elle le jura !) une colombe copuler avec son ombre ; et de cette drôle d’union naquit une colombre.
On lui reprochait de raconter des sornettes, d’être une girouette dans ses affects et ses émotions. On lui reprochait de mâcher des orties jusqu’à l’indigestion – ça lui faisait aussi la langue boutonneuse. On lui reprochait un appétit sensoriel intarissable. Cazeldée était en contact physique permanent avec le monde et les choses du monde ; elle se frottait à lui, à elles, elle cherchait toujours plus à tout connaître, à tout ressentir et à tout goûter.
On lui reprochait certes beaucoup de choses. Mais personne ne parvint à lui faire passer ce rapport ardent et tellurique avec le réel. C’était salace, malsain à voir. On lui aurait apporté une portée de bébés serpents, la jeune fée les aurait aspiré un à un.
La tradition voulait qu’à seize ans, toute jeune fée se mariât. Ce fut dur de trouver un mari pour elle, et se fut d’autant plus dur pour Cazeldée de devenir une épouse bonne, fidèle et serviable. Au lieu de tenir une maison, on la retrouvait à barboter dans les marécages. Au lieu d’apprendre conventionnellement la magie, elle saluait la beauté poisseuse de l’existence par toutes les fibres de son être.
Au terme de deux ans de mariage, Cazeldée n’y tînt plus. Alors que son époux lui tournait autour avec un désir spécifique, la fée s’empara d’un couteau et le lui planta dans l’estomac. Elle s’y reprit à plusieurs fois, étonnée de la matière flasque qu’elle travaillait, des gargouillis convulsifs qu’elle entendait, et de tout ce rouge qui bouillait, grouillait et s’étalait sur les beaux tapis sophistiqués.
Cazeldée avait toujours aimé l’odeur de son mari. Elle lui coupa donc les cheveux et les entreposa dans un bocal hermétiquement fermé. Puis elle lui embrassa la peau, la lécha, la mordit puis finit par en arracher un morceau. Puis deux. Puis elle mangea son mari en entier, avec rage et précaution, s’essuyant dans sa jupe, savourant des yeux tout le rouge moche et suintant, puis des mains le gluant des organes mis en lumière. Parfois, elle se levait pour faire frire quelques lamelles de chair. Après quoi elle retournait s’agenouiller auprès du cadavre et besognait encore.
De ce soir-là, Cazeldée se souvenait moins du goût de son mari que de son sentiment d’exaltation. Enfin elle prenait le contrôle de sa vie, de ce bonhomme rabat-joie... enfin un déluge sensoriel digne de ce nom… enfin la paix ! Et jusque dans son festin perdurait un respect risible à l’égard de son époux ; dans la compulsion ses gestes gardaient une délicatesse. Elle semblait le bousculer volontairement puis lui murmurait « pardon », les yeux baissés, avec pitié et affectation.
Le lendemain, Cazeldée fut bannie du pays des fées. Elle suscitait désormais l’horreur et constituait un mythe terrible pour les prochaines générations. Apprenant la nouvelle, Cazeldée s’en fut sans un mot pour personne, une sacoche battant sa hanche, parmi les montagnes qui l’engloutirent.