Nune avait grand soif d’absolu.
Désespérément, elle cherchait un prétexte pour fuir ce monde – son monde, qui se trouvait être ce hameau de bâtisses moisies et dépareillées.
Les Hauts-Chapeaux-Pointus : un village convalescent, rempli par une Maison de fantômes morts et vivants. Les parents de Nune, ne déjouant aucun rite ancestral, vendaient des rêves, des souvenirs et des émotions.
On y venait se reconstituer une vie petit à petit, flacon par flacon, dans l’oubli de la sienne propre, dans un élan purificateur de son unique intériorité.
Se laver de soi : un grand sujet.
Nune buvait depuis sa plus tendre enfance les souvenirs de ses ancêtres qui lui enseignaient ainsi les protocoles du métier. Bientôt, ce serait à son tour de tenir la misérable boutique. Nune n’avait pas hâte. Elle n’avait plus hâte de rien. Plus elle se dépossédait des fantasmagories criardes de son enfance, plus l’existence lui semblait terne, car rien au monde n’avait les mêmes couleurs que son imaginaire.
Une envie d’en finir. Nune avait grand soif d’absolu.
Il y avait quelques mois de cela, sa meilleure amie avait quitté le village. Et si la vie n’avait plus la couleur de son imaginaire ni la couleur des yeux d’Elphine, la vie ne voyait plus rien. Nune était enceinte d’un vide : Elphine n’était plus là.
Une routine toute tracée. Un quotidien bricolé, noueux mais droit. Des larmes visqueuses, tellement gluantes qu’elles collent aux joues, tellement gluantes qu’à les essuyer on use de frottements, de grattements, de stratégies violentes qui irritent la peau.
Toute entière, Nune était noyée de ce genre de larmes dégueulasses qui délavent le regard de sa lueur primaire. Et elle contemplait, au-dessus d’elle, le ciel qui pleurait lui aussi de l’eau polluée.
Le ciel. La chair sans rides de l’absolu.
Planquée au sommet de la Maison, toute ronde comme une bulle, la chambre de Nune donnait un accès privilégié au ciel. Derrière la lucarne ondulaient de longs et souples nuages, parmi une eau bleue et quasi lactescente. En outre, la fenêtre jetait dans la pièce un long rectangle de lumière qui grimpait aux murs et s’appesantissait sur le tapis.
Des robes et des livres éparpillés sur le sol. Les murs étaient fleuris d’un papier peint imprimé de lys. L’étroite couchette, sous les poutres, était bordée d’une courtepointe multicolore aux coutures argentées.
Comme chaque matin, Nune procédait à l’inspection de son visage – exercice quotidien et complexe, qui lui tordait dans le ventre des tas de spectres d’angoisse.
On reprochait à sa figure une tristesse. Une tristesse apparemment gravée par tel pli de peau, tel cerne violet ou telle opacité de l’œil. La tristesse avait dégradé et appesanti deux belles pommettes qui désormais étaient fixées basses et flasques de fatigue.
Nune avait en plus des traits fins dissous dans un teint blafard alarmant, irrégulier, rosi ou bleui par endroits. Un joli nez pointu, pour sa défense. Des yeux en amande à la voluptueuse courbure. Deux rideaux de cheveux noirs à la raie centrale défrichée comme il faut. Son corps longiligne et saillant était timide en rondeurs – et même ses seins formaient davantage des triangles que des ronds.
Ce n’était pas forcément difficile de se sentir belle, mais c’était difficile de se sentir bien. On était un peu à l’étroit là-dedans. Dans cette chambre, dans ce corps. Ça faisait une cage en plus. Nune tordait ses barreaux comme elle pouvait.
La jeune femme trouvait son visage fade. C’est pourquoi une discrète audace l’avait mené à acheter un crayon et un mascara. Jusqu’alors, pour seule coquetterie, Nune n’avait eu droit qu’à un léger blush sur les joues. Elle tenta maladroitement de se maquiller. Elle appuya sur son cerne pour découvrir la muqueuse rouge et luisante de son œil. En bordure, elle appliqua, en tremblotant de la main, le crayon gras.
— Tu vas où comme ça ?
Nune tressaillit.
Sa mère, bras croisés depuis l’encadrement de la porte, la toisait. Beaucoup de rides sur le front et une bouche entre parenthèses ; ce n’est pas nécessaire d’en dire plus, le regard maternel était clairement désapprobateur.
— Nulle part, bredouilla Nune. C’est… c’est Elphine qui m’avait passé des affaires. Je veux voir à quoi je ressemble.
— Si tu sors comme ça au village, on va te traiter de salope.
La mère repartit sur ces paroles. Julius aussi piqua une tête et s’en fut sans surprise ni commentaire. Nune se mordit les lèvres. Sur sa paupière, une rangée de cils à demi noircis. Le maquillage semblait soudain huileux, dégoulinant de vices.
Nune ferma très fort les yeux. Même repliée dans sa chambre, on la laissait rarement tranquille. Elle hésita à se rincer la figure, et imagina avec délice les coulures de mascara, la boue noirâtre agglutinée dans son grain de peau. Rivières pétrolières et baveuses, destinées à disparaître…
— Non.
Nune termina de se maquiller avec soin. Quand Elphine se maquillait, personne ne la traitait de salope. Et au pire, qu’est-ce qu’on s’en foutait… ?
Ce n’était pas son problème, l’étroitesse d’esprit des autres. Au contraire, Nune voulait apprendre à vivre en dehors du prisme enclavant du qu’en-dira-t-on. Ne persistait en elle que cet impérieux désir de liberté.
Et celui de serrer Elphine dans ses bras.
***
Fin prête et farouche, Nune descendit les escaliers : ils menaient directement à la boutique.
Une boutique d’antiquaire à émotions dispose d’un comptoir et de très lourdes étagères croulantes de flacons. C’est tout. Tout est fait de bois encore résineux aux coins. Ça pue la sève, la cire d’abeille et la poussière moutonneuse.
Nune suffoquait à moitié entre les quatre murs qui, s’ils n’étaient pas couverts de potions, étaient joints de tableaux pleins de faciès sévères, grisonnants partout sauf aux cernes. Elle se foutait tout bas de la gueule d’Oncle Coutelas, ou de celle du Père Métal qui effrayait tant son petit frère.
Entre les portraits béait une porte-fenêtre donnant sur une cour commune au hameau. De chaque côté, les maisons des ogres. Ou plutôt, il y avait celle de l’ogre qui décapitait les fleurs, celle de l’ogre hippie végétarien et de ses gosses puis celle du gnome aux ignominies facétieuses. Pour le coup, ce dernier personnage était réellement effrayant.
Dans le village, on comptait surtout des locations pour touristes. Mais il y avait aussi la maison de la fée qui dépeçait des oiseaux à longueur de journées et celle d’une vieillarde très seule et apparemment très ordinaire.
À force, on commençait à très bien connaître leur histoire.
Conte de l’ogre qui décapitait des fleurs
L’ogre qui décapitait des fleurs a une histoire bien simple mais palpitante dans son genre.
Il est né dans une cabane au sommet d’une montagne, à des kilomètres de là, et d’une mère qui gueulait à s’en crever les poumons. Il a grandi dans une grande solitude ; personne n’a été là pour contempler la robustesse de son corps et la difformité de sa figure. Là-haut, là-bas, il gardait des chèvres avec sa mère. Il a été nourri par le lait de sa mère puis par le lait des chèvres.
Un jour, un mec est passé dans les plaines ; il a vu l’ogre, il a hurlé et il a décampé. L’ogre lui a couru après pour faire connaissance. Le mec était fleuriste et lui a donné des fleurs. L’ogre les a mangé. Puis ils devinrent amis pendant une semaine – c’est-à-dire que le mec lui présentait en tremblant des fleurs que l’ogre bouffait une à une en lui faisant les yeux doux.
L’ogre ne mangeait que la tête. La tige, c’était vert comme les légumes et c’est sacrément ennuyeux les légumes.
Bref. Au bout d’une semaine, le mec s’est planqué et l’ogre s’est senti tout triste, en descendant au village, de ne trouver personne qui l’attendait. À la place, les villageois s’étaient mis à lui jeter des pierres en le traitant de monstre.
L’ogre a demandé à sa mère s’il était un monstre ; elle lui a répondu que c’était une question de point de vue. Pour elle, il n’était rien d’autre que son fils. Alors l’ogre lui a demandé si elle pensait que dans les autres villages, les gens auraient des points de vue différents. Elle a dit : « Peut-être. »
L’ogre a pris un baluchon et est parti se confronter au monde. Pendant dix ans, il a migré de village en village à la recherche d’un point de vue plus sympa à son égard. C’était difficile à trouver : de manière générale, les gens, s’ils ne le frappaient pas, le scrutaient avec dégoût ou stupéfaction.
Quand l’ogre arriva au lieu-dit des Hauts-Chapeaux-Pointus, il n’avait plus d’attentes du tout. Il portait, en plus de son baluchon, un fardeau de désespoir sur chaque œil, en conséquence de quoi il avançait les paupières mi-closes et les cils garnis de larmes. Et les habitants des Hauts-Chapeaux-Pointus l’accueillirent comme un fils prodigue. En un rien de temps il fut chez lui, nourri, logé, exactement à sa place parmi les marginaux de la vallée.
Chez l’antiquaire à émotions, il vint se reconstituer une vie plus aventureuse. Il cherchait en outre à comprendre le puzzle de sa confiance en lui éclatée – et il y parvenait un peu. En terme d’émotions, il achetait de quoi se sentir heureux et pas trop seul.
Et il n’achetait jamais de rêves.
« Ça, c’est un coup à être déçu. » disait-il humblement. Et bien sûr, il a toujours continué à décapiter les fleurs à coups de dents.
***
L’éclairage était doux et la boutique silencieuse. Puis des pas retentirent. Nune se précipita dehors.