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Le blanc qui tue

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Par Nqadiri

Slide 1 : Le Logo.

Pas n'importe quel logo. Un cercle. Blanc sur fond blanc. Si parfaitement blanc qu'on ne le distingue qu'à cause de son ombre — une ombre elle-même si pâle qu'elle ressemble davantage à un souvenir d'ombre, à ce qui reste quand l'ombre a été passée à la javel, essorée à 1200 tours par minute, séchée au soleil d'un été qui n'a jamais existé, repassée avec un fer dont la semelle n'a jamais touché un tissu sale.

Nabil Serghini regarde ce cercle depuis quarante-sept secondes.

Il le sait parce qu'il a compté. Parce qu'il compte toujours. Parce que compter est sa façon de garder le contrôle quand tout le reste lui échappe — les émotions, les intuitions, les certitudes qui s'effritent comme du crépi mal posé sur un mur trop humide. Les chiffres, eux, ne mentent pas. Les chiffres sont purs. Les chiffres sont ce qui reste quand on a enlevé tout le reste : les doutes, les nuances, les peut-être et les sans-doute, les opinions et les convictions, toute cette bouillie humaine qui complique les décisions et ralentit les carrières.

Quarante-sept secondes. Bientôt quarante-huit. Puis quarante-neuf. Puis cinquante.

Une éternité en temps corporate. L'équivalent de trois slides normales — ces slides bourrées de bullet points que personne ne lit, de graphiques que personne ne comprend, de photos de banques d'images que tout le monde a déjà vues mille fois : la poignée de main multi-ethnique, l'open space lumineux avec des plantes vertes, l'équipe qui sourit devant un tableau blanc couvert de post-it. L'équivalent de deux questions du directeur financier — ces questions qui ressemblent à des accusations déguisées en interrogations, « quel est le ROI projeté ? », « avez-vous intégré le coût d'opportunité ? », « comment justifiez-vous cette ligne budgétaire ? ». L'équivalent d'un silence suffisamment long pour faire comprendre à l'assemblée que ce qui vient est important — ou que l'orateur a oublié son texte, ou qu'il fait une crise cardiaque, ou qu'il vient de réaliser que sa carrière entière est une vaste fumisterie, ce qui revient parfois au même.

Le cercle blanc sur fond blanc ne dit rien.

Il ne promet rien. Il n'évoque rien. Il ne renvoie à rien d'autre qu'à lui-même — cette circularité parfaite, ce serpent qui se mord la queue, ce zéro absolu de la signification.

C'est précisément pour cela qu'il est parfait.

(Note de l'auteur — car je m'autorise, comme tout bon écrivain marocain élevé entre deux cultures, trois langues, quatre systèmes de valeurs contradictoires et une bonne dizaine de complexes postcoloniaux, à faire irruption dans mon propre récit quand bon me semble, c'est-à-dire souvent, c'est-à-dire trop souvent selon certains critiques qui préfèrent les narrations « transparentes » où l'auteur fait semblant de ne pas exister, comme si les mots s'écrivaient tout seuls, comme si les histoires poussaient sur les arbres, comme si quelqu'un, quelque part, n'avait pas décidé de chaque virgule, de chaque point, de chaque silence entre les phrases.

Je dois te prévenir, lecteur. Oui, toi. Toi qui tiens ce livre — ou cet écran, ou cette liseuse, ou cette version piratée téléchargée sur un site douteux dont l'URL contient trop de chiffres pour être honnête. Ce roman commence par une réunion PowerPoint. Je sais. Moi-même, quand j'ai écrit cette première scène, assis dans un café de Gauthier avec mon troisième allongé de la matinée et cette angoisse sourde qui accompagne tout acte de création — cette voix intérieure qui murmure « mais qui va lire ça ? », « mais qui s'en soucie ? », « mais pourquoi tu n'as pas fait médecine comme ta mère te le demandait ? » —, moi-même, dis-je, j'ai failli abandonner.

Qui lit un thriller pour assister à une présentation corporate ? Qui veut des slides quand on lui a promis du sang, du mystère, des retournements de situation, des cadavres dans les placards et des révélations dans les dernières pages ? Qui paie — ou télécharge illégalement, je ne juge pas — un livre pour se retrouver dans une salle de réunion climatisée à 21 degrés ?

Mais voilà le piège, lecteur : le sang est dans les slides. Le mystère est dans les briefs. Et les vrais meurtres — les meurtres propres, ceux qui ne laissent pas de traces ADN, ceux qu'on ne peut jamais prouver devant un tribunal, ceux qui se commettent en toute légalité, en toute impunité, en toute bonne conscience — ces vrais meurtres se commettent en salle de réunion, devant des écrans de projection, avec des phrases comme « optimisation des ressources humaines », « réalignement stratégique des effectifs », « rationalisation des coûts opérationnels », « valorisation des synergies transversales ». On ne tue plus les gens avec des couteaux, lecteur. On les tue avec des euphémismes. Alors reste. Observe. Compte les secondes avec Nabil. Et peut-être — peut-être — tu comprendras avant lui ce qui se trame.)

« Slide suivante. »

La voix de Nabil est calibrée avec la précision d'un instrument de laboratoire suisse — ces instruments qui coûtent plus cher que le salaire annuel d'un instituteur et qui mesurent des choses dont personne ne comprend l'utilité sauf les gens qui les fabriquent et ceux qui les achètent, c'est-à-dire à peu près personne.

Ni trop forte, cette voix. Ce serait de la vulgarité, la marque des petits chefs qui compensent leur incompétence par le volume sonore, de ces managers intermédiaires qui croient qu'on les écoute mieux quand ils crient, alors qu'on les écoute moins, en fait, qu'on décroche, qu'on pense à autre chose, qu'on fait mentalement la liste des courses ou qu'on imagine des façons créatives de saboter leur carrière.

Ni trop basse. Ce serait de l'affectation, le truc des gourous du développement personnel qui ont lu trois livres sur le charisme et qui croient que murmurer force les autres à se pencher vers eux, à tendre l'oreille, à entrer dans leur cercle d'intimité. Les gourous qui vendent des formations à 3000 euros la journée pour apprendre aux cadres supérieurs comment « prendre possession de l'espace », « imposer leur présence », « rayonner leur leadership ». Nabil a assisté à l'une de ces formations, il y a cinq ans, envoyé par les RH qui avaient du budget à dépenser avant la fin de l'exercice fiscal. Il n'en a rien retenu sauf le buffet du déjeuner, qui était correct, et l'impression tenace que le formateur était lui-même un personnage inventé, une construction marketing, un produit vendu à d'autres produits.

Non. La voix de Nabil est médiane, modulée, maîtrisée. Une voix de ténor légèrement voilée qui a fait Sciences Po Paris — promotion 2004, major de sa promo en géopolitique, ce qui ne sert à rien dans le marketing mais impressionne dans les dîners —, puis un MBA à l'INSEAD — « le Harvard européen », comme il le dit parfois avec une ironie dont ses interlocuteurs ne perçoivent pas toujours la profondeur —, passée au filtre du darija maternel, cette langue qui n'est pas vraiment une langue, qui n'est pas vraiment un dialecte, qui est quelque part entre les deux, dans cet espace flou où le Maroc a toujours aimé se tenir : ni tout à fait arabe, ni tout à fait français, ni tout à fait berbère, ni tout à fait rien du tout, mais un mélange de tout, un collage, un patchwork, une improvisation permanente élevée au rang de culture nationale.

Cette voix a été polie par dix-sept ans de boards internationaux, de conférences à Dubai où les climatiseurs soufflent un air arctique pour compenser les 45 degrés extérieurs, de négociations à Istanbul où le thé coule à flots et où les « non » se déguisent en « peut-être », de présentations à Paris où il fallait prouver, encore et toujours, qu'un Marocain pouvait avoir des idées — des idées vraiment originales, pas juste des adaptations locales de ce que les « vrais » créatifs avaient inventé ailleurs, pas juste des traductions, pas juste des variations, mais des créations pures, ex nihilo, comme si la créativité avait un passeport, comme si l'innovation était l'apanage de certaines latitudes.

Nabil a cette voix-là. Le genre de voix qui peut vendre du sable aux Touaregs et de la neige aux Inuits — pour employer des clichés qu'il mépriserait s'il les entendait dans la bouche d'un autre, des clichés qu'il a d'ailleurs méprisés quand un jeune stagiaire les a utilisés lors d'un brainstorming, il y a trois ans, un jeune diplômé de l'ISCAE plein d'enthousiasme et de formules toutes faites, provoquant un silence gêné suivi d'un regard appuyé de Nabil qui valait tous les discours, suivi d'une non-reconduction de stage qui s'est faite sans explication officielle mais que tout le monde a comprise.

Mais Nabil ne s'entend pas parler.

Personne ne s'entend vraiment parler. C'est l'une des tragédies fondamentales de l'existence humaine — pas la pire, certes, pas la plus spectaculaire, pas celle qu'on met dans les grandes fresques philosophiques ou les traités de métaphysique, mais une tragédie quand même, sourde et permanente, quotidienne et invisible. Nous parlons depuis l'intérieur de nous-mêmes, avec la résonance de nos os et la chaleur de notre souffle, avec cette caisse de résonance intime qu'est notre propre crâne. Les autres nous entendent de l'extérieur, froidement, objectivement, à travers l'air et la distance et les filtres de leurs propres préjugés. Et c'est pour ça que la communication est toujours un malentendu — parce que celui qui parle et celui qui écoute ne reçoivent jamais le même message, parce que les mots se transforment en voyageant d'une bouche à une oreille, parce que le sens se perd en route, s'évapore, se dilue, comme ces parfums de lessive qui promettent « fraîcheur longue durée » et qui ne tiennent pas deux heures.

Slide 2 : Rien.

Un écran blanc. Absolument blanc. Un blanc si total, si entier, si radical qu'il en devient agressif — comme ces murs d'hôpitaux qu'on repeint chaque semaine pour maintenir l'illusion de la propreté, comme ces draps de clinique privée qu'on change trois fois par jour pour justifier le tarif journalier, comme ces consciences qu'on lave et qu'on relave sans jamais parvenir à effacer la tache originelle, celle qui est là depuis le début, celle qui précède toutes les autres, celle dont tout le reste découle.

Les yeux de l'assistance — douze personnes, Nabil les a comptées, Nabil compte toujours, c'est un réflexe, c'est une maladie, c'est une façon de transformer l'angoisse en arithmétique — se plissent imperceptiblement. Comme face à une source de lumière trop vive, comme devant un soleil d'août sur la route de Marrakech quand on a oublié ses lunettes de soleil dans la boîte à gants et qu'on n'ose pas les chercher parce que la voiture derrière klaxonne déjà, comme face à l'éclat d'une vérité qu'on ne veut pas voir mais qu'on ne peut plus ignorer.

Mais il n'y a pas de lumière.

Il n'y a que l'absence de tout le reste.

Et c'est cette absence qui éblouit. C'est ce rien qui aveugle. Parce que nos yeux sont faits pour voir des choses — des formes, des couleurs, des mouvements, des différences. Quand il n'y a plus rien à voir, les yeux continuent de chercher, de fouiller, de creuser le vide en quête de quelque chose, n'importe quoi, un point, une ligne, une ombre. Et ne trouvant rien, ils se fatiguent, ils se blessent, ils se referment sur eux-mêmes.

II

La salle de réunion du trente-septième étage de la tour Zénith, à Casablanca Finance City, mérite qu'on s'y attarde.

Pas parce qu'elle est belle — toutes les salles de réunion des tours de verre sont belles de cette beauté générique, internationale, hors-sol, délocalisée, qui ne dit rien sur le lieu où l'on se trouve, qui pourrait être n'importe où dans le monde, qui a été conçue précisément pour ne rien dire, pour ne rien provoquer, pour ne déranger personne et n'enchanter personne non plus. Une beauté de catalogue IKEA haut de gamme, de showroom d'immobilier de luxe, de fond d'écran Windows pour cadres supérieurs mondialisés. Le genre de beauté qui coûte très cher — trois mille euros le mètre carré, mobilier non inclus — précisément parce qu'elle ne dérange pas, précisément parce qu'elle est inoffensive, précisément parce qu'elle permet à n'importe qui de s'y sentir chez soi sans jamais vraiment y être.

Non. Ce qui rend cette salle mémorable — si tant est qu'on puisse mémoriser quelque chose d'aussi volontairement fade, d'aussi délibérément neutre, d'aussi consciencieusement inodore, incolore et sans saveur —, c'est sa blancheur.

Pathologiquement blanche.

Cliniquement blanche.

Théologiquement blanche, si un tel adverbe a un sens — et Nabil, en cet instant précis, debout devant son écran de projection face à douze paires d'yeux qui le regardent sans vraiment le voir, se dit que oui, la blancheur peut avoir une dimension théologique, peut être une quête, peut être un absolu, peut être cette pureté impossible que toutes les religions promettent et qu'aucune ne délivre, cette page vierge du paradis où tout serait effacé, les péchés, les erreurs, les taches de sauce tomate sur la chemise du dimanche, les mensonges accumulés, les compromissions quotidiennes, les petites lâchetés et les grandes capitulations.

Les murs sont blancs — pas le blanc cassé des appartements parisiens où les bobos entassent leurs livres, leurs névroses et leurs plantes vertes qui meurent toutes au bout de trois mois parce qu'ils oublient de les arroser, trop occupés à poster sur Instagram des photos de leur intérieur si délicieusement authentique. Pas le blanc crémeux des riads de Marrakech rénovés pour touristes fortunés en quête d'authenticité manufacturée, ces riads où le personnel parle français avec un accent étudié et où le tagine est servi à 21h30 précises parce que les clients européens ne supportent pas de dîner aussi tard que les locaux.

Non. Un blanc clinique. Un blanc de bloc opératoire où les chirurgiens ouvrent les ventres avec une précision mécanique. Un blanc de laboratoire pharmaceutique où l'on teste des molécules sur des souris qui n'ont pas demandé à participer à l'expérience. Un blanc de morgue, finalement — mais Nabil chasse cette pensée, trop morbide, trop littéraire, trop peu corporate. Un blanc qui semble avoir été inventé par quelqu'un qui détestait profondément la couleur et tout ce qu'elle représente : la vie, le désordre, la passion, l'erreur, l'accident, le hasard, l'humanité dans toute sa glorieuse imperfection.

La table est blanche. Laquée. Huit mètres de long, deux mètres de large, seize mètres carrés de surface parfaitement lisse, assez grande pour y étaler les plans de conquête d'un empire ou les termes d'une reddition sans conditions. Si lisse, cette table, qu'elle renvoie les reflets des visages comme un miroir horizontal, créant cette impression troublante que les participants flottent au-dessus de leurs propres doubles inversés, suspendus entre deux versions d'eux-mêmes — celle qui est assise là, visible, officielle, présente, et celle qui existe en dessous, inversée, secrète, peut-être plus vraie que l'autre.

Les chaises sont blanches. Ergonomiques. Estampillées d'une marque scandinave aux consonnes imprononçables — Härmäförs ou Bjöndström ou quelque chose comme ça, Nabil n'a jamais retenu le nom, il refuse par principe de retenir les noms des marques de mobilier de bureau, c'est sa petite rébellion intime, sa façon de résister à l'envahissement total de son cerveau par les logos et les slogans. Le genre de chaises qui coûtent trois mois de SMIG marocain pièce et qui promettent, sur leurs brochures en papier recyclé imprimées avec des encres végétales, de « révolutionner votre rapport à l'assise », de « réinventer la posture », de « transformer chaque journée de travail en expérience de bien-être holistique ».

Nabil ne sait pas ce que signifie « bien-être holistique ». Nabil ne sait pas ce que signifie « révolutionner son rapport à l'assise ». Nabil est assis depuis qu'il a quatre ans, d'abord sur les bancs de l'école Lamrani à Khouribga, ces bancs en bois où l'on avait gravé des initiales et des insultes, puis sur les chaises en plastique orange de la faculté Hassan II, puis sur les sièges de plus en plus confortables — et de plus en plus chers — de ses bureaux successifs. Son rapport à l'assise n'a jamais eu besoin de révolution. Son rapport à l'assise va très bien, merci. Son rapport à l'assise aimerait qu'on lui fiche la paix.

Les stores sont blancs. Le plafond est blanc — un blanc légèrement différent, plus mat, comme si le décorateur, saisi d'un dernier sursaut d'individualité créative, avait voulu introduire une nuance, une variation, un soupçon de relief dans cet océan d'absence chromatique, et avait échoué, et avait été licencié probablement, et travaillait maintenant dans une jardinerie de banlieue où au moins les couleurs existaient encore.

Même la vue est blanche.

La baie vitrée — du sol au plafond, parce qu'une tour de trente-sept étages sans baie vitrée du sol au plafond n'est pas vraiment une tour de trente-sept étages, n'est pas vraiment un symbole de réussite, n'est pas vraiment un message envoyé au monde et surtout aux concurrents — donne sur Casablanca à travers un voile de brume. Smog ou brouillard naturel, pollution industrielle ou humidité océanique, Nabil ne saurait le dire. La différence entre les deux est devenue purement philosophique dans cette ville qui refuse obstinément de choisir entre développement et destruction, entre modernité et mémoire, entre ce qu'elle était et ce qu'elle veut devenir, entre l'odeur du tagine qui mijote dans les ruelles de l'ancienne médina et celle des pots d'échappement sur le boulevard Zerktouni aux heures de pointe.

(Deuxième note de l'auteur, parce qu'un roman sur Casablanca qui ne parle pas de Casablanca n'est pas vraiment un roman sur Casablanca, parce qu'un auteur marocain qui écrit sur sa ville natale sans la disséquer, sans la critiquer, sans l'aimer à travers la critique et la critiquer à travers l'amour, n'est pas vraiment un auteur, juste un scribe, juste un copiste, juste un exécutant sans âme :

Je sais ce que tu penses, lecteur. « Encore un roman qui oppose la médina au quartier d'affaires, le thé à la menthe au flat white, les babouches aux mocassins Tod's, le vendeur de bissara au consultant McKinsey. » Je sais. J'ai lu ces romans. J'ai même écrit des articles qui les critiquaient, dans une vie antérieure où je croyais que la critique littéraire pouvait changer le monde — ou au moins vendre des journaux, ou au moins impressionner les filles dans les cafés littéraires de Rabat, ce qui était mon véritable objectif à l'époque, je dois l'admettre avec le recul impitoyable des années.

Tu as tort de penser cela. Ce n'est pas ce roman. Ce roman ne t'offrira pas cette opposition facile, ce dualisme de guide Lonely Planet, ce manichéisme pour touristes cultivés qui veulent « comprendre » le Maroc en 48 heures et un vol Ryanair, qui achètent des tapis dans les souks en croyant avoir négocié alors que le vendeur leur a laissé exactement le prix qu'il voulait, qui prennent des photos de la pauvreté pittoresque avec leurs iPhone dernier modèle et qui rentrent chez eux avec l'impression d'avoir vécu quelque chose d'authentique.

Casablanca n'est pas schizophrène — c'est pire. Casablanca est palimpseste. Un manuscrit gratté et réécrit mille fois au fil des siècles, des conquêtes, des colonisations, des indépendances, des plans de développement, des programmes d'ajustement structurel, des visions royales. Chaque couche contient les fantômes de toutes les couches précédentes. Les tours de verre de CFC ne s'opposent pas aux bidonvilles de Sidi Moumen — elles les contiennent, comme ces poupées russes où la plus petite figurine, celle qu'on découvre au centre après avoir ouvert toutes les autres, est toujours la plus ancienne, la plus usée, la plus mystérieuse, la plus difficile à interpréter.

Casablanca est une ville qui avance en regardant en arrière, qui construit sur ses ruines sans jamais les déblayer, qui parle français avec un accent arabe avec un fond amazigh avec des emprunts espagnols avec des traces portugaises avec des réminiscences juives avec des imports américains avec des désirs globalisés avec une âme qui n'appartient qu'à elle, irréductible, indéfinissable, impossible à mettre en slide PowerPoint — ce qui, dans le contexte de ce chapitre, est peut-être le plus important.

Ceci étant dit, passons. Nous avons une réunion à observer, un brief à décrypter, un mystère à creuser. Casablanca attendra. Elle a l'habitude. Elle attend depuis toujours.)

Nabil observe l'assistance.

Douze personnes. Il les a comptées, oui, mais il les a aussi catégorisées — une habitude contractée durant ses années chez Procter & Gamble à Genève, dans ces bureaux qui donnaient sur le lac Léman et où l'on traitait les consommateurs comme des équations à résoudre. Chaque consommateur était un segment. Chaque segment était un persona. Chaque persona avait un prénom fictif, un âge fictif, des habitudes de consommation fictives, des aspirations fictives. On ne vendait pas du dentifrice à Fatima, cinquante-trois ans, mère de famille de Salé qui se lève à cinq heures du matin pour préparer le ftour. On vendait du dentifrice à « Yasmine », vingt-huit ans, « jeune active urbaine soucieuse de son apparence et sensible aux nouvelles tendances bien-être », un avatar créé dans une salle de réunion genevoise par des consultants qui n'avaient jamais mis les pieds au Maroc.

III

À sa gauche immédiate : Mohamed Benjelloun.

Le Directeur Général de BlancNet Industries — c'est le nom officiel de la multinationale qui emploie Nabil depuis quatre ans, deux mois et dix-sept jours (il a compté, évidemment). Un nom que Nabil n'a jamais prononcé sans une pointe d'ironie intérieure, tant il lui semble sorti d'un générateur automatique de raisons sociales pour entreprises de détergents, le genre de logiciel qu'on trouve sur internet pour 29,99 dollars par mois, abonnement résiliable à tout moment. BlancNet. Blanc-Net. Le blanc et le net. La propreté au carré. La pureté à la puissance deux. L'absence de tache élevée au rang de programme industriel, de mission corporate, de raison d'être. Le nom aurait pu être PropreMax. Ou NetPlus. Ou LavaTout. Ou CleanFirst. Ou PureMonde. Ou n'importe quelle autre combinaison de syllabes évoquant vaguement la propreté et vaguement l'efficacité et vaguement cette promesse impossible que le marketing répète depuis un siècle : avec notre produit, votre vie sera meilleure, plus propre, plus blanche, plus pure.

Mohamed Benjelloun, donc. Soixante-trois ans portés avec cette élégance fatiguée des hommes de pouvoir qui ont passé leur vie à prendre des décisions pour les autres, à signer des documents qui changent le destin de centaines d'employés, à assister à des réunions où l'on décide qui sera promu et qui sera remercié, à jouer ce jeu terrible qu'est la direction d'entreprise dans un pays où les règles sont écrites nulle part et changent selon les humeurs du palais.

Cheveux blancs — évidemment blancs, dans cette salle, comment pourrait-il en être autrement, tout conspire vers le blanc, tout converge vers l'absence de couleur, tout semble avoir été orchestré par une volonté supérieure obsédée par la pureté chromatique. Ces cheveux sont impeccablement coiffés vers l'arrière avec une gomina discrète, dégageant un front vaste comme les espoirs qu'on place en lui — ces espoirs des actionnaires qui veulent leurs dividendes, ces espoirs des employés qui veulent garder leur emploi, ces espoirs des fournisseurs qui veulent être payés à temps — et tout aussi exposé aux éléments, ce front, tout aussi vulnérable aux coups du sort et aux retournements de conjoncture.

Des rides profondes autour des yeux, des rides qui racontent quarante ans de négociations difficiles, de crises traversées, de redressements réussis et de restructurations douloureuses — ce mot que les DG utilisent quand ils veulent dire « licenciements massifs » sans avoir à prononcer « licenciements massifs », parce que les mots ont un pouvoir, parce que les mots peuvent blesser, parce qu'il vaut mieux « remercier » quelqu'un que le « virer », « libérer des énergies » que « supprimer des postes », « optimiser les ressources humaines » que « jeter des gens à la rue ».

Costume bleu marine. Le seul écart chromatique toléré dans cette salle — le seul affront à la dictature du blanc, la seule rébellion permise, mais une rébellion contrôlée, une rébellion dans les règles, une rébellion de bon goût. Comme si le DG avait obtenu une dérogation spéciale, un permis de couleur délivré par une autorité invisible, le droit d'exister en nuances pendant que tous les autres se fondaient dans le blanc.

Benjelloun ne dit rien.

Il n'a jamais besoin de dire quoi que ce soit. Sa présence parle. Son silence est une forme de communication plus efficace que n'importe quel discours, n'importe quel mail, n'importe quelle note de service, n'importe quelle interview dans un magazine économique. Nabil l'a compris depuis longtemps : les vrais puissants ne parlent pas — ils permettent aux autres de parler. Ils écoutent. Ils observent. Ils attendent. Et dans ce don généreux qu'ils font aux autres — le don de la parole, le don de l'exposition, le don du risque — réside leur domination. Parler, c'est s'exposer. Parler, c'est prendre position. Parler, c'est risquer d'avoir tort. Les vrais puissants laissent les autres prendre ces risques, puis ils hochent la tête — ou ne la hochent pas —, et ce simple mouvement décide du sort des carrières, des budgets, des projets, des vies.

À sa droite, maintenant. Les trois.

Les trois silhouettes qu'il n'arrive pas à identifier. Pas parce qu'elles portent des masques — elles n'en portent pas, du moins pas au sens littéral, pas au sens carnaval vénitien ou thriller de série B. Leurs visages sont découverts, exposés à la lumière blanche de la salle comme n'importe quels autres visages. Mais ces visages semblent... flous.

Non, le mot n'est pas juste. Nabil cherche. Cherche le mot exact, parce que les mots, c'est son métier, c'est son arme, c'est sa façon de donner forme au chaos, c'est ce qui le distingue des autres, c'est ce qu'il vend depuis dix-sept ans.

Pas flous. Leurs visages sont nets, techniquement nets — il peut voir leurs yeux (sombres), leur nez (quelconque), leur bouche (fermée), les pores de leur peau s'il vraiment se concentre, s'il force son regard à s'attarder sur ces surfaces de chair humaine. Mais ils ne s'impriment pas dans la mémoire. Nabil les regarde, détourne le regard pour vérifier quelque chose sur son écran, et quand il les regarde à nouveau, il doit recommencer son examen depuis le début. Comme si ces visages refusaient d'être retenus. Comme s'ils glissaient sur la surface de la conscience sans y laisser de trace. Comme s'ils étaient faits d'une matière non adhérente, d'un téflon de l'identité, d'une surface sur laquelle la mémoire ne pouvait pas accrocher.

Comme si la mémoire elle-même avait été... lavée.

Ces trois personnes représentent le client. Nabil sait cela parce qu'on le lui a dit. Son assistante, Kenza — quarante-deux ans, efficace comme une horloge suisse, discrète comme une ombre, indispensable comme l'oxygène, sous-payée comme toutes les assistantes de direction qui font tourner les entreprises pendant que leurs chefs récoltent les lauriers —, lui a remis le dossier ce matin. Un dossier étrangement mince pour un projet de cette envergure. Trois pages. Pas de historique. Pas de données marché. Pas d'études consommateurs. Pas de veille concurrentielle. Pas de projections financières. Juste un brief. Un brief qui tient en une phrase. Une seule phrase pour un projet à budget illimité.

On lui a dit que le client s'appelait « Le Consortium ».

Pas de prénom. Pas de localisation. Pas de numéro de SIRET ou d'ICE ou de registre du commerce ou de certificat négatif ou d'identifiant fiscal ou de quoi que ce soit qui permettrait de localiser cette entité dans le monde réel, de lui assigner une adresse, une existence légale, une responsabilité. Pas de site web, pas de profil LinkedIn, pas de page Facebook, pas de trace sur Google — et Nabil a cherché, évidemment, pendant deux heures la veille au soir, assis à son bureau après le départ de tout le monde, seul avec son ordinateur et sa paranoïa grandissante. Il a tapé « Le Consortium » dans Google. 2,3 milliards de résultats. Aucun pertinent. Il a ajouté « Maroc ». 450 millions de résultats. Toujours rien. Il a ajouté « détergents ». 12 millions. Que dalle. Il a essayé « lessive ». Puis « blanchiment ». Puis « investisseurs ». Puis « mystérieux ». Puis « secret ». Rien. Rien. Rien.

Le Consortium n'existe pas. Ou plutôt : Le Consortium existe sans exister, présent et absent à la fois, comme ces entreprises offshore qui n'ont de réalité que dans les registres des paradis fiscaux, comme ces sociétés-écrans qui ne possèdent rien d'autre que le droit de posséder, comme ces montages juridiques byzantins que les avocats d'affaires construisent pour cacher ce qui doit être caché, blanchir ce qui doit être blanchi.

Blanchir. Le mot lui traverse l'esprit et y laisse une trace — comme une tache, justement. Blanchir l'argent. Blanchir la réputation. Blanchir le passé. Blanchir les draps. Tout le monde veut blanchir quelque chose. C'est peut-être la condition humaine : nous naissons avec des taches que nous passons notre vie à essayer d'effacer, et nous mourons sales quand même, sales de nos actes et de nos pensées et de nos renoncements.

Les trois silhouettes portent du blanc. Chemises blanches, identiques au point que Nabil se demande si elles ont été achetées en lot, si le Consortium a un fournisseur officiel de vêtements uniformes, si quelqu'un, quelque part, reçoit des commandes libellées « 300 chemises blanches, taille M, col classique, pour représentants sans visage ». Des pantalons ou jupes blancs — difficile à dire depuis l'angle où il se tient, la table masquant le bas de leurs corps. Et aucun bijou, aucune montre, aucun accessoire, aucune bague, aucune broche, aucun stylo dépassant d'une poche — rien qui permettrait de les distinguer les uns des autres, de leur donner une identité, un nom, une histoire, une préférence, un goût, une humanité.

« Des clones », pense Nabil, et la pensée lui fait froid dans le dos malgré les 21 degrés réglementaires.

Puis il se corrige intérieurement : pas des clones, non. Des variations sur un thème. Trois façons de décliner la même absence. Trois notes de la même mélodie silencieuse. Trois exemplaires du même vide.

Les huit autres personnes présentes dans la salle méritent également qu'on s'y attarde — pas parce qu'elles joueront un rôle crucial dans la suite de cette histoire (quoique, comment savoir ? l'Auteur lui-même ne sait pas toujours où il va, il improvise, il tâtonne, il fait semblant d'avoir un plan alors qu'il n'a qu'une vague direction et l'espoir que tout s'emboîtera à la fin comme dans ces films où les fils narratifs convergent miraculeusement dans le dernier acte), mais parce qu'elles constituent le décor humain de cette scène, le chœur silencieux de cette tragédie corporate, les figurants sans qui le protagoniste ne serait qu'un homme seul parlant à un mur.

Il y a Samir Bennani, le Directeur Commercial. Cinquante-quatre ans, dont trente-deux passés à vendre des choses — d'abord des encyclopédies en porte-à-porte dans les quartiers résidentiels de Rabat (les « années de formation », comme il les appelle dans les dîners quand il a bu un verre de trop et qu'il devient nostalgique), puis des espaces publicitaires pour une chaîne de radio locale, puis des contrats de téléphonie mobile pour Méditel à l'époque où Méditel s'appelait encore Méditel et où le mobile était un luxe réservé aux businessmen et aux dealers, puis des produits d'entretien ménager pour le compte de diverses multinationales qui se sont succédé, se sont rachetées, ont fusionné, se sont démantelées, se sont reformées sous d'autres noms avec les mêmes produits et les mêmes méthodes et les mêmes rêves de parts de marché.

Samir porte une moustache. C'est la première chose qu'on remarque chez lui, et souvent la seule chose dont on se souvient après l'avoir rencontré. Une moustache épaisse, soigneusement taillée, qui lui donne l'air d'un personnage de film égyptien des années soixante-dix — ces films en noir et blanc où les hommes fumaient dans les bureaux et où les femmes portaient des robes qui cachaient tout et révélaient tout en même temps. Cette moustache est son identité, sa signature, son brand personnel avant que le terme « personal branding » n'existe. Il l'a portée depuis ses vingt-trois ans, date à laquelle il a décidé qu'un commercial devait avoir l'air sérieux, et dans son esprit « sérieux » signifiait « moustachu ». Sa femme, paraît-il, ne l'a jamais vu sans. Ses enfants non plus. Cette moustache est plus permanente que la plupart des mariages, plus durable que la plupart des carrières, plus stable que l'économie marocaine depuis l'indépendance.

Samir hoche la tête. Il hoche toujours la tête. C'est son mode de fonctionnement par défaut, sa manière d'exister dans les réunions sans prendre de risques, son compromis permanent entre l'approbation et la neutralité. Un hochement de tête ne veut rien dire mais dit tout : « Je suis là. Je t'écoute. Je n'ai pas d'objection majeure. Je me réserve le droit de changer d'avis plus tard si les choses tournent mal, mais pour l'instant, je hoche. » C'est une stratégie qui l'a porté jusqu'ici, jusqu'à ce bureau d'angle avec vue sur le port, jusqu'à ce salaire confortable qui lui permet de payer les études de ses trois fils à l'université privée de son choix, jusqu'à cette retraite qui approche et qu'il attend avec un mélange d'impatience et de terreur — parce qu'un homme qui a passé trente ans à vendre ne sait pas quoi faire de lui-même quand il n'a plus rien à vendre.

À côté de Samir : Fatima-Zahra Alaoui, Directrice de la Communication. Quarante-huit ans qui en paraissent quarante grâce à un régime strict, une discipline de fer, et probablement quelques interventions esthétiques mineures dont personne ne parle mais que tout le monde soupçonne — pas par vanité, non, par nécessité professionnelle, parce qu'une femme de communication qui vieillit visiblement est une femme de communication qui n'a pas su gérer sa propre image, et qu'est-ce qu'une directrice de communication qui ne sait pas gérer sa propre image ? Une contradiction ambulante. Un oxymore en tailleur Chanel.

Fatima-Zahra porte des lunettes à monture épaisse — noires, rectangulaires, de marque danoise imprononçable — qui lui donnent l'air d'une intellectuelle new-yorkaise égarée au Maghreb. Ces lunettes sont un choix stratégique : elles disent « je suis sérieuse », elles disent « je lis des livres », elles disent « ne me sous-estimez pas parce que je suis une femme dans un monde d'hommes », elles disent tout cela sans qu'elle ait besoin d'ouvrir la bouche. Derrière ces lunettes, des yeux qui ne ratent rien — des yeux d'analyste, des yeux de chasseuse, des yeux qui cataloguent chaque geste, chaque mot, chaque inflexion de voix, et qui stockent ces informations quelque part dans un fichier mental étiqueté « à utiliser plus tard si nécessaire ».

Fatima-Zahra ne bouge pas pendant la présentation de Nabil. Elle ne hoche pas la tête comme Samir. Elle ne prend pas de notes comme Leila, la DRH, qui griffonne compulsivement dans son Moleskine. Elle regarde, simplement. Elle observe. Elle attend. Elle est ce que Nabil appelle mentalement une « validatrice silencieuse » — son approbation ne vient pas sous forme de mots ou de gestes, mais sous forme d'absence de désapprobation. Si elle ne dit rien, c'est que ça passe. Si elle fronce un sourcil — un seul, le droit, sa signature à elle —, c'est que quelque chose ne va pas et qu'il vaudrait mieux le corriger avant qu'elle ne le formule à voix haute, parce que quand Fatima-Zahra formule une critique à voix haute, c'est une exécution publique déguisée en feedback constructif.

Il y a aussi Karim Tazi, le Directeur Financier. Cinquante et un ans. Le genre d'homme qui calcule tout — pas seulement les budgets et les marges et les cash-flows, mais aussi le coût d'opportunité de chaque conversation, le ROI de chaque relation humaine, le breakeven point de chaque sourire accordé. Karim n'est pas méchant — il n'a tout simplement pas le temps d'être bon. Chaque minute passée en réunion est une minute non passée à optimiser quelque chose, et pour un esprit comme le sien, ne pas optimiser est une forme de souffrance, une démangeaison existentielle, une faute morale.

En ce moment, Karim est penché sur sa tablette, faisant semblant d'écouter Nabil tout en consultant les cours de la bourse — le CAC 40, le MASI, le Dow Jones, tous ces chiffres qui montent et descendent sans raison apparente et qui pourtant gouvernent nos vies, déterminent qui mange et qui jeûne, qui prospère et qui périclite. Karim ne croit pas vraiment au marketing. Karim pense que le marketing est une dépense, pas un investissement. Karim aurait préféré qu'on investisse ce budget dans des machines plus performantes, dans des chaînes de production optimisées, dans tout ce qui peut être mesuré, pesé, vérifié. Mais Karim sait aussi qu'on ne construit pas d'empire sur la seule efficacité opérationnelle, qu'à un moment il faut vendre quelque chose à quelqu'un, et que vendre implique de raconter une histoire, et que raconter une histoire est le job des gens comme Nabil, ces créatifs qu'il ne comprend pas mais dont il a besoin, comme un corps a besoin de son âme même s'il ne la comprend pas, même s'il ne peut pas la peser.

Leila Bennani-Smires — aucun lien de parenté avec Samir, Bennani est le Smith marocain, le Dupont du Maghreb, le nom qu'on donne aux gens quand on ne sait pas comment les appeler —, donc Leila, Directrice des Ressources Humaines, quarante-cinq ans, prend des notes. Elle prend toujours des notes. Son Moleskine noir est son compagnon permanent, son confesseur muet, son témoin fidèle de toutes les réunions, tous les entretiens, toutes les conversations où des décisions sont prises concernant le destin de centaines d'employés. Elle écrit d'une écriture minuscule, si petite qu'elle seule peut la relire — ou peut-être que personne ne peut la relire, peut-être qu'elle écrit pour le simple plaisir d'écrire, comme une forme de méditation, un rituel, une façon de rester présente sans vraiment participer.

Leila est spécialiste de ce qu'on appelle pudiquement « l'accompagnement au changement » — c'est-à-dire, en langage clair, qu'elle licencie les gens. Pas personnellement, bien sûr. Elle met en place les procédures, elle s'assure que tout est légal, elle prépare les packages de départ, elle organise les cellules de reclassement qui ne reclassent personne. Mais ce n'est pas elle qui prononce les mots fatidiques : « Nous devons nous séparer de vous. » Ces mots-là, ce sont les managers directs qui les prononcent, ces managers qu'elle a formés en deux heures de séminaire express intitulé « Conduire un entretien de séparation » — comme si « séparation » pouvait adoucir « licenciement », comme si les euphémismes pouvaient changer la réalité, comme si dire « libérer » au lieu de « virer » faisait pousser de nouvelles offres d'emploi.

Et puis il y a les trois assistants de direction — ces êtres intermédiaires qui constituent peut-être la classe la plus fascinante et la plus méconnue de l'écosystème corporate. Ahmed, Khadija, Rachid. Leurs noms, leurs âges, leurs parcours importent moins que leur fonction : noter ce que leurs supérieurs ne veulent pas retenir, se souvenir de ce que leurs supérieurs préfèrent oublier, être à la fois indispensables et transparents, visibles et ignorés, présents et absents, comme des fantômes qui hanteraient les couloirs du pouvoir en prenant des notes et en réservant des salles de réunion.

Ahmed tape sur son ordinateur portable, rédigeant le compte-rendu de la réunion en temps réel — un exercice de haute voltige cognitive qui consiste à écouter, comprendre, synthétiser et taper simultanément, tout en décidant ce qui mérite d'être noté et ce qui peut être omis. Khadija prépare mentalement l'ordre du jour de la prochaine réunion, celle qui aura lieu juste après celle-ci, parce que les réunions s'enchaînent comme des wagons de train, sans pause, sans répit, du matin au soir. Rachid, lui, pense à autre chose — peut-être à sa mère malade qu'il a dû laisser seule ce matin, peut-être au loyer qu'il n'arrive plus à payer depuis que sa femme a perdu son emploi, peut-être à ce roman qu'il écrit en secret le soir et qu'il n'osera jamais montrer à personne, parce que dans ce monde, les assistants de direction n'écrivent pas de romans, ils prennent des notes pour que d'autres puissent écrire l'histoire.

(Troisième note de l'auteur — et je te promets, lecteur, de me faire plus discret dans la suite du chapitre, ou du moins j'essaierai, ce qui est déjà beaucoup me demander vu ma tendance naturelle à l'épanchement verbal et ma conviction profonde que le texte n'est qu'un prétexte pour le métatexte, que l'histoire n'existe que pour permettre le commentaire sur l'histoire, que le roman est un dialogue entre l'auteur et le lecteur dont les personnages ne sont que les intermédiaires malchanceux :

La hiérarchie en entreprise n'a jamais été aussi rigide qu'au moment où elle prétend s'être abolie. C'est un paradoxe fascinant, qui mériterait un essai à lui seul — un essai que personne ne lirait, d'ailleurs, parce que les essais sur la vie en entreprise n'intéressent que ceux qui veulent s'en évader, et ceux qui veulent s'en évader préfèrent les romans d'aventure ou les séries Netflix.

On parle d'agilité, de transversalité, de leadership horizontal, de management bienveillant, de « culture start-up » dans des groupes de dix mille salariés qui n'ont rien de start-up et tout du mammouth bureaucratique. On affiche des poufs colorés dans les open spaces et des baby-foots dans les cafétérias et des citations inspirantes de Steve Jobs sur les murs. On tutoie le DG dans les couloirs et on l'appelle par son prénom dans les mails — « Mohamed » au lieu de « Monsieur le Directeur Général », quelle révolution, quel renversement des codes, quelle audace, quelle modernité.

Mais observe une réunion, lecteur. Vraiment. Observe qui parle en premier. Qui parle en dernier. Qui coupe la parole et à qui on ne coupe jamais la parole. Qui regarde qui pour vérifier qu'il a bien dit ce qu'il fallait dire. Qui cherche l'approbation de qui avec ce léger mouvement des yeux vers le haut de la table. Qui prend des notes et qui n'en prend pas. Qui sert le café et qui le reçoit. Qui arrive en retard sans s'excuser et qui arrive en avance pour s'excuser d'arriver en avance. La hiérarchie est toujours là. Elle a simplement appris à se déguiser. Comme tout le reste, d'ailleurs.)

IV

« Slide suivante. »

Slide 3 : Une question.

Sur l'écran, en lettres noires — le seul noir autorisé dans cette pièce, le seul contraste permis, la seule entorse à la dictature du blanc —, une phrase s'affiche en Avenir Next Bold corps 72, centrée verticalement et horizontalement, seule sur l'immensité de la diapositive :

« Et si le blanc parfait n'était pas une couleur, mais une promesse ? »

Nabil laisse la question flotter.

Trois secondes. Quatre. Cinq. Six. Sept. Huit.

Le temps qu'elle s'imprime dans les cerveaux. Le temps qu'elle dérange les certitudes. Le temps qu'elle fasse son travail de sape silencieuse — parce qu'une question, en présentation, n'est jamais innocente. Une question est une arme. Une question est un hameçon. Une question est un cheval de Troie qui pénètre les défenses rationnelles de l'auditoire sous couvert d'interrogation sincère. Une question est une façon de dire : « Je sais des choses que vous ne savez pas, et je vais vous les révéler, mais seulement si vous êtes dignes de les entendre, seulement si vous êtes capables de supporter la vérité, seulement si vous acceptez de quitter le confort de vos certitudes pour me suivre dans l'inconnu. »

Nabil a appris cela au fil des années, au fil des pitchs — peut-être cent cinquante ou deux cents, il a arrêté de compter ceux-là —, au fil des succès qui gonflaient son ego et des échecs qui le dégonflaient, au fil de ces montagnes russes émotionnelles que constitue la vie d'un marketeur créatif dans un pays où la créativité est à la fois valorisée et suspecte, encouragée et censurée, récompensée et punie selon des règles que personne ne comprend vraiment.

La meilleure façon de faire passer une idée n'est pas de l'expliquer — c'est de la laisser exister. Une idée expliquée est une idée contrôlée, domptée, réduite à ce qu'on peut en dire, domestiquée par le langage, affaiblie par les mots qu'on utilise pour la décrire. Une idée qui flotte, en revanche, une idée qu'on laisse en suspens, une idée qu'on refuse de circonscrire — celle-là colonise l'esprit de celui qui l'entend. Elle devient sienne. Elle mute. Elle s'adapte. Elle prend racine dans un terreau que l'orateur ne contrôle pas, qui est celui de l'auditeur, avec ses propres références, ses propres expériences, ses propres désirs inavoués.

« Le brief que vous nous avez confié », commence Nabil — et il utilise le « nous » parce que c'est plus humble, plus corporate, plus safe que le « je » qui affirme et expose, le « je » qui prend tous les risques, le « je » de l'artiste et de l'ego, pas celui du professionnel et de l'équipe —, « est à la fois le plus simple et le plus complexe de ma carrière. »

Pause. Une vraie pause. Pas le genre de pause qu'on fait parce qu'on a oublié son texte ou parce que le prompteur s'est arrêté ou parce qu'on a un blanc — ce blanc, décidément, qui revient partout comme un leitmotiv, comme une obsession, comme une hantise. Non. Le genre de pause qu'on fait parce qu'on sait que ce qu'on va dire ensuite changera quelque chose. Peut-être tout. Peut-être rien. Mais quelque chose.

« Simple », poursuit Nabil, « parce que vous voulez vendre de la lessive. De la lessive, messieurs-dames. Le produit le plus basique qui soit. Le produit le plus ancien du capitalisme moderne, après le savon peut-être, et encore, le savon et la lessive sont cousins, sont frères, sont les deux faces de la même obsession séculaire : nettoyer. Décrasser. Purifier. Faire disparaître les traces de notre passage dans le monde, les preuves de notre existence corporelle, les stigmates de notre humanité sale. »

Il laisse le mot résonner. Lessive. Un mot banal. Un mot de rayon droguerie, coincé entre les éponges et les désodorisants. Un mot de liste de courses, de caddie de supermarché, de ménage dominical. Un mot que personne ne prononce avec passion, que personne ne susurre à l'oreille de personne, que personne ne grave sur une bague de fiançailles.

« Mais complexe — et c'est là que votre brief devient fascinant, vertigineux, presque dangereux dans ce qu'il révèle de vos ambitions et peut-être de vos obsessions — parce que vous ne voulez pas vendre n'importe quelle lessive. »

Il s'approche de l'écran. Sa silhouette se découpe contre le blanc aveuglant, ombre mobile sur une surface immaculée, comme une tache qui ose exister dans un monde qui refuse les taches, comme un grain de sable dans un engrenage trop parfait.

« Vous ne voulez pas vendre du propre. Vous ne voulez pas vendre du plus-blanc-que-blanc — ce claim éculé que toutes les marques ont utilisé depuis 1950, depuis que les premières publicités télévisées ont convaincu les ménagères américaines que le bonheur familial tenait dans un tambour de machine à laver et une cuillère de poudre miracle. Vous ne voulez pas vendre de la fraîcheur, de la douceur, de la performance antibactérienne, de l'éco-responsabilité — ce nouveau territoire que tout le monde exploite maintenant que le greenwashing est devenu aussi obligatoire que le logo recyclable sur le packaging. »

Pause. Plus longue cette fois. Assez longue pour que Benjelloun lève un sourcil — un seul, le gauche, sa signature gestuelle, sa façon de dire « je suis intéressé mais pas encore convaincu, continue, impressionne-moi ».

« Vous voulez vendre l'Originel. »

V

Slide 6 : Un mot. Quatre lettres. Noir sur blanc — ce contraste maximum, cette opposition absolue, ce yin et yang graphique.

بْلا

BLA

Le nom proposé pour la nouvelle lessive. Un nom qui n'est pas un nom — qui est, précisément, l'absence de nom. « Bla » en darija — cette langue que les linguistes ne savent pas comment classifier, pas vraiment de l'arabe classique, pas vraiment du dialecte, quelque chose entre les deux, quelque chose de vivant et de mouvant, quelque chose qui refuse les cases — « bla » signifie « sans ». Le préfixe privatif. Le mot qu'on met devant les autres pour leur enlever leur sens, leur substance, leur existence même.

« Bla-sucre », énumère Nabil en comptant sur ses doigts. « Bla-alcool. Bla-sel. Bla-matière grasse. Bla-gluten. Bla-sens. Bla-espoir. Bla-tout. »

Il laisse chaque mot peser, chaque mot résonner, chaque mot faire son travail de sape. Certains mots ont ce pouvoir : ils ne désignent pas des réalités, ils créent des réalités. Ils ne décrivent pas le monde, ils le transforment. « BLA » est de ceux-là.

« BLA, c'est la particule du vide. Le préfixe de l'absence. Le son que fait le rien quand il essaie de se nommer lui-même. C'est un mot qui dit : il n'y a pas. Un mot qui nie avant même d'affirmer. Un mot qui efface — justement — avant même de commencer à écrire. »

« BLA — Ce qui reste quand on enlève tout. »

Silence. Le genre de silence où les carrières se font ou se défont.

L'une des trois silhouettes prend la parole :

« Quand pouvez-vous commencer ? »

« Demain », dit Nabil. « Nous pouvons commencer demain. »

Les trois silhouettes hochent la tête à l'unisson. Puis l'une d'elles — ou les trois ensemble, impossible à savoir — prononce ces mots qui changeront tout :

« Parfait. L'Auteur sera content. »

VI

« L'Auteur ? »

Le mot résonne dans la tête de Nabil comme une cloche fêlée, comme une alarme qui refuse de s'éteindre. Les trois silhouettes se lèvent — synchronisées comme des danseurs —, ramassent leurs documents vierges, et se dirigent vers la porte.

« Qui est l'Auteur ? », répète Nabil, plus fort.

La porte s'ouvre. L'une des silhouettes se retourne. Sa voix est un murmure qui porte pourtant jusqu'aux oreilles de Nabil comme s'il était crié :

« Vous le saurez bien assez tôt, Monsieur Serghini. Tout le monde finit par rencontrer l'Auteur. C'est Lui qui décide quand les chapitres commencent. C'est Lui qui décide quand ils s'arrêtent. C'est Lui qui tient le stylo. C'est Lui qui décide du point final. »

La porte se referme. Silence blanc.

Et c'est là — dans ce silence, dans ce blanc, dans cette salle de réunion au trente-septième étage d'une tour de Casablanca — que quelque chose se fissure en Nabil. Quelque chose de profond. De fondamental. Comme si le sol sous ses pieds avait soudain révélé sa nature de décor, comme si les murs autour de lui avaient avoué leur nature de toile peinte, comme si toute sa vie — ses quarante-trois ans, ses trois enfants, son hypothèque, son Audi — n'était qu'une histoire racontée par quelqu'un d'autre.

Une pensée s'impose à lui, claire comme une évidence :

« Quelqu'un d'autre est en train d'écrire cette scène. »

Et cette pensée — absurde, impossible, folle — refuse de le quitter.

Alors il fait quelque chose d'étrange. Quelque chose qu'un personnage de roman n'est pas censé faire. Il tourne la tête vers un point de la salle où il n'y a personne. Un point dans l'angle. Un point où vous êtes.

Et il parle. Bas. Si bas que personne ne l'entend sauf vous.

« Tu sais ce que c'est, le blanc parfait ? C'est une page qu'on a effacée. Pas une page vierge — une page dont on a retiré les mots. Si tu continues à lire, tu participes à quelque chose. Je ne sais pas encore à quoi. Mais quelqu'un écrit pendant que je parle. Quelqu'un a déjà décidé si je vis ou si je meurs. »

Pause.

« Bienvenue dans La Tache Originelle, lecteur. Le texte ne laisse personne ressortir propre. »

VII

La réunion est officiellement terminée.

Les autres participants se lèvent avec cette chorégraphie silencieuse des fins de réunion corporate — ce ballet de corps qui se déplient, de chaises qui reculent sans bruit sur la moquette premium, de mains qui se tendent pour des poignées de main protocollaires, de voix qui prononcent les formules de politesse habituelles avec une sincérité parfaitement calibrée. « Excellente présentation. » « On reste en contact. » « Je te fais un mail pour les next steps. » « On débrief demain matin ? » Ces phrases ne signifient rien. Ces phrases signifient tout. Ces phrases sont le lubrifiant social qui empêche les engrenages de la machine corporate de grincer.

Mohamed Benjelloun s'approche de Nabil. Sa démarche est lente, mesurée, celle d'un homme qui n'a jamais besoin de se presser parce que le monde attend toujours ceux qui ont le pouvoir de le faire attendre. Il pose une main sur l'épaule de Nabil — une main lourde, paternelle, qui dit « bon travail » sans avoir besoin de le dire, qui dit « tu es dans mon équipe » sans avoir besoin de le formuler, qui dit « je te protégerai tant que tu me seras utile » sans qu'aucun des deux ne soit dupe de la nature conditionnelle de cette protection.

« Beau pitch », murmure Benjelloun, assez bas pour que seul Nabil entende. « Vraiment. Ce truc de BLA, c'est... c'est fort. C'est exactement ce qu'ils voulaient. Je ne sais pas comment tu as fait pour le deviner. »

Nabil hoche la tête. Il devrait être content. Flatté. Satisfait. C'est ce qu'il voulait, après tout — convaincre, emporter le morceau, lancer ce projet qui pourrait redéfinir le marché des détergents au Maroc, voire en Afrique du Nord, voire au-delà si les étoiles s'alignent et si les KPIs sont au rendez-vous. Il devrait ressentir cette chaleur familière de la victoire, ce shot d'adrénaline post-présentation réussie, ce petit orgasme de l'ego qui accompagne chaque deal signé.

Mais tout ce à quoi il pense, c'est la phrase du Consortium.

« L'Auteur sera content. »

Ces quatre mots refusent de s'éteindre dans sa mémoire. Ils tournent en boucle comme un mantra, comme un virus, comme ces jingles publicitaires insupportables qu'on ne peut plus s'enlever de la tête une fois qu'on les a entendus — et c'est ironique, n'est-ce pas, qu'un marketeur soit victime des mêmes mécanismes qu'il utilise pour manipuler les autres, qu'il soit pris à son propre piège, colonisé par des mots qu'il n'a pas choisis.

Qui est l'Auteur ?

Un investisseur principal qu'on ne lui a pas présenté ? Un actionnaire silencieux du Consortium, tapi dans l'ombre des organigrammes, tirant les ficelles depuis un bureau situé quelque part où l'on ne paie pas d'impôts ? Un parrain invisible, un faiseur de rois, un de ces personnages dont on murmure le nom dans les couloirs du pouvoir sans jamais oser le prononcer à voix haute ?

Ou autre chose ?

Quelque chose de plus littéral ? De plus... textuel ? Quelqu'un qui écrit vraiment — qui met des mots sur une page, qui décide de la suite des événements, qui tient le stylo ou frappe sur un clavier quelque part dans un monde que Nabil ne peut pas percevoir ?

L'idée est absurde. L'idée est folle. L'idée est exactement le genre de pensée qu'un homme fatigué, stressé, sous pression depuis des semaines pour préparer ce pitch, pourrait avoir après une réunion intense. Une pensée parasite. Une interférence neuronale. Rien de plus.

Et pourtant.

Nabil sort de la salle de réunion. Le couloir qui s'étend devant lui est blanc, évidemment — le même blanc que la salle, le même blanc que partout ailleurs dans cette tour, comme si une maladie chromatique avait contaminé l'ensemble du bâtiment, comme si quelqu'un avait décidé qu'ici, dans ce temple du business, la couleur était interdite, suspecte, subversive.

Il marche. Ses chaussures — des Oxford en cuir marron, faites sur mesure à Florence il y a trois ans lors d'un voyage professionnel qu'il avait prolongé d'un week-end personnel — ne font aucun bruit sur la moquette épaisse. C'est comme marcher dans du coton. C'est comme marcher dans un rêve. C'est comme marcher dans un texte où l'auteur aurait oublié d'ajouter les effets sonores.

L'ascenseur. Les portes blanches s'ouvrent avec un souffle pneumatique discret. L'intérieur est blanc aussi — blanc nacré, avec des touches d'acier brossé qui tentent d'apporter un peu de modernité froide à cet océan de pureté oppressante. Un miroir couvre le mur du fond, et Nabil évite son propre regard. Il ne veut pas se voir. Il ne veut pas vérifier si son expression trahit quelque chose — le doute, la peur, cette fissure qu'il sent s'élargir quelque part en lui.

37. 36. 35. 34.

Les chiffres défilent sur l'écran digital au-dessus des portes. Trente-sept étages à descendre. Trente-sept étages entre la salle de réunion blanche et le monde réel — si tant est que le monde réel existe encore, si tant est qu'il n'est pas lui aussi un décor, une mise en scène, un texte écrit par quelqu'un d'autre.

33. 32. 31. 30.

Nabil ferme les yeux. Tente de respirer. Tente de calmer ce tambourinement dans sa poitrine qui n'est pas tout à fait de l'angoisse mais qui n'est pas non plus de la sérénité. Un entre-deux. Un état suspendu. Comme lui, dans cette boîte métallique qui descend vers le sol.

Il pense à sa femme, Amina. À ce qu'elle dira quand il rentrera ce soir. À ce dîner qu'elle aura préparé — un tagine de poulet aux olives, probablement, c'est mardi et le mardi c'est tagine, parce que leur vie est organisée autour de rituels culinaires qui donnent l'illusion de la stabilité. À ses enfants qui feront leurs devoirs dans le salon, ou qui regarderont la télévision en cachette, ou qui se disputeront pour un jouet ou une tablette ou n'importe quoi d'autre, parce que les enfants se disputent toujours, c'est leur façon de tester les limites du monde.

Saura-t-il leur raconter cette réunion ? Pourra-t-il dire : « Aujourd'hui, j'ai vendu une lessive qui s'appelle BLA à des gens dont je n'arrive pas à me souvenir des visages, et ils ont mentionné quelqu'un qu'ils appellent l'Auteur, et depuis je ne suis plus tout à fait sûr d'être réel » ?

Non. Évidemment non. Il dira : « La réunion s'est bien passée. Le projet est lancé. » Et Amina hochera la tête, et les enfants ne lèveront même pas les yeux de leurs écrans, et la vie continuera comme si de rien n'était, parce que c'est ce que fait la vie — elle continue, aveugle et sourde aux fissures qui s'ouvrent sous la surface.

15. 14. 13. 12.

L'ascenseur ralentit. S'arrête au douzième étage. Les portes s'ouvrent. Une femme entre — jeune, la trentaine, vêtue d'un tailleur gris qui tranche sur tout ce blanc, qui semble presque révolutionnaire dans son refus de la norme chromatique. Elle tient un café dans une main, un téléphone dans l'autre, et ne lève pas les yeux vers Nabil. Pour elle, il n'existe pas. Pour elle, il n'est qu'un autre occupant de cet espace transitoire qu'est l'ascenseur — un être temporaire, oubliable, interchangeable.

Et c'est peut-être ça, pense Nabil. C'est peut-être ça, la vérité. Nous sommes tous des personnages secondaires dans les histoires des autres. Nous sommes tous des figurants, des comparses, des passants. Personne n'est le héros de toutes les histoires. Personne n'est réel pour tout le monde.

5. 4. 3. 2. 1. Rez-de-chaussée.

Les portes s'ouvrent sur le lobby de marbre — blanc, toujours, obstinément blanc, agressivement blanc. La femme au tailleur gris sort sans un regard. Nabil la suit. Traverse le lobby. Passe devant la réception où une hôtesse sourit mécaniquement, ce sourire professionnel qui ne réchauffe rien et ne refroidit rien, ce sourire qui est une absence de grimace plutôt qu'une présence de joie.

Et c'est là, juste avant les portes de sortie, juste avant de quitter ce temple du blanc pour retrouver le chaos coloré de Casablanca, que son téléphone vibre dans sa poche.

Il s'arrête net.

Le lobby continue de vivre autour de lui — des gens qui entrent, des gens qui sortent, des gens qui courent vers des réunions qu'ils sont en retard d'atteindre, des gens qui marchent lentement parce qu'ils n'ont nulle part où aller mais qu'ils font semblant d'être occupés, des gens qui parlent trop fort au téléphone et des gens qui chuchotent des secrets dans des coins discrets. Mais Nabil ne voit plus rien de tout cela. Son monde s'est réduit à l'écran de son téléphone, à ces pixels lumineux qui forment des mots, à ce message qui ne devrait pas exister.

Un message d'un numéro inconnu. Un numéro qui n'affiche aucun indicatif de pays, aucun préfixe reconnaissable, juste une série de chiffres qui semblent avoir été générés aléatoirement — ou peut-être très précisément, par quelqu'un ou quelque chose qui connaît les règles de la numération mais choisit de les ignorer.

« Bravo. Chapitre 1 terminé. Reste à écrire les vingt suivants. J'espère que tu tiens le rythme. Ne t'inquiète pas pour les détails — je m'en occupe. Concentre-toi sur ton rôle. Tu le joues très bien jusqu'ici. — L'Auteur »

Nabil lit le message. Une fois. Deux fois. Trois fois. Les mots ne changent pas. Les mots ne disparaissent pas. Les mots restent là, implacables, impossibles.

« Chapitre 1 terminé. » Comme si sa vie était un livre. Comme si cette réunion était une scène. Comme si lui, Nabil Serghini, quarante-trois ans, père de famille, marketeur chevronné, était un personnage dans une histoire qu'il n'écrit pas, dont il ne contrôle pas l'intrigue, dont il ignore le dénouement.

« Concentre-toi sur ton rôle. » Quel rôle ? Celui du protagoniste ignorant sa propre fiction ? Celui du pantin qui découvre ses fils ? Celui de l'homme qui prend conscience, trop tard ou peut-être juste à temps, que sa réalité est une construction, un texte, un arrangement de mots décidé par quelqu'un d'autre ?

Il lève les yeux de son téléphone. Regarde autour de lui. Le lobby. Les gens. Le marbre blanc. Les lumières trop vives. Et soudain, tout lui semble légèrement décalé, légèrement faux, comme un décor de théâtre vu de trop près, comme un rêve dont on commence à percevoir la texture artificielle.

Est-ce que ce pilier de marbre est vraiment du marbre ? Est-ce que cette plante verte dans son pot design est vraiment une plante, ou juste l'idée d'une plante, une description de plante, le mot « plante » transformé en objet par la volonté d'un narrateur ? Est-ce que cette hôtesse d'accueil avec son sourire mécanique est une personne avec une vie, des rêves, des angoisses — ou juste une fonction, un rôle, une parenthèse dans le récit de quelqu'un d'autre ?

Nabil range son téléphone dans sa poche. Ses mains tremblent légèrement — ou peut-être imagine-t-il ce tremblement, peut-être l'Auteur a-t-il décidé que ses mains trembleraient à ce moment précis pour ajouter une touche de tension dramatique, pour signaler au lecteur que quelque chose d'important vient de se produire, que le protagoniste est ébranlé, que le monde tel qu'il le connaissait vient de se fissurer.

Il pousse les portes vitrées et sort dans Casablanca.

L'air le frappe comme une gifle chaude — un air chargé de sel et de pollution et de vie, un air qui sent le tajine des gargotes voisines et l'essence des voitures coincées dans les embouteillages et le jasmin des vendeurs ambulants et la sueur des hommes qui courent après leurs destins. Un air réel. Un air qui existe indépendamment de toute description, de tout texte, de tout auteur.

Ou peut-être pas.

Peut-être que cet air aussi est écrit. Peut-être que ce soleil de fin d'après-midi est une didascalie. Peut-être que ce klaxon au loin est une indication de mise en scène. Peut-être que tout — absolument tout — est texte.

Nabil regarde le ciel. Bleu. Un bleu de fin de journée, légèrement orangé vers l'ouest où le soleil commence sa descente vers l'océan Atlantique. Un beau ciel. Un ciel de carte postale. Un ciel qui semble dire : « Tout va bien. Le monde continue. Rentre chez toi. Embrasse tes enfants. Oublie cette histoire d'Auteur. C'est juste une métaphore. C'est juste un jeu de mots. C'est juste du marketing, après tout. »

Mais Nabil sait, quelque part dans cette région de sa conscience où les certitudes vont mourir, que ce n'est pas une métaphore. Que ce n'est pas un jeu. Que quelque chose a changé aujourd'hui dans cette salle blanche au trente-septième étage, quelque chose d'irréversible, quelque chose qui ne peut plus être lavé, effacé, blanchi.

La tache est posée.

Et ce qui vient ensuite — ce qui va s'écrire dans les vingt chapitres suivants, ce qui va se déployer comme une tache d'encre sur le papier blanc de sa vie — sera sale. Inévitablement. Irrémédiablement. Définitivement sale.

Parce que toute histoire vraie est une histoire de salissure.

Parce que le blanc parfait n'existe pas — il n'a jamais existé.

Parce que même la page blanche porte déjà les traces de tout ce qui va s'y écrire.

_______________

FIN DU CHAPITRE PREMIER

(Ultime note de l'auteur : Tu as fini le premier chapitre. Tu n'as pas abandonné. Cela fait de toi un complice. Bienvenue. Cette histoire ne te quittera plus. Même quand tu croiras penser à autre chose, une partie de toi restera ici, dans cette salle blanche, avec ce mot — BLA — qui résonne comme une menace. C'est le pouvoir des histoires. On croit les lire, mais ce sont elles qui nous lisent. On croit les consommer, mais ce sont elles qui nous digèrent. Dors bien, lecteur. L'Auteur veille. L'Auteur écrit. Et demain, tu reviendras. Parce que la tache est posée. Et qu'une tache, ça ne s'efface jamais vraiment.

— N.Q.B

Casablanca, quelque part entre le réel et le récit)


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