Casablanca, 6h47, premier brouillon
« Une ville ne se réveille pas. Elle cesse simplement de faire semblant de dormir. »
— Driss Chraïbi (réinventé)
I
6h47.
L'heure exacte où Casablanca cesse de mentir.
Pas 6h45 — trop rond, trop propre, trop fabriqué, le genre d'heure qu'on invente pour les réveil-matins et les horaires de train, le genre d'heure qui n'existe que dans les emplois du temps et les agendas électroniques, le genre d'heure que personne n'a jamais vécu vraiment parce que la vraie vie ne tombe jamais sur des multiples de cinq. Et pas 6h50 — trop proche de 7h, déjà contaminée par l'urgence de la journée à venir, déjà envahie par les calculs de ce qu'il reste à faire avant de partir, déjà souillée par le stress du retard potentiel.
Non. 6h47. Cette minute précise, bancale, impaire, où la ville se trouve prise en flagrant délit d'existence — entre le sommeil qui ne veut pas la quitter et le jour qui s'impose sans demander la permission.
Nabil Serghini est réveillé depuis 4h23.
Il le sait parce qu'il a regardé son téléphone à cet instant précis, arraché au sommeil par quelque chose qui n'était ni un bruit ni un rêve ni une envie d'uriner — ces trois causes habituelles des réveils nocturnes chez les hommes de son âge. Non. C'était autre chose. Une certitude froide, logée quelque part entre le sternum et la gorge, qui lui disait : « Tu ne dormiras plus. Pas cette nuit. Peut-être plus jamais. »
Depuis 4h23, il est allongé dans le noir à côté d'Amina qui dort — ce sommeil profond, régulier, presque offensant des gens qui n'ont rien sur la conscience, ou qui ont décidé de mettre leur conscience en pause jusqu'au matin, ou qui ont cette capacité enviable de compartimenter leurs angoisses dans des tiroirs mentaux qu'ils n'ouvrent qu'aux heures ouvrables. Amina dort comme elle fait tout : efficacement, sans gaspillage, sans ce luxe de l'insomnie que seuls les privilégiés et les tourmentés peuvent se permettre.
Nabil, lui, fixe le plafond.
Un plafond blanc — encore du blanc, toujours du blanc, le blanc le poursuit maintenant, le blanc est devenu son obsession, son ennemi, son compagnon involontaire. Ce plafond qu'il a vu dix mille fois sans jamais vraiment le regarder lui apparaît soudain comme une page. Une page vierge. Une page qui attend d'être écrite. Ou peut-être une page qui a déjà été écrite, puis effacée, puis réécrite, puis effacée encore — un palimpseste de peinture sur plâtre, couche après couche de blanc superposé pour cacher ce qui était là avant, ce qui a toujours été là, ce qui ne peut jamais vraiment disparaître.
Le message de l'Auteur tourne en boucle dans sa tête.
« Chapitre 1 terminé. Reste à écrire les vingt suivants. »
Vingt chapitres. Si chaque chapitre correspond à une journée — hypothèse arbitraire, mais les hypothèses arbitraires sont les seules dont dispose un homme qui essaie de donner du sens à l'insensé —, cela signifie vingt jours. Vingt jours d'histoire. Vingt jours de récit. Vingt jours avant... quoi ? Avant le dénouement ? Avant la fin ? Avant le point final que l'Auteur — quel qu'il soit, quoi qu'il soit — a déjà décidé de poser quelque part, à une date qu'il est seul à connaître ?
Nabil a essayé de rappeler le numéro. Quatre fois entre 4h23 et 5h15. À chaque tentative, la même réponse : « Le numéro que vous avez composé n'est pas attribué. » Pas « n'existe pas ». Pas « est hors service ». « N'est pas attribué. » Comme si le numéro avait existé le temps d'envoyer le message, puis s'était désattribué, désagrégé, dissous dans le néant d'où il venait.
Il a googlé « l'Auteur Casablanca ». 847 millions de résultats. Aucun pertinent.
Il a googlé « le Consortium blanchiment ». Des articles sur le blanchiment d'argent, des références à des films de gangsters, des tutoriels YouTube sur comment blanchir des baskets sales. Rien.
Il a googlé « BLA lessive Maroc ». Zéro résultat pertinent. Le produit n'existe pas encore. Le produit n'existe que dans sa présentation d'hier, dans les serveurs de BlancNet Industries, dans la mémoire des douze personnes présentes dans cette salle blanche — dont trois qu'il est incapable de décrire.
Alors Nabil a fait ce que font tous les hommes confrontés à l'inexplicable : il a décidé, temporairement, provisoirement, tactiquement, de ne pas y penser.
Il a échoué.
(Note de l'auteur — le vrai, celui qui tape ces mots, celui dont tu tiens le livre ou l'écran entre les mains, celui qui existe dans un plan de réalité légèrement différent de celui de Nabil mais peut-être pas si différent que ça, qui sait :
Je dois te faire un aveu, lecteur. Cette scène — Nabil insomniaque, fixant le plafond, torturé par des questions métaphysiques sur la nature de sa propre existence — je l'ai vécue. Pas avec les mêmes détails, pas avec le même prétexte, pas avec ce message d'un Auteur mystérieux. Mais j'ai connu ces nuits où le sommeil refuse de venir parce que quelque chose s'est fissuré dans la certitude d'être réel.
Ça m'est arrivé à Tokyo, en 2008, dans une chambre de la résidence universitaire de Kashiwa. J'avais vingt-quatre ans. Je travaillais sur ma thèse — quelque chose sur l'intelligence artificielle, sur les réseaux de neurones, sur cette idée folle que des machines pourraient un jour simuler la pensée humaine. Et une nuit, vers 3h du matin, alors que je relisais pour la centième fois un article sur les fonctions d'activation, une pensée m'a frappé : « Et si moi aussi j'étais une simulation ? Et si mes pensées n'étaient que des calculs, mes émotions des paramètres, ma vie entière un programme écrit par quelqu'un d'autre ? »
J'ai passé trois nuits sans dormir après ça. Trois nuits à douter de tout — de mon corps, de mes souvenirs, de la réalité du mur que je touchais, du goût du thé que je buvais, de l'existence même de cette question que je me posais. Puis, le quatrième jour, épuisé, affamé, légèrement halluciné, j'ai pris une décision pragmatique : même si j'étais un programme, je devais continuer à fonctionner. Même si j'étais un personnage, je devais jouer mon rôle. Parce que c'était la seule option disponible.
Je te raconte cela, lecteur, pour que tu comprennes : Nabil n'est pas fou. Nabil pose les questions que tout être conscient finit par se poser un jour ou l'autre, quand les circonstances le permettent, quand la routine se fissure assez longtemps pour laisser passer le doute. Nabil est juste un homme qui a reçu, par accident ou par design, l'autorisation de penser à ce à quoi il vaut mieux ne pas penser.)
II
6h47, donc.
Nabil se lève. Sort de la chambre sans bruit — ce talent qu'acquièrent tous les parents de jeunes enfants, cette capacité à se déplacer comme un ninja domestique, à éviter les lattes qui grincent, à ouvrir les portes avec une lenteur millimétrique pour ne pas réveiller ceux qui dorment encore. Il traverse le couloir. Passe devant la chambre de Yassine, dix ans, qui dort en diagonale comme tous les enfants de cet âge, occupant le maximum d'espace avec le minimum de corps. Passe devant la chambre de Lina, sept ans, qui serre contre elle un lapin en peluche dont une oreille a été recousue trois fois et dont le pelage a viré du blanc originel à un gris mélancolique — même les peluches finissent par perdre leur blancheur, pense Nabil, même les objets d'amour se salissent avec le temps. Passe devant la chambre de Rayan, deux ans, qui dort dans son lit à barreaux avec cette confiance absolue des très jeunes enfants, cette certitude que le monde est un endroit sûr où quelqu'un veillera toujours sur eux.
Trois enfants. Trois raisons de continuer à jouer le jeu, même si le jeu est truqué, même si les règles changent sans préavis, même si quelqu'un d'autre tient les cartes.
Nabil descend l'escalier, entre dans la cuisine, met la cafetière en marche — ces gestes automatiques qui constituent quatre-vingt-dix pour cent de nos vies, ces rituels quotidiens qui nous ancrent dans le réel mieux que n'importe quelle philosophie, ces petites certitudes tactiles et olfactives et gustatives qui disent « tu existes, tu es là, tu fais partie de ce monde » même quand tout le reste vacille.
Pendant que le café coule — un arabica éthiopien commandé sur internet, parce que même la consommation de café est devenue un marqueur social, un statement, une façon de dire « je suis le genre de personne qui se soucie de l'origine de ses grains » —, Nabil ouvre la baie vitrée et sort sur la terrasse.
Et Casablanca est là.
Casablanca est toujours là, évidemment — les villes ne disparaissent pas pendant la nuit, sauf dans les romans de science-fiction et les cauchemars d'urbanistes. Mais ce matin, à 6h47, dans cette lumière de début de jour qui n'est ni l'aube ni le matin mais quelque chose entre les deux, Casablanca apparaît à Nabil comme il ne l'a jamais vue. Ou plutôt : comme il l'a toujours vue sans jamais vraiment la regarder.
Une ville écrite.
Non, le mot n'est pas assez fort. Une ville réécrite. Cent fois. Mille fois. Une ville qui porte les traces de toutes ses versions antérieures comme un manuscrit porte les ratures de son auteur — ces ratures qu'on peut encore deviner sous l'encre fraîche, ces mots barrés qui refusent de disparaître complètement, ces premières intentions qui hantent le texte final.
De sa terrasse, au cinquième étage d'un immeuble du quartier Gauthier — ce quartier qui fut chic, qui est devenu moins chic, qui redevient chic d'une autre façon, cette valse de la gentrification et de la dégentrification qui est la respiration même des villes —, Nabil voit :
Les tours de Casa Finance City, là-bas, vers l'est, qui commencent à capter les premiers rayons du soleil sur leurs façades de verre — ces tours qu'on a construites pour dire au monde « le Maroc est moderne, le Maroc est une puissance économique, le Maroc joue dans la cour des grands », ces tours qui abritent des banques et des fonds d'investissement et des cabinets de conseil et des startups qui se prennent pour des licornes, ces tours où lui-même travaille, où il a présenté BLA hier, où tout a commencé — ou continué, ou été écrit, selon la perspective qu'on adopte.
Les immeubles Art déco du centre-ville, plus proches, ces bâtiments des années 1920 et 1930 que les Français ont construits quand ils croyaient que le Maroc leur appartiendrait pour toujours — façades ornementées, balcons en fer forgé, motifs géométriques qui mélangent le Bauhaus et l'arabesque, tout ce vocabulaire architectural qui dit « nous sommes venus civiliser mais nous avons été séduits », ces immeubles qui tombent en ruine pour certains, qui sont rénovés pour d'autres, qui attendent leur sort comme des vieillards dans un hospice, ne sachant pas s'ils seront sauvés ou démolis.
L'ancienne médina, invisible d'ici mais présente comme un souvenir, comme une odeur qu'on perçoit même quand le vent ne souffle pas dans la bonne direction — ce dédale de ruelles étroites où le Maroc d'avant résiste, où les artisans fabriquent encore des babouches et des caftans, où les vendeurs de légumes installent leurs étals à même le sol, où la vie s'écoule selon un rythme que les tours de verre ne comprennent pas et ne comprendront jamais.
Et au-delà, ce que Nabil ne voit pas mais qu'il sait être là : les bidonvilles, ces « quartiers non réglementaires » comme on dit pudiquement dans les rapports officiels, ces villes dans la ville où vivent des centaines de milliers de personnes que le Maroc moderne préfère ne pas voir, ces zones grises de la carte urbaine qu'on efface des plans touristiques et des plaquettes d'investissement, ces tâches sur le blanc immaculé du Maroc-qui-avance.
Casablanca. Al-Dar al-Bayda. La Maison Blanche.
Le nom lui-même est une ironie. Une promesse non tenue. Un mensonge fondateur. Parce que Casablanca n'est pas blanche — Casablanca est grise, ocre, beige, rouillée, poussiéreuse, colorée par endroits et délavée par d'autres, vivante de cette vie bordélique qui refuse la pureté, qui rejette l'ordre, qui prolifère dans les interstices. Casablanca est tout sauf ce que son nom prétend. Casablanca est la tâche originelle du Maroc moderne — cette ville surgie de presque rien en un siècle, ce monstre urbain de cinq millions d'habitants qui s'est construit sur l'ambition et l'exploitation, sur le rêve et la misère, sur la promesse d'un avenir meilleur et la réalité d'un présent inégal.
(Deuxième note de l'auteur — parce qu'un roman qui se passe à Casablanca sans parler vraiment de Casablanca est une escroquerie littéraire, un tourisme narratif, un survol de drone au-dessus d'une ville qui mérite qu'on s'y enfonce jusqu'aux chevilles, jusqu'aux genoux, jusqu'à la taille :
Casa, on l'aime ou on la déteste, mais on ne peut pas l'ignorer. Casa vous prend à la gorge dès que vous sortez de la gare ou de l'aéroport ou de l'autoroute — cette odeur de sel et de gasoil et de friture et de jasmin, ce bruit permanent de klaxons et de voix et de moteurs et de muezzins, cette lumière crue qui n'épargne rien, qui expose tout, qui refuse le mystère et le clair-obscur. Casa ne vous laisse pas le temps de l'apprivoiser. Casa vous jette dans le bain dès la première seconde et vous dit : « Nage ou coule, c'est ton problème. »
J'ai vu Casa changer. J'ai vu les tramways arriver et les ânes disparaître — pas totalement, il en reste quelques-uns, têtus, anachroniques, qui traversent parfois le boulevard Zerktouni comme des fantômes d'un autre siècle. J'ai vu les tours pousser et les villas s'effondrer. J'ai vu les malls remplacer les souks et les souks résister aux malls. J'ai vu ma ville devenir une autre ville qui porte le même nom mais qui n'est plus tout à fait la même — et je ne sais pas si je dois pleurer l'ancienne ou célébrer la nouvelle.
Casablanca est un palimpseste, ai-je écrit hier. Mais c'est plus que ça. Casablanca est un brouillon permanent. Une version bêta qui ne sera jamais finalisée. Une œuvre en cours dont l'auteur change sans cesse — les colons français d'abord, puis le Makhzen, puis les promoteurs immobiliers, puis les architectes internationaux, puis les habitants eux-mêmes qui transforment, bricolent, ajoutent des étages illégaux, percent des fenêtres interdites, s'approprient l'espace avec cette désinvolture créative qui est peut-être la seule vraie identité casablancaise.
Nabil regarde cette ville depuis sa terrasse et il ne voit pas ce que je vois. Il voit le décor de sa vie. Il voit l'arrière-plan de son existence. Il voit ce qui a toujours été là et qui sera toujours là, immuable, évident, transparent. Mais après le message de l'Auteur, quelque chose a changé dans son regard. Il commence à voir les coutures. Les raccords. Les points de jonction entre les différentes versions de cette ville-texte. Il commence à lire Casablanca au lieu de simplement l'habiter.)
III
Le café est prêt.
Nabil rentre dans la cuisine, se verse une tasse — sa tasse, celle avec le logo délavé de Sciences Po que personne d'autre n'a le droit d'utiliser, ce vestige d'une vie antérieure qu'il garde comme un talisman, un rappel de l'homme qu'il était avant de devenir l'homme qu'il est —, et s'assoit à la table.
Sur cette table, son ordinateur portable. Ouvert. Allumé. L'écran affiche un document vierge — Word, police Calibri 11, marge standard, le template par défaut de Microsoft que des milliards d'êtres humains utilisent chaque jour pour écrire des rapports, des mémos, des lettres de motivation, des romans qu'ils n'achèveront jamais, des testaments, des mots d'amour, des mots de haine, des listes de courses, des plans de domination mondiale, tout ce que l'humanité a besoin de mettre en mots.
Nabil ne se souvient pas d'avoir ouvert Word. Il ne se souvient pas d'avoir allumé l'ordinateur. Il ne se souvient pas d'avoir posé ses doigts sur le clavier.
Et pourtant, sur l'écran, un texte apparaît.
Un texte qu'il n'a pas écrit. Ou qu'il a écrit sans s'en rendre compte. Ou qu'il est en train d'écrire en ce moment même, dans un état de conscience altérée, de transe créative, de possession narrative.
« BRIEF CRÉATIF — PROJET BLA
Version 1.0 — Premier brouillon
Contexte : Le client (Le Consortium) souhaite lancer une nouvelle lessive révolutionnaire sur le marché marocain, puis africain, puis mondial. Cette lessive ne promet pas seulement de nettoyer — elle promet d'effacer. De restaurer. De ramener à l'état originel.
Nom du produit : BLA (بْلا) — « Sans » en darija. Le nom qui nie. Le nom qui efface par sa seule prononciation.
Promesse de marque : « Ce qui reste quand on enlève tout. »
Cible : Tous ceux qui veulent effacer. Pas seulement les tâches sur le tissu — les tâches sur la mémoire. Les tâches sur la conscience. Les tâches sur le passé.
Insight consommateur : Nous ne voulons pas être propres. Nous voulons n'avoir jamais été sales. »
Nabil lit ces mots comme on lit le journal intime d'un étranger qui se trouve être soi-même. Il reconnaît le style — c'est le sien. Il reconnaît les tournures — ce sont les siennes. Il reconnaît cette façon de transformer un brief commercial en manifeste philosophique — c'est sa marque de fabrique, son vice professionnel, cette incapacité à rester dans les clous du marketing conventionnel.
Mais il n'a pas écrit ces mots.
Ou alors il les a écrits dans un état dont il ne garde aucun souvenir, comme ces poètes romantiques qui prétendaient recevoir leurs vers en rêve, comme ces écrivains qui parlent de leur muse comme d'une entité séparée d'eux-mêmes, comme ces créateurs qui disent « ce n'est pas moi qui ai fait ça, ça m'a traversé ».
Ou alors quelqu'un d'autre les a écrits. Quelqu'un qui a accès à son ordinateur. Quelqu'un qui connaît son style. Quelqu'un qui sait ce qu'il aurait écrit s'il l'avait écrit.
L'Auteur.
Le mot résonne dans sa tête avec une familiarité terrifiante. Comme si ce mot avait toujours été là, attendant son moment pour émerger. Comme si toute sa vie n'avait été qu'une préparation à cette révélation — cette idée folle, impossible, vertigineuse qu'il n'est peut-être pas l'auteur de sa propre histoire.
IV
« Tu es debout depuis longtemps ? »
La voix d'Amina, derrière lui. Cette voix qu'il connaît depuis vingt ans — ils se sont rencontrés à une conférence sur le marketing digital à Rabat, elle était attachée de presse pour une ONG, lui était déjà chez Procter & Gamble, et quelque chose s'est passé entre la pause café et le networking cocktail, quelque chose qui s'est transformé en dîner puis en nuit puis en vie commune puis en trois enfants puis en cette maison dans le quartier Gauthier puis en cette routine confortable qui ressemble à l'amour sans en avoir toujours l'intensité.
Nabil ferme l'écran de l'ordinateur. Instinctivement. Comme s'il avait quelque chose à cacher. Comme si ce brief qu'il n'a pas écrit était une infidélité, une trahison, un secret qu'il ne peut pas partager — pas encore, pas comme ça, pas sans comprendre d'abord ce qui se passe.
« Un moment, oui. Je n'arrivais pas à dormir. »
Ce n'est pas un mensonge. C'est une vérité incomplète. C'est le genre de réponse qu'on donne quand on n'est pas prêt à dire la vérité complète mais qu'on ne veut pas mentir non plus — cette zone grise de la communication conjugale où l'on navigue depuis si longtemps qu'on ne sait plus si on protège l'autre ou si on se protège soi-même.
Amina s'approche. Elle porte son peignoir bleu — celui qu'il lui a offert pour leur dixième anniversaire de mariage, qui a pâli avec les lavages mais qu'elle continue de porter parce que « il est confortable » ou peut-être parce qu'elle y tient, peut-être parce que les objets accumulent une valeur sentimentale qui n'a rien à voir avec leur état matériel.
Elle pose une main sur son épaule. Ce geste simple, quotidien, presque machinal, qui dit pourtant tant de choses : « Je suis là. Je te vois. Tu n'es pas seul. » Nabil sent la chaleur de cette main à travers le tissu de son t-shirt, et pendant un instant — un instant seulement — le monde redevient solide, réel, indubitable. Pendant un instant, il n'est plus un personnage dans une histoire écrite par quelqu'un d'autre. Il est juste un homme, dans sa cuisine, avec sa femme, avant le réveil des enfants.
« La réunion d'hier t'a perturbé ? », demande Amina.
Perturbé. Le mot est faible. Comme dire qu'un tsunami a « mouillé » la côte. Comme dire qu'un incendie a « réchauffé » la pièce. Comme dire qu'une révélation métaphysique sur la nature de la réalité a « légèrement déstabilisé » celui qui l'a reçue.
« Un peu, oui. C'est un projet... particulier. »
« Tu veux m'en parler ? »
Nabil hésite. Que pourrait-il dire ? « Tu sais, chérie, j'ai présenté un concept de lessive hier, et à la fin de la réunion, le client a mentionné quelqu'un qu'ils appellent l'Auteur, et depuis j'ai le sentiment d'être un personnage dans un roman, et j'ai reçu un message d'un numéro qui n'existe pas me félicitant d'avoir terminé le premier chapitre de ma vie, et ce matin j'ai trouvé sur mon ordinateur un brief que je n'ai pas écrit mais qui est pourtant dans mon style, et je crois que je suis peut-être en train de devenir fou, ou alors le monde est beaucoup plus étrange que ce que nous pensions, ou alors les deux, les deux options ne sont pas mutuellement exclusives. »
Non. Il ne peut pas dire ça. Pas maintenant. Pas comme ça. Pas à 6h47 du matin dans une cuisine qui sent le café éthiopien et le pain grillé.
« Plus tard », dit-il. « Quand j'aurai compris moi-même de quoi il s'agit. »
Amina hoche la tête. Elle ne pousse pas. Elle ne pousse jamais. C'est l'une des raisons pour lesquelles leur mariage fonctionne — cette capacité à respecter les silences de l'autre, à accepter que certaines choses ne peuvent pas être partagées immédiatement, à faire confiance au fait que les mots viendront quand ils seront prêts.
« Les enfants vont se réveiller bientôt », dit-elle. « Tu veux que je prépare le petit-déjeuner ou tu t'en occupes ? »
« Je m'en occupe. »
Parce que préparer le petit-déjeuner est concret. Parce que beurrer des tartines est réel. Parce que verser du lait dans des bols de céréales est une action qui ne nécessite aucune réflexion métaphysique sur la nature de l'existence. Parce qu'il a besoin, désespérément, de quelque chose de simple à faire pendant qu'une partie de son cerveau continue de tourner en boucle sur cette question impossible : qui écrit ma vie ?
V
7h15. Les enfants sont debout.
L'irruption de l'enfance dans le monde adulte est toujours un choc, pense Nabil. Un rappel brutal que nos existences sophistiquées, nos préoccupations métaphysiques, nos angoisses existentielles — tout cela n'existe que parce que quelqu'un, quelque part, continue de faire tourner la machine du quotidien. Et cette machine, ce matin, c'est trois enfants qui ont faim, qui ont sommeil, qui ont besoin qu'on les habille, qu'on les nourrisse, qu'on les emmène à l'école, qu'on leur rappelle qu'ils font partie d'un monde qui a des horaires, des obligations, des rituels.
Yassine descend le premier — toujours le premier, parce qu'il est l'aîné et qu'être l'aîné signifie arriver avant les autres, montrer l'exemple, ouvrir la voie. Il a dix ans (le « et demi » est crucial à cet âge, chaque fraction d'année compte, chaque mois supplémentaire est une victoire sur l'enfance), il porte un pyjama Spider-Man qu'il trouve maintenant un peu bébé mais qu'il continue de porter parce qu'il est confortable, et ses cheveux sont un chaos de mèches noires qui défient les lois de la physique.
Yassine est le genre d'enfant qui pose des questions. Pas les questions simples auxquelles les parents peuvent répondre avec assurance — « pourquoi le ciel est bleu ? », « comment fonctionnent les avions ? », des questions avec des réponses scientifiques, vérifiables, rassurantes. Non. Yassine pose des questions impossibles. « Pourquoi on existe ? » « Est-ce que le temps existe vraiment ou c'est juste une idée ? » « Si je ferme les yeux, est-ce que toi tu existes encore ? » Des questions de philosophe en herbe, de petit Socrate des faubourgs de Gauthier, qui laissent Nabil et Amina sans voix, échangeant des regards de parents dépassés par la profondeur de leur progéniture.
« Papa, t'étais déjà réveillé ? », demande Yassine en se frottant les yeux.
« Depuis un moment, oui. Tu as bien dormi ? »
« J'ai rêvé qu'on était dans un livre », dit Yassine. « Et que quelqu'un nous lisait. C'était bizarre. »
Nabil sent un frisson lui parcourir l'échine. Une coïncidence. Ce ne peut être qu'une coïncidence. Les enfants font des rêves étranges tout le temps — des rêves où ils volent, où les animaux parlent, où les lois de la réalité ne s'appliquent plus. Un rêve où l'on est dans un livre n'a rien d'extraordinaire. C'est même plutôt banal, pour un enfant qui aime lire comme Yassine.
Et pourtant.
Nabil repense à ses propres rêves de cette nuit — ces fragments incohérents dont il a gardé des bribes : une salle blanche, des mots qui s'effaçaient à mesure qu'ils étaient écrits, une voix sans corps qui disait « le texte précède la réalité ». Des rêves qui ressemblaient moins à des rêves qu'à des avertissements. Des rêves qui auraient pu être écrits par quelqu'un — l'Auteur, peut-être — pour préparer le terrain de ce qui allait suivre.
« Et tu te souviens de ce qu'il y avait dans ce livre ? », demande Nabil, essayant de garder un ton léger, celui du parent qui s'intéresse aux rêves de son enfant sans y accorder trop d'importance.
Yassine réfléchit. Son visage prend cette expression concentrée des enfants qui essaient de se souvenir de quelque chose qui s'échappe déjà — parce que les rêves sont ainsi, fugaces, volatils, ils s'évaporent au contact de la conscience éveillée comme la rosée au soleil.
« Il y avait beaucoup de blanc », dit Yassine. « Tout était blanc. Et il y avait quelqu'un qui écrivait. Mais je ne voyais pas son visage. Il était... flou. Comme quand on regarde quelque chose de trop près et que ça devient pas net. »
Flou. Comme les visages du Consortium. Comme ces trois silhouettes en blanc que Nabil n'arrive pas à fixer dans sa mémoire, dont les traits glissent sur sa conscience comme de l'eau sur une vitre. Son fils de dix ans a rêvé de quelque chose qu'il n'aurait pas pu connaître — à moins que les frontières entre les consciences ne soient pas aussi étanches qu'on le croit, à moins que les histoires ne se propagent d'un esprit à l'autre comme des virus, à moins que l'Auteur n'écrive pour toute la famille.
Nabil pose la tartine qu'il était en train de beurrer. Ses mains tremblent légèrement. Ce n'est plus une coïncidence. Ou alors les coïncidences ont décidé de former une conspiration contre sa santé mentale.
« Et... cette personne qui écrivait, elle écrivait quoi ? »
« Je sais pas. Des mots. Plein de mots. Et à chaque mot qu'il écrivait, quelque chose apparaissait. Ou quelque chose disparaissait. C'était comme de la magie, mais pas vraiment. Comme si les mots étaient... vrais ? Comme si dire quelque chose le rendait réel. Tu comprends, Papa ? »
Nabil comprend. Il comprend trop bien. Il comprend ce que son fils ne peut pas encore formuler avec la précision des adultes : l'idée que le langage précède la réalité, que les mots créent les choses, que l'univers lui-même pourrait n'être qu'un texte en train de s'écrire. Une idée vieille comme la philosophie, vieille comme les religions du Livre, vieille comme cette phrase d'ouverture de l'Évangile selon Jean : « Au commencement était le Verbe. »
Au commencement était le Verbe. Et le Verbe était chez Dieu. Et le Verbe était Dieu.
Et si Dieu était un Auteur ? Et si la création n'était qu'une longue, interminable séance d'écriture ? Et si nous étions tous des personnages dans un roman cosmique dont les chapitres s'enchaînent depuis le Big Bang jusqu'à une fin que seul l'Auteur connaît ?
Lina arrive à ce moment, traînant son lapin en peluche par une oreille — la moins recousue des deux. Elle a sept ans et cette gravité naturelle des enfants du milieu, ceux qui apprennent très tôt que l'attention parentale est une ressource limitée qu'il faut parfois réclamer avec insistance. Ses yeux sont encore gonflés de sommeil, ses cheveux forment une masse informe de boucles brunes, et sa voix a cette raucité des premiers mots du matin.
« J'ai faim », annonce-t-elle, interrompant la conversation métaphysique sur les rêves d'écriture. Et Nabil est presque soulagé par cette interruption — soulagé de ne pas avoir à creuser plus profond, à demander à son fils de dix ans et demi s'il a vu l'Auteur dans son rêve, à confronter la possibilité terrifiante que les frontières entre son expérience et celle de ses enfants soient en train de devenir poreuses.
Rayan, le petit dernier, apparaît dans les bras d'Amina qui vient de descendre. Deux ans de chaos concentré, de curiosité insatiable, de besoin d'attention permanent. Il tend les bras vers son père en gazouillant quelque chose qui ressemble vaguement à « Papa » mais qui pourrait aussi bien être « Pâta » ou « Baba » ou n'importe quelle combinaison de syllabes que son cerveau en développement produit aléatoirement.
Nabil prend son fils cadet dans ses bras. Le poids de ce petit corps contre sa poitrine, cette chaleur animale, cette odeur de bébé et de sommeil — tout cela le ramène au réel mieux que n'importe quel raisonnement. Les enfants sont des ancres. Les enfants sont des preuves d'existence. Les enfants sont la réponse la plus convaincante à la question « est-ce que tout cela a un sens ? » — pas parce qu'ils donnent un sens, mais parce qu'ils exigent qu'on agisse comme si le sens existait, qu'on se lève, qu'on prépare des tartines, qu'on continue.
« Les tartines arrivent », dit Nabil. Et il reprend son activité de tartinage comme si de rien n'était, comme si le monde n'était pas en train de se fissurer autour de lui, comme si la réalité était encore cette chose stable et prévisible qu'il croyait qu'elle était avant hier, avant la salle blanche, avant le Consortium, avant le message de l'Auteur.
(Troisième note de l'auteur — parce que les enfants, dans les romans, sont souvent traités comme des accessoires, des faire-valoir, des outils narratifs pour humaniser les protagonistes, et je refuse de faire ça, je refuse de réduire ces trois petits êtres à leur fonction dramaturgique :
J'ai trois enfants. Comme Nabil. Pas les mêmes âges, pas les mêmes prénoms, pas les mêmes personnalités — mais trois. Et ce que je sais des enfants, après des années à les observer, à les élever, à les aimer avec ce mélange d'épuisement et d'émerveillement qui est le lot de tous les parents, c'est qu'ils voient des choses que nous ne voyons plus.
Pas au sens mystique. Pas au sens des films d'horreur où l'enfant perçoit le fantôme que les adultes ignorent. Au sens cognitif. Les enfants n'ont pas encore appris à filtrer. Ils n'ont pas encore construit ces œillères mentales qui nous permettent de fonctionner en société sans être submergés par le flux constant d'informations, de stimuli, de détails insignifiants. Les enfants voient tout. Et parfois, dans ce « tout », il y a des choses que nous avons décidé collectivement de ne pas voir — parce que les voir serait trop dérangeant, trop déstabilisant, trop incompatible avec notre conception ordonnée du monde.
Quand Yassine rêve d'être dans un livre, quand il décrit quelqu'un qui écrit des mots qui deviennent réels, est-ce vraiment un rêve ? Ou est-ce une perception, une intuition, un accès fugace à une couche de réalité que les adultes ont désappris à percevoir ? Je ne sais pas. Nabil ne sait pas. Toi non plus, lecteur, tu ne sais pas. Et c'est peut-être ça, le vertige de ce récit : personne ne sait. Personne n'a jamais su. Nous avançons tous à l'aveugle dans un texte dont nous ne connaissons ni l'auteur, ni la fin, ni même le genre — tragédie, comédie, thriller, mode d'emploi d'un aspirateur ? Tout est possible. Tout reste ouvert.)
VI
8h15. La voiture. Le trajet vers l'école, puis vers le bureau.
Nabil conduit son Audi Q5 — noire, comme toutes les Audi de cadre supérieur casablancais, comme si une loi non écrite obligeait les directeurs marketing à choisir des voitures noires, discrètes mais coûteuses, qui disent « j'ai réussi » sans dire « je m'en vante ». Une voiture-uniforme. Une voiture-fonction. Une voiture qui ne le définit pas plus qu'elle ne le distingue, qui le fond dans la masse des autres Q5 noirs qui encombrent les boulevards de la ville comme un essaim de scarabées métalliques.
Casablanca défile à travers les vitres teintées. Le boulevard Moulay Youssef, engorgé comme chaque matin par ce ballet chaotique de voitures, de bus, de motos, de piétons qui traversent n'importe où, de vendeurs ambulants qui slaloment entre les véhicules avec leurs plateaux de mouchoirs ou leurs bouteilles d'eau, leurs lunettes de soleil contrefaites ou leurs chargeurs de téléphone made in China, tout ce commerce informel qui prospère dans les interstices du commerce formel, dans les marges du système, dans les failles que personne n'a pensé à combler.
« Papa, pourquoi on avance pas ? », demande Lina depuis le siège arrière.
« Il y a du trafic, habiba. »
« Y a toujours du trafic. »
« Oui. C'est comme ça, Casablanca. »
Une réponse qui n'en est pas une. Une tautologie déguisée en explication. C'est comme ça parce que c'est comme ça. Le monde est ainsi parce qu'il est ainsi. Nous vivons cette vie parce que nous la vivons. Les causes et les effets se mordent la queue comme le serpent de l'Ouroboros, et personne ne sait vraiment où ça a commencé ni où ça va finir.
Nabil regarde la ville à travers son pare-brise comme s'il la voyait pour la première fois. Ou plutôt : comme s'il la lisait pour la première fois. Parce que c'est ça maintenant, sa nouvelle façon de percevoir le monde — non plus comme un environnement, un décor, un contexte, mais comme un texte. Un texte dense, touffu, contradictoire, plein de répétitions et de digressions et de phrases qui ne mènent nulle part.
Ce feu rouge qui ne passe jamais au vert — une parenthèse, une pause narrative, un moment de suspension dans le flux du récit.
Ce klaxon derrière lui — une ponctuation, une exclamation, la marque d'une impatience qui est aussi une forme de présence au monde.
Ce mendiant au coin de la rue, avec sa jambe atrophiée et son regard qui ne demande rien parce qu'il a cessé de croire qu'on lui donnerait quelque chose — un personnage secondaire, un figurant, une silhouette dans la foule, mais aussi un être humain avec une histoire propre, une histoire que personne ne racontera jamais, une histoire qui existe même si elle n'est pas écrite.
« Papa ? »
La voix de Yassine le tire de sa rêverie. « Oui ? »
« Tu crois que quelqu'un nous regarde ? Genre, tout le temps ? »
Nabil hésite. Une question piège. Une question métaphysique posée par un enfant de dix ans avec la candeur désarmante de ceux qui n'ont pas encore appris à ne pas poser les vraies questions.
« Tu parles de Dieu ? »
« Non. Pas Dieu. Quelqu'un d'autre. Comme... comme quelqu'un qui lirait notre histoire. Comme dans mon rêve. »
Le feu passe au vert. Nabil accélère. Il est content de cette interruption, content d'avoir quelque chose à faire qui ne nécessite pas de répondre à la question de son fils. Parce qu'il ne sait pas quoi répondre. Parce que oui, il croit que quelqu'un les regarde — les lit, les écrit, les invente à mesure qu'ils avancent dans le temps. Et parce qu'il ne peut pas dire ça à un enfant de dix ans sans risquer de le traumatiser, de le déstabiliser, de planter dans son esprit une graine de doute qui ne cessera jamais de pousser.
« Je ne sais pas », finit-il par dire. « C'est une bonne question. Mais je n'ai pas la réponse. »
Yassine accepte cette non-réponse avec la sagesse des enfants. Il se retourne vers la fenêtre et regarde passer la ville — ces immeubles, ces gens, ces voitures, tout ce décor urbain qui défile comme les pages d'un livre qu'on feuillette trop vite pour vraiment le lire.
(Cinquième note de l'auteur — parce qu'il est temps de parler de ce qui relie vraiment les hommes à la réalité, de ce fil invisible qui nous empêche de dériver complètement dans l'abstraction et le questionnement infini :
J'ai eu ma première fille — appelons-la S., parce que les enfants méritent leur pudeur même dans les romans qui prétendent parler de leur père — quand j'avais trente-deux ans. C'était à une époque où je travaillais déjà dans le marketing, où je passais mes journées à inventer des slogans et mes nuits à douter de tout, où je me demandais régulièrement si ma vie avait un sens au-delà de faire acheter des choses à des gens qui n'en avaient pas vraiment besoin.
Et puis elle est née. Et soudain, le sens n'avait plus besoin d'être cherché, prouvé, justifié. Elle était là, dans cette petite chose rouge et fripée qui hurlait dans mes bras, dans ce regard aveugle qui ne me voyait pas encore mais qui exigeait déjà tout de moi — nourriture, protection, présence, amour inconditionnel. Le sens, c'était elle. Le sens, c'était ce lien biologique, chimique, mystique qui me reliait à un autre être humain d'une façon que je n'avais jamais expérimentée auparavant.
Nabil ressent la même chose, j'en suis certain. Quand il tient Rayan dans ses bras, quand il écoute Yassine lui parler de ses rêves, quand il regarde Lina avec son lapin en peluche, il ne se pose plus la question de savoir si la vie est un texte écrit par quelqu'un d'autre. La question devient secondaire. Ce qui compte, c'est que ces trois enfants existent, qu'ils ont besoin de lui, qu'ils constituent sa raison d'être la plus évidente, la plus irréfutable, la plus résistante au doute.
Et peut-être que c'est ça, la réponse à la question de l'Auteur. Peut-être que nous sommes effectivement des personnages dans une histoire que nous n'écrivons pas — mais que cette histoire inclut d'autres personnages, des personnages plus petits, plus fragiles, plus dépendants de nous, et que notre responsabilité envers eux nous rend réels d'une façon que la métaphysique ne peut pas dissoudre.
L'Auteur peut écrire ce qu'il veut. L'Auteur peut décider de l'intrigue, du dénouement, du nombre de chapitres. Mais l'Auteur ne peut pas effacer l'amour que Nabil porte à ses enfants. Cet amour est une tâche que même BLA ne pourrait pas nettoyer — et peut-être, peut-être, que c'est cette tâche-là qui sauvera tout le monde à la fin.)
VII
8h45. L'école. Mission scolaire française — le choix par défaut de la bourgeoisie casablancaise qui veut pour ses enfants « le meilleur des deux mondes » : l'éducation française avec ses examens standardisés et ses références culturelles hexagonales, et l'ancrage marocain avec ses cours d'arabe et d'éducation islamique. Un entre-deux. Un compromis. Une façon de ne pas choisir tout en ayant l'impression de faire un choix.
Nabil dépose Yassine et Lina devant le portail — Rayan est resté avec Amina, trop petit encore pour l'école. Les deux aînés disparaissent dans la foule des autres enfants, absorbés par ce flux matinal de cartables et de bavardages, et Nabil reste un moment immobile, moteur au ralenti, à regarder cet endroit où il abandonne ses enfants chaque jour avec cette confiance automatique qu'ont les parents : confiance que l'institution les protégera, les éduquera, les fera grandir sans les abîmer.
Aujourd'hui, cette confiance lui semble fragile. Aujourd'hui, tout lui semble fragile — ces murs d'école qui pourraient n'être que des mots écrits sur une page, ces enseignants qui pourraient n'être que des personnages, ces enfants qui pourraient n'être que des éléments de décor dans une histoire dont ils ne connaissent pas l'auteur.
Une femme tape sur sa vitre. Il sursaute. Baisse la vitre.
« Monsieur, vous bloquez la file. »
Une mère d'élève, pressée, agacée, son Porsche Cayenne coincé derrière l'Audi de Nabil. Le monde réel qui rappelle à l'ordre celui qui s'est perdu dans ses pensées métaphysiques. Les contraintes du temps, de l'espace, du trafic — ces forces qui n'ont que faire de vos crises existentielles, qui exigent que vous avanciez, que vous bougiez, que vous libériez la place pour le prochain.
« Pardon », dit Nabil. Et il redémarre, s'insère dans le flux, redevient un élément parmi d'autres dans cette chorégraphie urbaine qu'est la circulation casablancaise un mardi matin.
VIII
9h15. En route vers la tour Zénith.
Le boulevard Mohammed V se déroule devant l'Audi comme un long manuscrit horizontal — cette artère centrale de Casablanca qui traverse la ville de part en part, qui relie l'ancien au nouveau, le populaire au bourgeois, le chaos informel à l'ordre planifié. Nabil connaît cette route par cœur. Il l'a parcourue des milliers de fois — en voiture, en taxi, à pied, dans toutes les conditions météorologiques, à toutes les heures du jour et de la nuit. Et pourtant, ce matin, il la voit différemment.
Chaque immeuble lui semble être un paragraphe. Chaque intersection, une virgule ou un point. Chaque feu rouge, une pause dans le récit. Les gens sur les trottoirs ne sont plus des passants anonymes — ils sont des personnages, chacun avec son arc narratif propre, son histoire non écrite, sa trajectoire invisible qui croise celle de Nabil le temps d'un regard à travers une vitre teintée, puis qui s'éloigne pour toujours, absorbée par la foule, effacée par le mouvement perpétuel de la ville.
Il passe devant le marché central — cette structure Art déco des années 1920 qui a survécu à toutes les modernisations, à toutes les rénovations, à toutes les tentatives de le remplacer par quelque chose de plus moderne, de plus hygiénique, de plus conforme aux normes internationales. Le marché central persiste comme un personnage récalcitrant qui refuse de quitter la scène, qui s'accroche à son rôle même quand l'intrigue a changé autour de lui. Les marchands de poisson crient leurs prix du jour ; les étals de légumes débordent de couleurs qui défient la grisaille environnante ; les odeurs de menthe fraîche et de coriandre et de marée se mélangent en un parfum unique, inimitable, irremplaçable.
« Quelqu'un écrit tout ça », pense Nabil. « Quelqu'un décide que le marché central existe, que les marchands crient, que les légumes sont colorés. Quelqu'un choisit chaque détail, chaque nuance, chaque mot. Et ce quelqu'un n'est pas moi. »
La pensée est vertigineuse. La pensée est paralysante. Nabil serre le volant plus fort, comme si cette pression physique pouvait ancrer sa conscience dans le réel, l'empêcher de dériver vers ces régions dangereuses de la spéculation métaphysique où l'on risque de se perdre définitivement.
Il allume la radio. Un réflexe. Une tentative de remplir le silence avec quelque chose d'extérieur, quelque chose qui ne vient pas de sa propre tête. La voix du présentateur de Médina FM emplit l'habitacle — cette voix professionnelle, calibrée, qui enchaîne les informations et les publicités et les jingles avec une fluidité mécanique, comme si parler était un processus industriel, comme si les mots étaient des produits à assembler sur une chaîne de montage.
« ...et maintenant, notre flash économique. Le groupe BlancNet Industries, leader marocain des produits d'entretien, s'apprête à lancer un nouveau produit révolutionnaire sur le marché national. Selon nos sources, ce produit, dont le nom n'a pas encore été communiqué, serait une lessive d'un genre nouveau, développée en partenariat avec un consortium international d'investisseurs. Les détails restent confidentiels, mais les observateurs du secteur parlent d'une innovation majeure qui pourrait redéfinir le marché des détergents. Plus d'informations dans notre édition du midi. »
Nabil éteint la radio.
Ses mains tremblent. Son cœur bat trop vite. Comment la radio peut-elle parler de BLA ? Le projet n'a été présenté qu'hier. Le projet n'a pas encore de communiqué de presse, pas de plan média, pas de stratégie de relations publiques. Le projet existe à peine en dehors de cette salle de réunion blanche et des cerveaux des douze personnes qui y étaient présentes.
À moins que...
À moins que le projet soit plus avancé qu'il ne le pensait. À moins que des fuites aient eu lieu. À moins que le Consortium ait ses propres canaux de communication, ses propres méthodes de diffusion, sa propre façon de faire exister les choses dans le monde avant même qu'elles n'existent vraiment.
À moins que l'Auteur ait déjà écrit la suite — ait déjà décidé que la radio parlerait de BLA ce matin, que Nabil entendrait ce flash info à 9h17 précises, que cette information ferait partie du récit, contribuerait à l'intrigue, avancerait le dénouement dont lui seul connaît la nature.
(Quatrième note de l'auteur — parce que nous touchons ici à quelque chose d'important, quelque chose qui est au cœur de ce roman, quelque chose qui explique peut-être pourquoi j'ai choisi de situer cette histoire dans le monde du marketing plutôt que dans n'importe quel autre univers professionnel :
Le marketing est l'art de créer des réalités. Pas des réalités physiques, tangibles, mesurables — des réalités perçues, crues, vécues. Quand un marketeur conçoit une campagne pour un dentifrice, il ne vend pas une pâte blanche dans un tube. Il vend une promesse de sourire, une image de séduction, un fantasme de vie parfaite où les dents blanches sont la clé du bonheur social et amoureux. La pâte blanche est accessoire. Ce qui compte, c'est le récit.
J'ai passé dix-sept ans à faire ce métier. Dix-sept ans à inventer des histoires pour vendre des choses. Dix-sept ans à manipuler les perceptions, à créer des besoins là où il n'y en avait pas, à transformer des produits banals en objets de désir. Et un jour — je ne sais plus quand exactement, peut-être lors d'une nuit d'insomnie à Tokyo, peut-être lors d'une énième réunion de brainstorming où les mots « insight consommateur » et « territoire de marque » tournaient en boucle comme des mantras vides —, j'ai réalisé quelque chose de troublant.
Si le marketing peut créer des réalités perçues, si les mots et les images peuvent façonner ce que les gens croient, désirent, achètent — alors quelle garantie avons-nous que notre propre réalité n'est pas, elle aussi, le produit d'un marketing ? Que notre vie n'est pas une campagne conçue par quelqu'un d'autre ? Que nos désirs, nos peurs, nos convictions ne sont pas des « insights » identifiés par un planneur stratégique cosmique qui a décidé ce que nous devions vouloir ?
Nabil est en train de découvrir cette vérité. Nabil est en train de réaliser que le métier qu'il pratique depuis dix-sept ans n'est peut-être qu'une version miniature, domestiquée, de ce qui se passe à une échelle infiniment plus grande. Le marketing n'est pas seulement une profession — c'est une métaphore de l'existence. Nous sommes tous des produits. Nous sommes tous des marques. Nous sommes tous vendus à nous-mêmes par quelqu'un que nous ne voyons pas.
Et BLA — cette lessive qui promet d'effacer, de restaurer, de ramener à l'état originel — n'est peut-être pas un simple produit d'entretien. BLA est peut-être un outil de réécriture. Un effaceur de réalité. Une gomme dans les mains de l'Auteur.)
Nabil roule vers son bureau comme on monte à l'échafaud — avec la certitude que quelque chose l'attend là-bas, quelque chose qu'il ne peut pas nommer, quelque chose qui a commencé hier dans cette salle blanche et qui ne fait que commencer. Le brief sur son ordinateur ce matin — ce brief qu'il n'a pas écrit — est une preuve. Une preuve de quoi, il ne sait pas encore. Mais une preuve.
Son téléphone vibre. Un message.
Il se gare sur le côté — illégalement, mais tout le monde se gare illégalement à Casablanca, c'est un droit coutumier, une tradition locale, une forme de résistance passive aux règles importées d'ailleurs. Il regarde l'écran.
Un numéro inconnu. Le même type de numéro qu'hier — ces chiffres qui ne correspondent à aucun format reconnu, qui semblent avoir été générés par un algorithme ou inventés par quelqu'un qui se moque des conventions téléphoniques.
« Chapitre 2. Tu progresses bien. Continue comme ça. Le brief est bon — tu peux l'utiliser. À bientôt pour la suite. — L'Auteur »
Nabil relit le message. Trois fois. Quatre fois. Les mots ne changent pas. Ils ne changeront jamais.
« Le brief est bon — tu peux l'utiliser. »
L'Auteur confirme ce que Nabil soupçonnait : le document sur son ordinateur n'est pas une hallucination, n'est pas un rêve, n'est pas le produit d'une dissociation nocturne. Le document est réel — aussi réel que peut l'être quelque chose dans un monde où la réalité elle-même est devenue suspecte. Et l'Auteur lui donne la permission de l'utiliser.
La permission.
Comme si Nabil avait besoin de permission. Comme si sa vie professionnelle, ses choix créatifs, ses décisions stratégiques devaient être validés par une instance supérieure, un éditeur invisible, un patron narratif dont il ignorait l'existence jusqu'à hier.
IX
9h35. La tour Zénith.
Nabil gare sa voiture au parking souterrain — niveau -3, place 127, sa place attitrée depuis quatre ans, marquée à son nom comme un territoire conquis dans la guerre silencieuse du stationnement corporate. Il coupe le moteur mais ne sort pas immédiatement. Il reste là, assis dans l'obscurité du sous-sol, les mains sur le volant, le regard fixé sur le mur de béton devant lui.
Que va-t-il trouver en haut ? Le monde qu'il a quitté hier soir — ce monde ordonné de réunions et de mails et de KPIs et d'objectifs trimestriels ? Ou autre chose ? Un monde modifié par la nuit, transformé par l'intervention de l'Auteur, différent de manières subtiles qu'il ne percevra peut-être pas tout de suite mais qui finiront par s'imposer, comme ces modifications insidieuses dans les cauchemars où l'on rentre chez soi et où quelque chose a changé sans qu'on puisse dire quoi exactement ?
Il prend une grande inspiration. Expire lentement. Se regarde dans le rétroviseur — ces yeux cernés par l'insomnie, ce visage de quarante-trois ans qui commence à porter les marques du temps et du stress, cette barbe de deux jours qu'il n'a pas eu le courage de raser ce matin. Il ressemble à un homme qui a vu quelque chose qu'il ne devait pas voir. Il ressemble à un homme qui sait quelque chose qu'il ne devrait pas savoir.
Il ressemble à un personnage de thriller qui vient de découvrir que son monde est un mensonge.
« Ressaisis-toi », se dit-il à voix haute. Les mots résonnent étrangement dans l'habitacle clos de la voiture. « Tu es un professionnel. Tu as un projet à mener. Tu as des responsabilités. Tu ne peux pas te permettre de perdre la tête maintenant. »
Mais même en prononçant ces mots — ces mots sensés, raisonnables, adultes —, il entend une autre voix dans sa tête. Une voix qui murmure : « Et si perdre la tête était précisément ce que l'Auteur a prévu ? Et si ta crise existentielle faisait partie du scénario ? Et si même ta tentative de te ressaisir était écrite d'avance ? »
Il sort de la voiture. Claque la portière. Le bruit résonne dans le parking souterrain comme un point final. Ou comme un début de phrase.
L'ascenseur. Les portes s'ouvrent. L'intérieur est identique à celui d'hier — miroir, acier brossé, écran digital qui affiche les étages. Nabil entre, appuie sur le bouton 37. Les portes se ferment. La cabine s'élève.
Et pendant cette ascension de quarante étages — parce que le parking est au -3, donc techniquement il monte quarante niveaux, pas trente-sept —, Nabil ferme les yeux et essaie de se souvenir de qui il était avant hier. Avant la salle blanche. Avant le Consortium. Avant l'Auteur.
Il était un homme simple. Non, pas simple — il n'a jamais été simple, il est trop éduqué pour être simple, trop cultivé, trop conscient des nuances et des contradictions du monde. Mais il était un homme qui ne se posait pas certaines questions. Un homme qui acceptait la réalité comme une donnée, comme un cadre, comme le terrain de jeu sur lequel il déployait ses stratégies marketing et ses ambitions professionnelles. Un homme qui croyait être l'auteur de sa propre vie — non pas au sens métaphysique, mais au sens pratique : celui qui fait des choix, qui prend des décisions, qui construit son avenir brique par brique.
Cet homme n'existe plus.
Ou plutôt : cet homme découvre qu'il n'a peut-être jamais existé. Qu'il a toujours été un personnage. Qu'il a toujours été écrit. Que ses choix n'étaient que des illusions de choix, ses décisions des décisions déjà prises par quelqu'un d'autre, sa vie une histoire dont il ne contrôle ni l'intrigue, ni le rythme, ni le dénouement.
Ding.
37e étage. Les portes s'ouvrent.
Le couloir blanc est devant lui. Le même couloir qu'hier. La même moquette épaisse. Les mêmes murs immaculés. Les mêmes lumières LED qui diffusent une clarté froide, clinique, sans ombre.
Nabil sort de l'ascenseur. Met un pied devant l'autre. Avance vers son bureau comme on avance vers son destin — avec la conscience aiguë que chaque pas est à la fois un choix et une fatalité, à la fois libre et prédéterminé, à la fois écrit et en train de s'écrire.
Kenza, son assistante, lève les yeux de son écran quand il passe devant son poste. Elle sourit — ce sourire professionnel, chaleureux mais mesuré, qu'elle réserve aux matins ordinaires.
« Bonjour, Monsieur Serghini. Vous avez trois messages sur votre répondeur et une demande de réunion de la part de Monsieur Benjelloun pour ce midi. Je vous ai préparé le dossier du projet... » Elle hésite une fraction de seconde. « ...du projet BLA. »
Nabil s'arrête net.
« Vous avez dit BLA ? »
« Oui. C'est bien le nom du projet, non ? J'ai reçu le brief par mail ce matin à 6h47. Envoyé depuis votre adresse. Je me suis permis de l'imprimer et de le mettre dans le dossier. »
6h47.
L'heure exacte où Nabil était sur sa terrasse, regardant Casablanca s'éveiller.
L'heure exacte où il n'a envoyé aucun mail.
L'heure exacte où l'Auteur, apparemment, a décidé de commencer le deuxième chapitre.
« Merci, Kenza », dit Nabil, en s'efforçant de garder une voix normale, professionnelle, celle d'un directeur marketing qui reçoit un rapport de son assistante, pas celle d'un homme dont la réalité est en train de se déliter sous ses pieds. « Je vais... je vais consulter ça dans mon bureau. »
Il entre dans son bureau. Ferme la porte derrière lui. S'adosse au battant et ferme les yeux.
Le jeu a commencé.
Le deuxième chapitre est en cours.
Et Nabil ne sait toujours pas s'il est le joueur ou le pion.
Il s'assoit à son bureau — ce bureau qu'il occupe depuis quatre ans, ce bureau où il a pris des centaines de décisions, écrit des milliers de mails, assisté à des dizaines de conférences téléphoniques, ce bureau qui était jusqu'à hier le centre de son univers professionnel et qui lui semble maintenant étrangement factice, comme un décor de cinéma qu'on pourrait démonter d'un coup de main.
Sur le bureau, le dossier préparé par Kenza. À l'intérieur, le brief — ce brief qu'il n'a pas écrit mais qui porte pourtant sa signature stylistique, comme si quelqu'un l'avait imité à la perfection, comme si quelqu'un avait accès non seulement à son ordinateur mais à son cerveau, à sa façon de penser, à sa manière unique de transformer des problèmes commerciaux en questions existentielles.
Il ouvre le dossier. Parcourt les pages. Le brief est complet — plus complet que ce qu'il avait sur son ordinateur ce matin. Il y a maintenant des annexes, des études de marché, des projections financières, des moodboards, des propositions de packaging. Tout un univers de marque qui s'est matérialisé entre 6h47 et maintenant, comme si BLA avait toujours existé, comme si le produit attendait dans les limbes de n'être qu'un concept pour devenir une réalité.
Nabil feuillette les moodboards. Des images de blanc — du blanc clinique, du blanc architectural, du blanc textile, du blanc cosmique. Des photos d'espaces vides, de surfaces immaculées, de vêtements sans tâches. Et au milieu de tout ce blanc, une seule image en couleur : une tâche de café sur une chemise blanche. Une tâche marron, organique, vivante. Une tâche qui refuse d'être effacée.
Sous l'image, une légende manuscrite — une écriture qu'il ne reconnaît pas, élégante, légèrement penchée vers la droite, comme si l'auteur était pressé ou impatient :
« La tâche originelle. Celle qui précède toutes les autres. Celle qu'on ne peut pas laver parce qu'elle EST le tissu. »
Nabil referme le dossier. Son cœur bat trop vite. Sa bouche est sèche. Il a l'impression d'être observé — non, d'être lu. Comme si chacun de ses gestes, chacune de ses pensées, chacune de ses hésitations était transcrite quelque part, ajoutée au manuscrit de sa vie, versée au dossier d'une existence dont il n'est pas l'auteur mais seulement le personnage principal.
Son téléphone sonne. Le numéro de Benjelloun.
« Nabil ? Tu es arrivé ? On déjeune ensemble à midi. J'ai des nouvelles du Consortium. Des nouvelles... importantes. »
La voix de Benjelloun est différente. Plus tendue. Plus grave. Comme s'il avait vieilli de dix ans depuis hier, ou comme s'il savait quelque chose qu'il ne peut pas encore dire, ou comme s'il était lui aussi devenu un personnage conscient de sa propre fiction.
« D'accord », dit Nabil. « À midi. »
Il raccroche. Regarde par la fenêtre de son bureau. Casablanca s'étend sous lui, immense, chaotique, vivante. Cinq millions d'histoires qui s'entrecroisent, cinq millions de personnages dont il ne connaîtra jamais les noms, cinq millions de vies qui continuent de se dérouler indépendamment de la sienne — ou peut-être pas si indépendamment que ça, peut-être que toutes ces histoires sont liées, tissées ensemble par la main d'un Auteur unique qui écrit le roman du monde depuis toujours.
Le soleil de milieu de matinée frappe les tours de CFC, transformant leurs façades de verre en miroirs aveuglants. Quelque part dans cette ville, pense Nabil, l'Auteur continue d'écrire. Quelque part, le chapitre 3 est déjà en préparation. Quelque part, le dénouement approche — ce dénouement dont il ne sait rien sauf qu'il existe, sauf qu'il a été décidé avant même que l'histoire ne commence.
Et lui, Nabil Serghini, quarante-trois ans, père de trois enfants, directeur marketing d'une multinationale du détergent, créateur malgré lui d'une lessive appelée BLA qui promet d'effacer ce qui n'a jamais été sali — lui doit continuer à vivre sa vie comme si elle lui appartenait. Comme si ses choix étaient des choix. Comme si demain était un mystère et non un texte déjà écrit.
Parce que c'est ça, finalement, être un personnage : continuer à agir même quand on sait que quelqu'un d'autre tire les ficelles. Continuer à espérer même quand on sait que l'espoir est un ressort narratif. Continuer à aimer même quand on sait que l'amour est peut-être juste un mot sur une page.
Nabil ouvre son ordinateur. Commence à travailler sur le projet BLA. Parce que c'est ce que font les personnages : ils jouent leur rôle. Jusqu'au bout. Jusqu'à la dernière page.
Jusqu'à ce que l'Auteur décide que c'est fini.
Il range son téléphone. Reprend la route. La tour Zénith se profile au loin, ses trente-sept étages de verre et d'acier qui brillent dans le soleil du matin comme un doigt dressé vers le ciel — ou comme un stylo géant, pense Nabil, un stylo planté dans le sol de Casablanca, prêt à écrire sur la page blanche du ciel.
Le deuxième chapitre de sa vie a commencé.
Et il n'a aucune idée de comment il va se terminer.
✦ ✦ ✦
(Dernière note de l'auteur pour ce chapitre — une note qui est aussi un aveu, un avertissement, une promesse :
Tu as lu jusqu'ici, lecteur. Tu as traversé le réveil de Nabil, son insomnie, son café, ses enfants, son trajet, son message. Tu as accepté d'entrer un peu plus profond dans ce récit qui ne cesse de se regarder lui-même, de s'interroger sur sa propre nature, de douter de sa propre existence.
Je te dois la vérité : je ne sais pas où cette histoire va. Je ne suis pas de ces auteurs qui planifient tout à l'avance, qui ont des fiches personnages et des arcs narratifs et des dénouements prévus dès la première page. J'écris comme Nabil vit — au jour le jour, chapitre après chapitre, en découvrant ce qui vient au moment où ça vient.
Ce qui signifie que toi et moi, nous sommes dans le même bateau. Toi et moi, nous découvrons cette histoire ensemble. Toi et moi, nous ne savons pas si Nabil survivra, si le Consortium révélera ses secrets, si l'Auteur — celui dont il est question dans le récit, pas moi, ou peut-être moi, qui sait — finira par se montrer.
Tout ce que je peux te promettre, c'est de continuer à écrire. Chapitre après chapitre. Mot après mot. Jusqu'à ce que la tâche soit complète — ou jusqu'à ce que quelqu'un décide de tout effacer.
Casablanca, 6h47 — l'heure où tout recommence)