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Captive — Coddie

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Par MrOriendo , Gae

Je m’appelle Coddie Vilmer et Jaken m’a abandonnée hier.

Je me réveille dans un chariot grillagé de fer tiré par deux cavalins harnachés aux couleurs du Guet d’Ambreciel. J’ai encore les paupières qui collent et les yeux gonflés, ils sont douloureux quand je les effleure. Pour être honnête j’ai mal un peu partout, je crois que les gardes m’ont passée à tabac. J’ai du mal à respirer et une douleur lancinante me traverse la poitrine. Les évènements de la nuit dernière sont confus dans ma mémoire, comme recouverts d’un épais brouillard qui embrume mon cerveau.

La charrette roule sur une pierre et je me cogne la tête assez durement à cause du cahot. Ma position est inconfortable, je n’ai presque pas de place dans cette maudite cage. Je suis obligée de me recroqueviller en boule, je suis incapable de me relever. L’un des gardes a jeté le manteau de la Main-Noire sur moi et je prends le risque de l’écarter discrètement pour observer ce qui se passe autour. Les hommes du Guet m’emmènent vers la cime d’Ambreciel, le chariot est en train de remonter l’avenue de la Seconde Enclave où les centaures nous ont chargés hier. Le détachement qui m’escorte est impressionnant : j’aperçois les silhouettes trapues de plusieurs centaures accompagnés d’une quinzaine de soldats à pied et d’un Sorcelame monté sur une cavaline aux écailles d'un rouge éclatant. Or justement, celui-ci tourne la tête dans ma direction et je résiste à l’envie de pousser un cri d’écœurement.

Ezio Ravinel était autrefois un homme séduisant avec ses longs cheveux blonds et ses yeux turquoise aux reflets envoûtants. Son maintien droit et fier lui donne toujours de l’allure, il dégage un charisme et une autorité naturelle qui incitent les gens à se retourner sur son passage. Mais c'est aussi un homme mutilé, défiguré par l’explosion de la gemme d’éclat brûlante que Jaken lui a envoyé au visage. Un tissu imbibé de sang enroulé à la hâte autour de sa mâchoire tombante dissimule en partie les dégâts, mais j’entrevois nettement des trous dans la chair au niveau de ses joues. Sa chevelure dorée est en partie calcinée et je devine en bordure de son casque des lambeaux de peau noircie qui se détachent à l’endroit où aurait dû se trouver son oreille. J'ignore comment quelqu'un peut résister à une douleur pareille. Le regard qu’il pose sur moi brûle d’une haine effroyable. Une terreur sourde me remue les tripes pendant la fraction de seconde où il me dévisage, amplifiée par le bourdonnement grave et lancinant de Grand Gaillard qui sonne comme un carillon funeste dans le lointain. Puis le commandant du Guet détourne le regard et je sens tout le poids de ma solitude s’abattre sur mes épaules.

Jaken m’a abandonnée.

Je me souviens de sa promesse sur le toit de Jermane&Sœurs, quand il m’a dit qu’il me ferait évader. Mais soyons réalistes, personne n’oserait affronter le Guet d’Ambreciel et les Sorcelames pour libérer un captif des geôles de leur Bastion. La réputation de cette redoutable prison n’est plus à faire, c’est un endroit sordide d’où les condamnés ne ressortent jamais, sinon avec un nœud coulant autour du cou. On y pratique la torture magique lors des interrogatoires et les centaures qui y servent de gardiens sont des fanatiques cruels et sans pitié, prêts à mourir et à tuer pour protéger les sinistres secrets de leurs propres bourreaux. À ces pensées ma gorge se serre et j’étouffe péniblement un sanglot. Si Ezio Ravinel pense que je suis la Main-Noire, il voudra me faire payer l’humiliation que Jaken lui a infligé la nuit dernière. Pourvu que mon maître tienne parole et trouve rapidement le moyen de me sortir de cet enfer.

« Commandant ! On dirait que notre passagère est réveillée ! »

Je me tourne vers le soldat qui vient de parler, un homme d’une trentaine d’années au crâne chauve et au visage dur. Il pose sur moi un regard chargé de mépris et, de l’extrémité de sa lance, s’amuse à me piquer le haut des bras pour me forcer à reculer. Un rire gras le secoue et se propage jusqu’à ses camarades qui l’encouragent de leurs sourires et de tapes dans le dos. Terrorisée, je me plaque autant que possible dans le coin opposé du chariot et j’essaye d’utiliser le manteau de Jaken pour me protéger. Je sens la pointe de son arme qui mord dans ma chair en laissant des coupures un peu partout sur mes muscles endoloris. Lorsque je pousse finalement un cri de douleur, l’homme s’esclaffe bruyamment.

« C’est tout ce que tu mérites, espèce de sale garce. Ça t’apprendra à tuer deux des nôtres et à attaquer le commandant. On va bien s’amuser avec toi ce soir. »

Ravinel se retourne sur sa selle et lance au soldat un regard meurtrier. D’un geste rapide, il dégaine sa Lame d’Arcane et une aura surnaturelle l’entoure en tourbillonnant, tel un cyclone parcouru de filaments bleus et blancs étincelants. L’homme qui me menaçait s’effondre, il prend sa tête entre ses mains et se met à hurler comme un dément. Il convulse par terre, les yeux exorbités et la bave aux lèvres, se tordant de douleur comme si du feu liquide le faisait fondre de l’intérieur. Puis le commandant rengaine son arme et le phénomène magique s’estompe, comme aspiré en direction de son fourreau. D’une voix calme mais menaçante, il déclare :

« Personne ne touche la prisonnière sans mon autorisation. »

Les soldats se détournent de leur camarade qui se redresse péniblement. D’instinct, je rampe de l’autre côté de la cage et je me cache sous mon manteau. Ezio Ravinel m’effraie beaucoup plus que les brutes qui l’accompagnent.

« Le prochain qui effleure un cheveu de cette fille, je l’envoie aux travaux forcés à Tys-Beleth pendant six mois. Je me suis bien fait comprendre ? »

L’escorte acquiesce et le chariot se remet à cahoter doucement dans la pente qui m’emmène vers les sommets d’Ambreciel. La fatigue et les émotions intenses que je vis depuis cette nuit ont raison de moi, je sens que mes yeux se ferment et je ne tarde pas à sombrer dans un sommeil agité.

Je me réveille au milieu d’une grande avenue bordée de colonnes de marbre blanc. Je suis toujours enfermée dans la cage mais le décor autour de moi a radicalement changé. Ici les maisons sont majestueuses et beaucoup plus grandes que celles que je connais, elles s’élèvent sur plusieurs étages et sont décorées de sculptures finement ciselées. Certaines sont entourées de jardins luxuriants où poussent de l’herbe verte, des fleurs de toutes les couleurs et des arbres immenses qui n’ont rien à voir avec les bosquets rachitiques qui infestent le quartier des Fosses. La plupart de ces demeures possèdent même des fontaines avec de grands bassins remplis d’une eau fraîche presque transparente. Émerveillée, j’observe l’une d’elles qui se trouve au cœur d’une grande place pavée que nous traversons. En son centre se trouve un piédestal surmonté d’une statue de granit qui représente une servante en train d’y verser de l’eau. J’écarquille les yeux et je me plaque contre les barreaux de ma cage pour mieux voir : un filet limpide s’écoule bel et bien des jarres de pierre jusque dans le bassin.

Alors ça, si ce n’est pas incroyable !

Une vraie fontaine d’eau potable à laquelle tout le monde peut avoir accès ! Il n’existe rien de tel au sein des Enclaves inférieures, même celle du grand marché où Jaken et moi avons plongé contenait une eau croupie et brunâtre. Fascinée, j’admire un long moment cette source miraculeuse qui jaillit sans jamais se tarir. Par la toute-puissance de Ran, imaginez la richesse de la personne qui possède cette statue ! Et il y en a des dizaines de chaque côté de la rue !

Je ne peux m’empêcher de déglutir et de racler ma gorge sèche. Toute cette eau me donne le tournis, je n’en ai jamais vu autant de ma vie. De toute évidence, je me trouve dans le quartier des tours d’argent où les Vertueux les plus aisés vivent coupés du reste du monde. Mais comment font-ils pour trouver de telles quantités d’eau au milieu du désert ? Et pourquoi refusent-ils de la partager avec les habitants des Fosses ? Mon cœur se serre à la vue de ce trésor qui s’écoule en continu et que personne ne boira jamais. Comment peut-on gaspiller une telle richesse alors que d’autres en ont si cruellement besoin ?

« T’as soif, vermine ? »

Un garde me dévisage avec un rictus méprisant, il m’a sûrement vue admirer les fontaines. D’un pas lourd, il se dirige vers la plus proche et ramasse une écuelle posée à côté du bassin qu’il remplit à ras-bord. Puis il revient vers moi et me lance d’un ton goguenard :

« Tiens, la voleuse. Bois un coup, on dirait que t’en as bien besoin. »

Il tend la coupelle vers les barreaux de la cage et je me précipite pour la lui prendre avant qu’il ne change d’avis. Mais au dernier moment, il recule et m’envoie brutalement son contenu au visage. Les autres soldats éclatent de rire et m’adressent un regard cruel.

« T’as quand même pas cru qu’on allait t’en donner ? »

Ils continuent de s’esclaffer un long moment pendant que le chariot dépasse les jolies fontaines et les grands manoirs. Au rythme des cahots et de leur méchanceté, nous arrivons dans un autre quartier plus animé de la Cité-Monde. Il fait plus frais ici en dépit des rayons de soleil qui percent les nuages. Les gens commencent à sortir de chez eux, des gens richement vêtus de toges rehaussées d’étoles de soie ou de satin. Ici les femmes ont la peau blanche et propre, elles se parfument avec des essences de bois d’oranger et coiffent joliment leurs cheveux. Pour préserver cette pâleur maladive qu’elles semblent tant chérir, elles portent toutes de longs gants de soie ou de cuir fin qui montent jusqu’au coude, décorés de fils d’or ou d’argent. Un peu honteuse, je fais de mon mieux pour dissimuler sous la cape ma tenue crasseuse et mes mains couvertes de boue. Au passage du chariot, de nombreux Vertueux jettent dans ma direction des coups d’œil intrigués. Quelques-uns chuchotent avec entrain, les termes « Main-Noire » et « voleuse » reviennent souvent dans leurs conversations. Il n’y a pas d’artisans ni de boutiques ici et je me demande comment ces gens occupent leurs journées. Où vont-ils acheter de la nourriture ? Sans doute ont-ils une armée de serviteurs qui se chargent des tâches pénibles à leur place.

Tous se dirigent vers le même bâtiment doté d’une immense façade à colonnades et d’une coupole dorée en son sommet. Sur le fronton de l’édifice se trouve un sigil représentant deux grands anneaux d’argent surmontés d’un œil sans paupière : il s’agit de l’emblème divin de Ran. Les Vertueux se rendent à une cérémonie religieuse et ce bâtiment est une syndoma, une maison sacrée. Dans le quartier des Fosses, les dieux n’ont droit qu’à de petites guérites de bois pourri dressées de travers pour contenir une idole rongée par la moisissure. Mais cette syndoma est gigantesque, richement décorée et semble pouvoir accueillir des milliers de personnes. Une fois de plus, le contraste avec les bas-quartiers d’Ambreciel est saisissant.

Nous arrivons finalement devant une porte monumentale gardée par un peloton du Guet qui permet de traverser une haute muraille de pierre sombre. En approchant, je suis prise d’un étrange malaise qui me force à me recroqueviller davantage au fond du chariot. C’est à peine si je parviens à poser les yeux sur la fortification, j’ai la tête qui tourne et l’air me paraît soudain vicié. Pourtant, je me force à l’observer plus attentivement en réprimant mes haut-le-cœur et je finis par découvrir l’origine de cette sensation désagréable. Tout au long de la muraille, un reflet à peine perceptible recouvre la pierre taillée, je le devine grâce à un léger scintillement dans l’air. Un puissant charme de protection est à l’œuvre, il empêche d’approcher quiconque n’a pas été autorisé à le franchir. Bien que peu versée dans le domaine des Arcanes, je reconnais le même genre de magie qui protège la Cité-Monde des dangers de la Dévoreuse et empêche ses habitants de quitter la ville sans avertir le commandant du Guet. Cette fois ma conviction est faite : je me trouve face à l’entrée de la dernière Enclave, celle où se situent le célèbre Palais d’Ambre et le Bastion des Sorcelames. Ma terreur s’accentue à l’idée du sort funeste qui m’attend de l’autre côté.

« Commandant Ravinel ! » saluent les gardes de faction dans une synchronisation parfaite.

Ezio Ravinel descend de sa cavaline et se dirige d’un pas noble vers la gigantesque porte de chêne. À l’intérieur du bois se trouve un renfoncement en forme de croisillon entouré d’arabesques aux motifs complexes. D’un geste assuré, le commandant du Guet dégaine sa Lame d’Arcane et utilise sa volonté pour la Façonner. L’arme s’étire, se replie sur elle-même, s’entortille comme un serpent ou un ver de lumière jusqu’à prendre la forme exacte de la serrure magique en face d’elle. Alors Ezio Ravinel l’insère à l’intérieur et un déclic sonore se fait entendre. La porte s’ouvre, poussée par une force invisible, les protections magiques qui entourent la muraille disparaissent. Mon escorte franchit lentement l’ouverture, puis les cavalins qui tirent mon chariot se mettent eux aussi en marche. Mon cœur bat la chamade à l’idée d’apercevoir pour la première fois de ma vie la façade du Palais d’Ambre, mais au moment précis où je passe sous l’arche monumentale mes yeux se ferment malgré moi et je plonge dans le sommeil. Mon dernier souvenir avant de perdre subitement connaissance est une vision de Ravinel qui récupère sa Lame et de la serrure magique qui change de forme en creusant de nouveaux sillons dans le bois de chêne.

Je rêve.

Mon esprit s’évade au milieu du désert, sur les plateaux rouges et arides de la Dévoreuse, là où une chaleur cuisante harasse les voyageurs et où l’air se change en vapeurs acides qui me font suffoquer. Je plane au-dessus de cette immensité stérile, je me déplace à une vitesse folle, incapable de m’arrêter. Soudain devant moi se dresse une gigantesque barrière de sable qui tournoie, gronde et fracasse le paysage. Le ciel s’obscurcit jusqu’à devenir noir, des rochers s’envolent, de larges fissures s’ouvrent dans le sol. La tempête se déchaîne avec une force épouvantable, elle déverse sa rage et sa fureur sur deux adolescents qui tentent désespérément de lui résister. L’aînée est une jeune fille aux cheveux de feu qui enfouit son visage contre le poitrail d’une cavaline aux écailles d’un bleu saphir. Sur son bras gauche brille de mille feux un motif semblable à celui de la serrure vivante, elle utilise sa magie pour créer une protection scintillante autour d’elle. L’autre est un garçon à la peau mate et aux cheveux sombres qui s’accroche maladroitement à une vieille souche d’arbre sur le point d’être déracinée. Il s’agit de Fangeux à n’en pas douter, car ils sont vêtus de hardes semblables à celles que je portais autrefois. Les pauvres sont en bien mauvaise posture, l’ouragan les a frappés de plein fouet. Au loin sous la ligne d’horizon, j’aperçois les silhouettes vacillantes d’une longue caravane qui cherche à se réfugier près d’une borne de Façonneur. Puis encore au-delà se détache le sommet nu et sinistre du Mont Brasil, que l’on appelle aussi la Dent-du-Démon, au pied duquel s’étendent la vaste carrière et les mines obscures de Tys-Beleth.

Je plonge.

Comme un oiseau de proie en piquée, je fonds à une vitesse vertigineuse vers les deux enfants pris au piège dans la tourmente. J’arrive juste à temps car le garçon lâche soudain prise et s’envole, emporté par le vent rugissant comme un fétu de paille. Il s’éloigne, heurte des rochers puis repart, secoué brutalement dans tous les sens. Sans réfléchir je m’élance à sa poursuite, chevauchant la tempête qui me pousse comme une déferlante, puisant dans son énergie prodigieuse pour accroître mon propre pouvoir. Lorsque finalement je le rattrape, je donne à l'enfant la force de coincer ses mains dans une fissure du sol et il s’y agrippe avec désespoir. Je ralentis et me pose tranquillement à ses côtés, puisant dans mes réserves de magie pour soigner ses blessures. Je ne suis plus Coddie Vilmer et ce rêve n’est plus le mien. Je me sens habitée par une force qui me dépasse, qui prend possession de mon corps et de mon esprit, une chaude présence rassurante qui s’exprime à travers moi.

Je chante.

Les mots qui s’échappent de mes lèvres ne sont pas les miens, ma voix est une mélodie puissante que je ne reconnais pas. Elle résonne dans la tempête comme le fracas du tonnerre, à la fois souveraine et impérieuse. Le garçon me dévisage, fasciné par mon apparition.

« Ecoute-moi, enfant de la Cité-Monde. »

Je dois faire vite, je n’ai pas beaucoup de temps pour tisser ce sortilège. Déjà le paysage autour de moi se trouble, les couleurs de ma vision disparaissent, le sceau de la dernière Enclave se régénère. Lorsque la porte sera refermée, il sera trop tard. Mon pouvoir va de nouveau s’éteindre. Alors je chante de toutes mes forces, j’imprègne chaque mot que je prononce d’une partie de ma puissance, je me consume dans l’espoir que ce jeune garçon m’entende. Je lui offre un fragment de mon âme, je grave mon visage et ma voix au plus profond de son esprit, je le Façonne pour faire de lui la clé de ma future liberté. Il sera le grain de sable que les Sorcelames ne verront pas venir.

« Hâte-toi, enfant de la Cité-Monde. Les disciples de l'Ombre sont déjà en chasse. »

Soudain je sens une présence sinistre à proximité. Sa présence. Le Sorcelame est ici, il a compris que j’utilise la prisonnière pour échapper à sa vigilance. Il connaît le parfum de ma magie, il peut la retourner contre moi et me détruire. Je n’ai pas le choix, je dois briser le lien si je veux survivre. D’un geste, je déchire la trame du sortilège et je libère avec dépit la jeune Coddie de son rêve.

Je sombre.

J’ouvre les yeux dans une pièce obscure et sans fenêtre. L’humidité me saisit à la gorge. Je viens de faire un rêve étrange, à la fois irréel mais d’une précision incomparable. J’ai l’esprit embrumé et le corps perclus de crampes, j’ai l’impression que je suis restée prostrée pendant des heures. Je me rappelle le chariot, l’escorte de centaures et le commandant Ravinel. Je me souviens de la haute porte de chêne, de la serrure magique et de la barrière scintillante qui protège la dernière Enclave. Avec un effort supplémentaire, je suis même capable de retrouver mon nom.

Coddie Vilmer.

J’ai été capturée par le Guet et on m’a conduite ici, dans cette prison où personne ne viendra à mon secours. Je suis perdue quelque-part dans les sous-sols du Bastion des Sorcelames. Mes mains sont ligotées, mes chevilles entravées, une pièce de tissu épais recouvre ma bouche. Ils m’ont allongée par terre sur un matelas de paille, le sol est dur et glacial au contact de ma joue. J’ai été dépouillée de tout l’attirail de la Main-Noire, ils ne m’ont laissé qu’une chemise en laine écrue qui peine à me protéger du froid.

Je pleure.

Je pense à Jaken qui doit être confortablement installé dans sa planque, en train de se changer pour reprendre une autre vie. Qui est-il en réalité ? Un marchand ou un antiquaire qui écoule le fruit de ses rapines dans son arrière-boutique ? Un Vertueux qui joue les voleurs pour tromper l’ennui et s’offrir un peu d’adrénaline ? Ou un vagabond de la Fangeuse contraint de devenir la Main-Noire pour survivre ?

Qu’importe son identité, il est la seule famille qu’il me reste.

Je revois avec nostalgie la figure de ma mère penchée sur son atelier, ses mains fines et délicates qui malaxaient la pâte couverte de farine. Le sourire de mon père quand il rentrait le soir après une semaine de travail acharné dans les mines. Nous habitions une ruelle calme dans le deuxième niveau de la Cité-Monde. Mère était boulangère et vendait son pain aux noix et ses brioches à la cannelle sur le grand marché. Jenna et moi descendions dans les Fosses pour suivre les cours de maître Ballard. Parfois mon père nous emmenait prier au pied d’une effigie de Ran et je souhaitais alors que cette vie heureuse dure éternellement. Mais un jour, Jenna est rentrée malade de l’école. Elle toussait et vomissait sans cesse, le lendemain des plaques noires sont apparues sur ses joues. Une odeur nauséabonde se dégageait de ses blessures. Jenna hurlait, transpirait, pleurait énormément, jusqu’au moment où sa jolie voix s’est éteinte définitivement.

Trois jours plus tard, la fièvre de Tys-Beleth a emporté mes parents.

Le Guet d’Ambreciel a brûlé leurs corps pour éviter que l’épidémie ne se propage, mais je passais mes journées dans les cimetières à la recherche de leur présence. Je me laissais mourir de faim. Jaken m’a découverte un soir d’automne, errant sur les berges de la Fangeuse, près de l’entrée des catacombes où je m’installais pour mendier. J’étais faible, affamée, transie de froid et rongée par le chagrin. Pendant six mois, il m’a entraînée à dérober des bourses, à changer d’apparence pour tromper mes victimes, à traverser les bas-quartiers en évitant les patrouilles. Il m’a montré comment entretenir son matériel, crocheter une serrure et fabriquer des fumigènes. Le cambriolage chez Matheus Finch, c’était ma première mission à ses côtés. Et me voilà enfermée dans un cachot sordide, prisonnière de ces Sorcelames dont il m’a toujours dit de me méfier.

J’espère.

Je prie de toutes mes forces pour qu’il tienne sa promesse et qu’il vienne me délivrer. Mais on parle de Jaken Main-Noire, un homme qui ne s’encombre pas de sentiments et ne sert que ses propres intérêts. Je crois qu’en fin de compte, j’ai plus de chances que Ran le Tout-Puissant se porte à mon secours.

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