Les anciens disaient que la nuit éternelle n’avait pas toujours existé, mais leurs paroles étaient empreintes de doute. Ils parlaient d’un ciel brûlant et d’une lumière qui tombait du ciel, faisant fuir les ombres sous les pas des hommes. Malheureusement, les jeunes du village de Shiyun ne pouvaient pas saisir le sens de cette histoire. Le jour n’était plus qu’une idée ancienne, une légende oubliée. Depuis des générations, le ciel était une porte close sur le soleil, étendu au-dessus du monde comme des yeux refusant de s’ouvrir vers un avenir radieux. La lune, pâle comme un spectre, y flottait, une lueur suspendue hors du temps. Elle n’éclairait pas. La lune immortelle veillait, répandant sa lumière mélancolique sur les visages des vivants.
Au-delà de Shiyun se trouvait un endroit où les habitations laissaient place à une vaste étendue d’eau stagnante. Les habitants du village racontaient que ce lac ne reflétait rien, pas même les regards sur ses rives, la clarté des lanternes ou la lueur de la lune dans le ciel maudit. L’eau y était sombre et sans éclat, comme un miroir brisé capturant l’obscurité la plus profonde.
Au soir d'un Nouvel An lunaire, les anciens guidèrent les villageois de leur habitation au bord du lac. Les silhouettes ténébreuses se rassemblaient dans un silence sacré, serrées les unes contre les autres. Leurs lanternes flottaient silencieusement, emplies d’appréhension. Face au souffle immobile entre les roseaux, le plan d’eau venait de se réveiller. Quelque chose s’y était élevé. Au début, seules les meilleures vues remarquèrent de subtils frémissements, un enchantement de remous sur l’eau profonde. Puis, soudainement, le lac s’ouvrit, révélant une tige géante et rigide, sans la moindre teinte de verdure. Les lueurs des lanternes furent absorbées alors qu’elles tentaient de comprendre cette apparition inattendue. Au bout de la tige se dressait une fleur fermée, un lotus dont les pétales s’étiraient vers le haut, reflétant une malédiction longtemps contenue. Une présence chaotique émanait de la fleur.
Les pétales du lotus commencèrent à se déplier alors que les villageois frissonnaient, mêlant crainte et espoir dans cette veillée inhabituelle. Ils s’envolèrent sur une mélodie douce émanant du lac, se déployant lentement les uns après les autres. Shiyun retenait son souffle devant la fleur épanouie. Ce qu’elle révéla fut un présage que personne n’aurait pu prédire. Au cœur du lotus se trouvait une petite fille.
Elle ne criait pas sous l’effet de la libération de sa naissance, parfaitement éveillée au seuil d’une dizaine d’années. Ses yeux s’ouvrirent sur l’obscurité de son nouveau monde. Et dans ces yeux sommeillait quelque chose d’étrange : ses pupilles étaient deux nébuleuses stellaires. Certains détournèrent le regard de la nitescence de son regard lorsqu’ils eurent la force de le faire. D’autres furent subjugués par les cieux étoilés enfermés dans cette fillette.