side_navigation keyboard_arrow_up

Chapitre 2 : Emisal

visibility 5
article 3,5k
Par &douard

Avec le début du printemps, les rayons du soleil s’invitaient de plus en plus souvent dans ma chambre. Les adultes avaient sorti des tables dans le jardin. Nous y mangions, jouions et observions le retour des migrations de nuées d’hirondelles. Les petites jouaient dans le bac à sable ou s’asseyaient sur la vieille balançoire rouillée. Les arbres du parc et les pelouses se paraient de fleurs aux mille couleurs. Les garçons nous avaient imitées et avaient fini par se rapprocher de nous. Malgré les tentatives de séparation des adultes et la méfiance première, les deux groupes avaient fusionné. Tous les soirs, ils nous rejoignaient autour des jeux de billes, de ballon, des poupées et bouquets de fleurs.

Dans le même temps, plusieurs jeunes adultes avaient rejoint le Château. Ils remplaçaient quelques anciens partis après plusieurs mois de conflit. Arèle avait été nommée cheffe de l’équipe et l’ambiance générale s’était apaisée. Au lieu de passer mes journées seule dans ma chambre, je descendais parfois dans le hall pour aller dessiner ou écouter les discussions. Je jouai même parfois aux dés avec Eemke, une nouvelle assez patiente pour endurer mes humeurs. Du temps avait passé depuis l’agression d’Atriz et je faisais moins de cauchemars. Je ne m’étais jamais sentie aussi bien au Château.

Ce fut lors d’un soir orageux que je parlai à Hinnes pour la première fois. Le ciel était nuageux, mais la chaleur étouffante. Redoutant le grondement du tonnerre, la majorité des adultes s’étaient réfugiés sous le préau. Les petits les avaient suivis, appâtés par l’arrivée d’un plateau de feuilletés. J’étais restée près des tables à la peinture blanche effritée tandis que les premières gouttes de pluie mouillaient mes cheveux. Lui demeurait assis sur un transat, son gros livre à la main, si concentré qu’il ne leva la tête que quand le tonnerre retentit. Il essuya son roman sur son pantalon en me regardant, se demandant sans doute si j’étais restée l’attendre.

Je lui rendis son regard, non sans une pointe de malaise. Son visage cabossé portait la marque de l’infamie des autres. Sa peau peinte de cicatrices me rappelait Atriz. De plus, j’avais entendu de nombreuses rumeurs à son sujet. Il se serait battu avec des adultes, aurait mis le feu à sa chambre, se serait ouvert les veines au milieu de la nuit. On parlait de lui comme on parlait de moi, vauriens incontrôlables. Je peinais à l’imaginer agir ainsi. Son regard était curieux, innocent. Si la pelouse avait été son lit, on l’aurait pris pour un garçon sur le point de se coucher.

Il leva le bras, pour que je l’aide à se relever. Étonnée de son audace, j’avançai cependant vers lui et lui pris la main. Sa peau était douce, sa paume chaude. Je n’avais plus tenu de main depuis mon départ de l’école et le contact m’effraya. Je lâchai alors qu’il se soulevait du transat et déséquilibré, il tomba. Quelques rires lointains résonnèrent tandis que je me figeai, atterrée de ma bêtise. Il resta un instant silencieux, puis ses lèvres dessinèrent un sourire. Il se leva et me prit la main pour me tirer à l’abri. La pluie tombait dru.

Nous nous installâmes sur des coussins contre le mur de pierre, à l’écart des autres enfants. Assise, je remarquai qu’il était plus grand que moi, mais bien plus maigre. Ses cheveux poussaient de manière inégale, laissant une partie de son crâne à nu. Quand il me parla, je me rendis compte que je n’avais jamais entendu le son de sa voix. Elle était étrangement rauque pour un enfant de son âge.

— Comment t’appelles-tu ?

— Hildje, répondis-je. Et toi ?

— Hinnes. Ça commence pareil.

Peu habituée à l’échange verbal, je ne sus que répondre à sa remarque et esquissai un demi-sourire. Ce furent les seuls mots que nous échangeâmes ce soir-là, mais ils laissèrent en moi une marque indélébile. Le fait de sentir une présence physique si proche et si prolongée me faisait battre le cœur à vive allure. J’y perdais le réconfort de la solitude, mais ce n’était pas désagréable, au contraire. J’allai me coucher à regret quand les adultes nous appelèrent.

Plusieurs semaines de pluie s’ensuivirent et ce ne fut qu’à l’approche de l’été que son visage m’apparut à nouveau. J’étais assise à l’ombre du plus grand chêne du parc, les yeux mi-clos. Il s’approcha en me souriant et je me surpris à l’imiter. Hinnes portait un nouveau livre sous son épaule avec une couverture pailletée qui attira aussitôt mon attention. Il vint s’asseoir au milieu des pâquerettes, juste en face de moi, avant de souffler en fermant les yeux. Par la respiration, il semblait se libérer d’une journée trop longue pour épouser enfin la tranquillité. L’école ne semblait pas lui faire plus de cadeaux qu’à moi.

— Bonsoir, Hildje. Content de te voir.

Contente, je l’étais aussi et mon sourire s’élargit. Ses lèvres répondirent aussitôt, sans que je dise un mot. Il me tendit son livre avec précaution, comme s’il s’agissait d’un objet de verre fragile.

— Tu veux lire avec moi ?

Je baissai le regard, redoutant une énième moquerie avant d’avouer :

— Je n’ai jamais appris.

À ma grande et heureuse surprise, il accepta cet état de fait comme une évidence et répondit sans hésitation :

— C’est pas grave, je peux te faire la lecture.

Comme mes lèvres peinaient à laisser passer un oui franc et sincère, je me contentai d’un timide :

— Si tu veux.

Il n’en fallait pas plus à Hinnes pour se lancer avec enthousiasme. Il ouvrit délicatement la couverture et promena ses yeux noisette sur le papier, pour ne plus les relever. Sa voix aux accents enroués se fit plus tranquille que jamais, apaisante. Sans prendre garde au sens des mots qu’il prononçait, je me laissais bercer par le son de sa voix, tout en laissant mon regard se perdre dans le vol circulaire d’un rapace dans le ciel bleu. Puis mes yeux se tournèrent vers l’horizon, le soleil de fin d’après-midi. Ignorant la douleur de mes pupilles, je le fixais avec fascination. Puis je fermais les yeux et il brillait encore sous mes paupières.

À mesure qu’il descendait vers le lointain, je réalisai que j’aurais dû être rentrée, que j’allais dépasser l’heure du couvre-feu. Cette pensée fugace fut chassée par la voix d’Hinnes. Il en aurait fallu beaucoup plus pour me tirer de ce moment. D’autant que les sons devenaient peu à peu des images, les mots des phrases et les phrases une histoire. Celle d’un jeune garçon rêveur qui préférait parler aux animaux plutôt qu’aux autres enfants. Il les comprenait, les aidait et eux l’emmenaient en échange pendant la nuit. Il fuyait la maison de son oncle pour découvrir des endroits merveilleux.

Le parc devint le décor du récit alors que tombait la nuit. Le vent épousa le souffle émerveillé du héros à la découverte d’une grotte de peintures millénaires. Le soleil se coucha alors qu’il découvrait pour la première fois la mer. Et quand il partit avec les loups, les deux lunes apparurent. Une chaleur douce me traversa la poitrine. C’était la première fois de ma vie que je voyais les deux lunes autrement qu’à travers une fenêtre ou des rideaux. Elles me semblaient à portée de main dans cette nuit extraordinaire. Malheureusement, l’immersion s’arrêta brusquement.

Alors que le héros revenait d’une énième escapade, son oncle l’attendait. Il s’était aperçu de sa fuite et était furieux. Il lui hurla dessus, puis tira sa ceinture pour lui frapper les jambes. Hinnes s’arrêta brusquement de lire, incapable de décrire cette action. Je devinais ses larmes au bruit de ses sanglots étouffés. Il laissa tomber son livre sur l’herbe. Je n’avais jamais connu de pareille situation, pourtant je réagis aussitôt. Je pris sa main, comme il l’avait fait lors de notre première rencontre. Il serra fort mes doigts. Nos mains libres se trouvèrent et se serrèrent tout autant.

Au bout de quelques minutes, Hinnes arrêta de pleurer et se releva. Nous rentrâmes lentement jusqu’au Château, ne lâchant nos mains que devant la porte. Nous promîmes de nous retrouver le lendemain et regagnâmes nos ailes respectives.

Malgré sa conclusion amère, cette soirée me laissa dans un état de joie euphorique, que l’accueil glacial des adultes ne put altérer. Ils pouvaient me priver de tout ce qu’ils voulaient, cela n’avait aucune importance. J’étais dans une autre réalité que la leur. Cette nuit-là, pour la première fois depuis la fin de ma scolarité, les rêves triomphèrent des cauchemars.

Hinnes tint sa promesse et dès le lendemain, il me retrouva à son retour de l’école. Malheureusement, les adultes s’interposèrent alors que nous voulions nous éloigner et nous ne pûmes profiter que d’une poignée d’heures ensemble. Quelques jours suffirent pour que notre rapprochement soit connu de l’ensemble des résidents du Château, nous attirant les moqueries des autres enfants et de quelques adultes. « Ils se sont bien trouvés » murmuraient certains d’entre eux d’une voix narquoise. Nous n’y prêtions pas attention et Hinnes continua de me faire la lecture tous les soirs. Ces moments étaient la lumière de mes journées et je trépignais chaque jour d’impatience.

Lors d’un soir comme les autres, après avoir refermé son livre, alors que l’on m’appelait à rentrer, Hinnes me chuchota quelques mots :

— Je pars en colonie dans un mois à la mer, à Emisal. J’y suis allé l’année dernière, c’est trop bien. Demande à venir avec moi. Si tu ne viens pas, je serai tout seul.

Je ressassai ce qu’il m’avait dit toute cette nuit et celles qui suivirent. Je ne savais alors qu’une chose de la mer : il s’agissait d’une étendue d’eau assez immense pour noyer le Château. Cette simple idée me terrifiait. J’avais toujours exécré l’eau.

Il n’avait fallu que peu de temps aux adultes pour renoncer à me donner des bains, à m’emmener aux sorties près du lac. Je demeurai à l’écart, à distance raisonnable de ce qui me semblait une terrible source de danger. Devant l’eau, j’imaginai cent manières de me noyer ou de voir les autres disparaître en un instant. Il avait fallu un long combat aux adultes du Château pour me faire prendre mes douches seule, sans hurlements. Même après toutes ces années, cela demeurait insupportable.

Je n’avais jamais imaginé la possibilité de partir à la mer, comme le faisaient beaucoup des filles chaque été, grâce aux prix réduits que nous proposait Emisal. Car il fallait avant cela passer une évaluation d’aisance aquatique dans un des lieux qui m’effrayaient le plus au monde : la piscine. Je ne m’y étais rendue qu’une fois, cinq ans auparavant, ignorant ce qui se trouvait derrière les murs à la peinture bleue. Les vestiaires étroits, les couloirs bruyants, les cris et les éclaboussures, les tourbillons artificiels, les ballons qui volaient. J’avais vécu une après-midi cauchemardesque, prostrée contre le mur en tentant d’ignorer où je me trouvais. Y revenir ne m’avait jamais traversé l’esprit.

Ce fut lors de ces jours-là que je me rendis compte de la portée de mon attachement pour Hinnes : je voulais aller au séjour avec lui. C’était une certitude dont j’ignorais l’origine, mais qui s’ancrait si profondément en moi que je ne pouvais l’ignorer. Rien ne me faisait plus envie. Quitter le Château pour un autre horizon, vivre quelques semaines sans les adultes étaient des perspectives réjouissantes, mais rien ne comptait autant que mon envie de partir avec Hinnes, mon seul ami. Cette envie était si forte que je me pris à me demander si je serais capable de retourner à la piscine, d’exécuter les ordres que l’on me donnerait, de faire semblant d’être à l’aise dans l’eau. La terreur laissa peu à peu place au doute. Je ne m’étais plus confrontée à ma phobie depuis longtemps, j’avais grandi et j’avais envie de croire que je serais assez forte.

Alors que je doutais encore, Hinnes me reparla de la colonie, m’expliquant que tous les soirs, ils veillaient jusqu’après le coucher du soleil, rassemblés autour d’un feu de camp. Ils chantaient, dansaient, regardaient les étoiles et surtout racontaient des histoires. La ferveur de sa voix alimenta ma détermination. Lorsqu’il me demanda si je pourrais venir avec lui, je promis de tout faire pour cela. Je n’avais plus le choix. Habituée aux mensonges et fausses promesses, je ne pouvais cependant que tenir une parole donnée à Hinnes. Il était inconcevable de le trahir.

Le lendemain matin, j’attendis dès mon réveil à ma fenêtre, attendant l’arrivée de la nouvelle voiture d’Arèle. Depuis sa promotion, elle possédait un long véhicule blanc aux phares éblouissants, dont le moteur ne faisait presqu’aucun bruit. Arèle m’en avait parlé plusieurs fois lors des années précédentes, il s’agissait du plus beau modèle d’un prestigieux constructeur automobile de Losival, la capitale. Je la soupçonnais de s’être élevée simplement pour pouvoir se l’offrir, elle qui avait toujours dit détester le travail administratif. À mon plus grand bonheur, elle parut tôt, alors que mes camarades de chambre dormaient encore. Je dévalai l’escalier pour me planter devant son bureau.

Arèle ne s’aperçut de ma présence qu’au dernier moment. Elle était trop occupée à se frotter les yeux en serrant son châle rouge de l’autre main. Elle sursauta et recula après avoir manqué de me heurter.

— Hildje ?

— J’ai quelque chose d’important à te dire.

Étonnée de ma résolution, Arèle ouvrit la porte de son bureau et m’invita à la suivre. Je n’y étais plus entrée depuis qu’elle l’occupait. Il s’agissait d’une pièce remplie de meubles anciens aux couleurs ternes, seulement illuminée par une pile d’enveloppe bleus sur la commode. Le plafond écaillé avait laissé passer de nombreuses fuites d’eau. Pour masquer les coulées humides sur les murs, Arèle avait accroché de nombreux clichés familiaux. Ils représentaient deux petits garçons et une petite fille au cœur d’innombrables tableaux quotidiens : jardinage, cueillette de pommes, dégustation de parts de gâteau. Je n’avais jamais vu ces enfants, mais leurs visages ne me laissèrent pas insensibles.

Tout dans ces photographies avait été agencées pour montrer le bonheur. Ces sourires reproduits à des dizaines de reprises me troublèrent. Ils ne semblaient pas à leur place ici. Cette famille unie, cette belle fratrie me narguaient, moi la fille abandonnée. Ces clichés rappelaient la distance entre Arèle et moi, qu’aucune bienveillance ne pouvait faire oublier. Je voulais les déchirer ou les jeter dans la vieille cheminée du Château, que les adultes allumaient parfois l’hiver. Un autre jour, je serais sortie écœurée, la rage au ventre, mais cette fois, j’avais quelque chose à dire.

J’avançai vers la chaise aux barreaux de fer que m’avait désignée Arèle et détournait mon regard de l’odieuse décoration. Avant même de m’assoir, je lui exposai ma requête :

— Je veux aller au séjour à Emisal.

Les yeux d’Arèle s’arrondirent. Elle ne répondit rien et demeura silencieuse un long instant, comme pour prendre le temps de préparer son interrogatoire ou d’inévitables contre-arguments. Je l’entendais déjà m’expliquer qu’elle ne pouvait risquer un séjour alors que je n’allais même pas à l’école. À ma plus grande stupéfaction, elle se contenta de répondre :

— Si c’est ce que tu veux, je t’y inscris. Je compte sur toi pour en tirer le meilleur.

Cette confiance offerte sans contreparties me mit les larmes aux yeux. Je me hâtai de sortir pour masquer mon émotion. Cette femme m’offrait ce dont je n’avais osé rêver. Je n’ai plus jamais aimé autant Arèle qu’à cet instant-là.

Dès le lendemain, elle m’annonça que j’avais rendez-vous en fin de semaine avec l’un des animateurs du séjour pour qu’il me présente Emisal. J’irais à la piscine trois jours après. Ces deux dates devinrent ma préoccupation première pendant chacune des minutes qui suivit. J’annonçai la nouvelle de mon inscription à Hinnes et il me serra dans ses bras en criant de joie. Son geste me décontenança, mais je compris que j’avais fait le bon choix. Je ne pouvais pas le décevoir.

Le soir qui suivit, j’attendis que toutes les filles dorment, que les adultes se réfugient au rez-de-chaussée, que les lumières s’éteignent. Je passai ces heures à feuilleter un album d’Ezor avec de nombreux dessins de paysage. Je m’attardai sur les maritimes, dont la beauté me donnait du courage pour ce que je m’apprêtais à accomplir. Ils étaient beaux, paisibles, loin du danger que j’avais toujours associé à l’eau. Je m’imaginais assise en haut d’une colline à côté d’Hinnes, à observer ces panoramas et cela me mettait du baume au cœur.

L’heure que j’attendais vint et je me levai le cœur battant. La porte de la chambre grinça alors que mon ombre s’élançait dans le couloir. Je n’eus qu’une dizaine de pas à faire pour me trouver devant la pièce minuscule que j’avais toujours évité : la salle de bain. Le matin, je me lavais le visage au point d’eau derrière les douches, pour éviter de m’y rendre. Pour éviter de revoir la baignoire où j’avais cru me noyer de longues années plus tôt.

Un adulte dont j’ai oublié le nom m’avait traînée malgré moi à l’écart, me promettant un peu de détente pour me calmer. Il avait commencé à faire couler l’eau chaude, fermé la porte. J’avais dû enfiler un maillot de bain, puis il m’avait attrapé sous les aisselles et immergé dans l’eau. À l’époque, j’étais trop petite pour voir autre chose que le plafond et je ne me concentrais que sur une chose : rester en équilibre. La chute d’un objet en verre avait attiré l’adulte hors de la salle de bain, ce qui m’avait fait perdre tous mes moyens. J’avais glissé, me retrouvant le visage sous l’eau. Je m’étais débattue maladroitement, incapable de me redresser seule. Avant qu’il revienne, j’avais eu le temps d’avaler plusieurs gorgées d’eau et de me faire plusieurs bleus sur les bras.

Malgré le passage du temps, la baignoire comme le carrelage bleu azur n’avaient pas changé. Seul une petite armoire scellée remplie de produits d’hygiène s’était ajoutée au tableau. Tremblante d’appréhension, j’attachai le tuyau à l’entrée d’eau, tournai le robinet. Ce dernier fuyait par le haut et projeta une giclée d’eau sur ma main, qui me fit reculer brusquement. Ma respiration s’accéléra et je me figeai contre le mur avant de me sentir stupide. Je ne risquais rien. Le clapotis de l’eau chaude m’apaisa assez pour que je trouve le courage de fermer la porte à double-tour, me retrouvant seule face à l’épreuve que j’avais décidé de m’infliger.

Je me déshabillai, heureuse qu’aucun miroir ne me renvoie l’image de mon petit corps frêle et de mes yeux bizarres. Je commençai par mouiller ma main droite les yeux, me surprit à trouver l’expérience agréable. L’autre la rejoignit sans que rien n’arrive. Mon estomac se dénoua. C’était possible. J’enjambai le bord pour m’installer à l’intérieur de la baignoire, bien plus étroite que dans mes souvenirs. Quand l’eau ruissela dans mon dos, mes muscles se tendirent. J’attrapai les bords avec mes bras, ce que je ne pouvais faire petite. Rien ne se passa. L’eau était chaude et douce.

Les battements de mon cœur se calmèrent peu à peu. J’éteignis le robinet quand l’eau arriva au niveau de mon nombril. Une décharge d’excitation électrique me traversa. J’avais réussi ! Galvanisée par mon exploit, j’osai même glisser sur le dos pour me recroqueviller sous l’eau, les yeux ouverts. Je pouvais toujours voir les poissons et étoiles de mer peint sur le plafond décrépit, mais ils étaient troublés. Puis j’essayai d’innombrables positions pour achever de me convaincre de mes capacités. Une fois sûre de ma victoire, je sortis de l’eau, effaçai toutes les traces de mon passage et retournai me coucher.

Sous mes draps, je ne pouvais m’empêcher de sourire. Jamais je ne m’étais sentie aussi puissante. Je l’avais fait, j’en étais capable. Cet été, pour mes onze ans, je partirais avec Hinnes, loin du Château. Ce serait beau.

Que j’étais naïve.

Commentaires

forum Ortho-typo
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.