Quatorzième jour
La chanson de Sovleg ne me sortait plus de l’esprit. Je la fredonnais au petit-déjeuner, en jouant au louvenuit, en marchant dans les bois, au repas, en faisant ma valise, en rangeant la chambre. Lorsqu’il m’entendait la fredonner, Hinnes me lançait un regard maussade. Je savais qu’une part de lui regrettait de ne pas être venu la veille. Je ne lui en voulais plus. S’il était venu, Liiva ne m’aurait peut-être jamais invitée à danser.
Hinnes avait beau pousser ma balançoire de toutes ses forces, le frisson de la vitesse était fade après les sensations de la veille. Mon corps et mon esprit étaient en ébullition. Mes pensées étaient gouvernées par un seul horizon : les retrouvailles que Liiva m’avait promises, à la tombée de la nuit, sur le balcon. Je rêvais de précipiter ce moment, d’accélérer le temps. Même la perspective de la dernière veillée ne m’excitait plus.
Julve vint nous chercher. Nous allâmes avec elle jusqu’au réfectoire, où les enfants de tous âges s’étaient rassemblés. Une scène sommaire avait été dressée là où se trouvaient habituellement les chariots de victuailles. Une ligne de bougie et des armoires couvertes de draps la délimitaient. Les suppositions allaient bon train sur la teneur de cette soirée dont les animateurs avaient refusé de parler. Enfin, Sivline parut, vêtue d’une longue tunique blanche. Un mouvement circulaire des bras lui suffit pour obtenir le silence.
— Mes chers amis, bonsoir ! Je suis la magicienne A’Mir et j’ai le pouvoir de réaliser tous les rêves. Car oui, je sais que vous rêvez tous, de choses bien différentes. J’ai sondé les âmes de chacun d’entre vous et ce soir, oui ce soir, je vais donner vie à vos aspirations les plus profondes, à vos souhaits les plus chers. Pour commencer, j’aimerais appeler Mour.
Un garçon du groupe des petits se leva, intimidé par les dizaines de regards braqués sur lui.
— Heureuse de te voir, mon garçon. J’ai su que tu souhaitais aller sur les Lunes. C’est bien cela ?
Mour acquiesça en rougissant. Sivline lui banda les yeux et deux animateurs amenèrent des disques illuminés de néons lumineux, les cachèrent derrière un drap. On installa l’enfant sur une chaise en lui racontant tout son voyage jusqu’aux lunes, qu’il put finalement toucher, émerveillé. Le garçon retourna à sa place sous les applaudissements avec un sourire béat. Puis Sivline appela un autre enfant, et encore un autre. L’un apprit à voler, l’autre obtint un loup de compagnie. Rivalisant d’ingéniosité, les animateurs avaient trouvé le moyen de faire plaisir à tous les enfants. Je réalisai peu à peu que mon tour finirait par arriver.
Je me rappelai du petit papier que l’on nous avait fait écrire quelques jours plus tôt. Ce souvenir était vague et je ne me souvenais plus de ce que j’avais choisi. Je me souvenais avoir parlé de revenir à Losival, mais mes deux autres rêves m’échappaient. Cependant, je n’y pensais plus trop, happée par le spectacle merveilleux qui se jouait devant nous. Daanio, Sivline et tous leurs collègues avaient dû abattre un travail monstre pour arriver à de tels résultats. Je ne comprenais pas quand ils avaient pu préparer ce spectacle : ils passaient toute la journée avec nous. J’admirai ces magiciens du temps, qui créaient des rêves avec du carton, des ficelles, de la peinture et des déguisements. Des magiciens capables de me faire oublier la Ferme, le Château, l’avenir incertain et même Liiva le temps de quelques heures.
Entre chaque rêve, Sivline comblait le temps de préparation du suivant en narrant l’histoire de sa vie de magicienne. Elle était si convaincue par son récit que je finis par la confondre avec son personnage. J’avais oublié que j’assistais à une veillée quand les animateurs du groupe des petits reparurent pour aller les coucher. Tranche d’âge par tranche d’âge, chaque enfant fut mis à l’honneur, amené sur la scène, applaudi. Tous souriaient.
Peu à peu, le public se dégarnit. Quand Julve rejoignit Sivline, je réalisai qu’il ne restait plus que nous, les adolescents. Je sentis mon rythme cardiaque augmenter : je pouvais à présent être appelée à tout instant. J’étais aussi intriguée par les rêves notés par mes amis. Quand Julve eut les yeux bandés, Sivline nous invita à tous nous lever pour former une longue chenille. Le gramophone diffusa un bruitage de chemin de fer et Julve se mua pour quelques minutes en conductrice de train. Ce rêve loufoque nous fit rire, danser.
Tejko rencontra Daanio déguisé en Avora, le chanteur vedette qu’il adulait. Hinnes fut installé entre trois armoires de bibliothèques, bercé par une musique douce. Mateja fut accueillie dans l‘immense château de carton dont elle venait d’hériter. Miil et Breen eurent droit à leur faux mariage sous un jet soutenu de riz, s’embrassèrent sous un tonnerre d’applaudissements. Aslem gravit le Pic de Givre sous nos encouragements, réduit ce soir-là à une table drapée de noir. Et mon tour vint.
— Hildje, lança Sivline, viens à moi ! Ferme les yeux et imagine que tu es sur un paquebot. Cela fait des semaines que ta croisière dure, l’arrivée n’a jamais été aussi proche. Tu as le cœur qui bat en t’imaginant fouler enfin cette terre qui te fascine tant. Amarina.
Quand le foulard glissa de mes yeux, je découvris Daanio vêtu d’une longue robe de soie blanche. Son col montant était parsemé de boutons en tissu, ses manches amples liserés d’or. Une ceinture d’écailles, un turban de tissu noir et un pendentif de jade autour du cou agrémentaient le tout. Ce n’était pas un déguisement.
Je me souvins de ses descriptions des gardiens d’In-gû et compris qu’il portait le costume de son père. Pour réaliser mon rêve. Daanio était resplendissant. Si beau que je ne pus d’abord avancer vers lui, aussi intimidée qu’émerveillée. Même le mot rêve ne saurait décrire l’exaltation qui me saisit à cet instant. J’étais envahie par un tourbillon d’émotions en découvrant ce fragment de culture si fascinant, ce fragment d’identité que l’on m’avait arraché.
Daanio souriait en savourant ma joie. Ses yeux brillaient encore plus que les miens : il était au bord des larmes. Derrière lui, un décor avait été peint sur un panneau de bois contreplaqué. Aussi maladroit que minutieux, le trait représentait une forêt marécageuse grouillant d’animaux inconnus, un ciel couvert de nuées d’oiseaux. Je sus qu’il l’avait réalisé seul, pour moi. Il avait dû y passer des heures. Mon cœur déborda de reconnaissance et j’allai me jeter dans ses bras.
Aucun de mes gestes ou de mes mots ne pouvait dire assez ce que je ressentais pour cet homme. Lui qui m’avait donné tant d’amour en si peu de jours. Daanio, dont le nom rimerait toujours avec héros.
*
Quand les animateurs annoncèrent une nuit à la belle étoile, une joie extatique souleva mes camarades. À quelques heures du départ, on offrait au groupe un sursis, d’ultimes moments de partage. Malgré la tentation de rester avec eux, je me dirigeai vers la sortie. Je n’aurais pas de meilleure occasion de me retirer sans être vue et je devais me dépêcher si je voulais profiter de Liiva. En me glissant dans le couloir, j’eus l’impression de quitter le groupe fusionnel dont j’avais été membre, d’anticiper la séparation plutôt que de la subir. Je garde un souvenir amer de ces pas dans le couloir où j’entendis les cris s’éloigner avec la chaleur et la lumière.
— Hildje !
Je sursautai en voyant Julve sortir des toilettes. Je ne l’avais pas vue quitter la veillée.
— Je m’inquiète pour Hinnes. Il est monté tout seul dans votre chambre. Je crois qu’il ne va pas bien.
Je soupirais de ce désagrément inattendu, d’abord tentée d’ignorer cette nouvelle. Hinnes pouvait se débrouiller quelques heures sans moi, me laisser profiter de mon dernier soir avec Liiva. La sortie de secours n’était qu’à quelques pas. Liiva devait m’attendre, penchée sur la balustrade, fascinée par la voûte nocturne. Il me semblait que le couloir sentait la menthe. C’était ma dernière occasion de la tenir entre mes bras.
Puis une image me revint à l’esprit et tout mon excitation mourut. Les cicatrices à l’arrière des bras de mon ami, découvertes à mon retour au Château. Se pouvait-il qu’Hinnes se scarifie à nouveau ? Un violent frisson me traversa la nuque à cette horrible pensée. Je ne pus attendre un instant de plus : je devais vérifier. Je saluai Julve et courus vers notre chambre.
Je débouchai dans notre chambre haletante, le cœur emballé. Je poussai un long soupir de soulagement en voyant Hinnes accoudé sur la fenêtre grande ouverte. Il semblait contempler les étoiles. Il me sembla respirer pour la première fois depuis le début de ma course : j’avais craint le pire. Je vins m’accrocher à l’épaule de mon ami comme nous avions l’habitude de le faire dès que nous étions assis ensemble. Ce fut quand je le touchai qu’Hinnes s’aperçut de ma présence :
— Tu n'es pas avec eux ?
— Je m’inquiétais pour toi. Tu m’as dit que tu irais à la veillée des petits et…
— Je n’avais pas envie. Je préfère le silence.
La voix de mon ami était éteinte, son visage dénué de toute émotion. Il me répondait sans même me regarder, comme si un voile nous séparait. Julve avait raison : il allait mal. Je voulus déchirer ce qu’il y avait entre nous, comprendre enfin ce qui lui faisait si mal. D’une voix résolue, je demandais :
— Qu’est-ce qu’il se passe ?
— Rien. C’est… C’est… C’est stupide. Je sais qu’il ne sera pas là.
— Qui ?
— Mon oncle. J’ai l’impression que c’est lui qui m’attendra à la gare. Ça me fait toujours la même chose le dernier soir. Je le vois m’attendre sur le quai, me tirer par la main jusqu’à sa camionnette et me ramener chez lui. J’ai peur.
— Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
Un éclair de terreur traversa les yeux de mon ami. Il répondit d’une voix ferme :
— Tu ne veux pas savoir.
Il y eut quelques instants d’un douloureux silence avant qu’Hinnes ajoute :
— Il vit à Losival et pourtant il me hante partout. Quand je me réveille la nuit, j’ai l’impression qu’il est penché au-dessus de mon lit. Je crois que je ne serais tranquille qu’au jour de sa mort.
Sa pensée me rappela mes pulsions vengeresses contre Gretja et la douce tranquillité que m’avait inspiré la mort de Daawie.
— Jamais je ne laisserai personne te faire du mal !
— Hildje, tu comprends pas. Demain Emisal, c’est fini. Tu vas repartir et moi je vais encore me retrouver tout seul.
Son visage se tordit d’une grimace de souffrance, ses yeux s’emplirent de larmes. Je ne devais pas être dans un meilleur état. La seule perspective d’un nouveau placement, de nouveaux tortionnaires, creusa un vide glacé dans mes entrailles. Non, tout ne pouvait pas s’effondrer. Après avoir expérimenté tant de beauté. Hinnes articula difficilement :
— Il n’y a qu’avec toi que je me sens bien.
— Oh, Hinnes !
Je l’étreignis avec la même force qu’au jour de nos retrouvailles, sous le Chêne. Je m’en voulus de ne pas avoir davantage profité de lui. Mon premier ami. Dans quelques heures, je risquais de le perdre, d’être renvoyée à l’autre bout du pays. Nous n’avions plus qu’une nuit et une poignée d’heures de train. Plus que jamais, je réalisais ce que je m’apprêtais à perdre. Je tentai de nous rassurer tous les deux :
— Cette fois, je ne laisserai personne nous séparer. Daanio ne les laissera pas faire.
— Daanio n’est qu’un animateur, il ne pourra rien faire. Et toi, ils te diront que t’es qu’une enfant. Hildje, demain c’est fini.
— Ça sera jamais fini ! Ils peuvent m’emmener où ils veulent, je viendrai te retrouver ! Je m’enfuirai et j’irai à Osivel ! Je reviendrais à chaque fois, jusqu’à ce que nous soyons libres. Je suis là, Hinnes. Je te promets que je serai toujours là.
Par la fenêtre, les yeux de la nuit brillaient. Témoins de ma promesse.