Les perles d’eau ruisselaient sur les vitres derrière Mateja. La grande fille était voûtée sur un tabouret, affalée sur une pile de cahiers. Je frémis en retrouvant celle qui avait failli briser mes rêves d’Emisal. J’étais partagée entre des relents de haine et la gêne de découvrir les traces de mes coups. Son visage était couvert de croûtes, d’ecchymoses et de pansements. Bien que replacé, son nez gardait une légère inclinaison. Cependant, ce qui me mit le plus mal à l’aise, ce fut son regard morne, plongeant. Où était passée sa colère ? Pourquoi ne m’insultait-elle pas comme à l’hôpital ? Pourquoi voulait-elle me revoir ? Avant même que je m’assoie, sans même lever les yeux, elle lança :
— Bonjour, Hildje.
Je peinai à lui rendre son salut. Lui parler comme à n’importe quelle autre adolescente me paraissait absurde après ce qui était arrivé. Mateja se leva, sans parvenir à croiser mon regard, avança à ma hauteur et me glissa :
— Je n’aurais pas dû t’insulter à l’hôpital. J’accepte tes excuses. J’ai appelé mes parents avec Daanio, ils vont retirer leur plainte.
Puis elle sortit, comme pour fuir une situation insupportable. Je demeurai immobile en entendant son pas nerveux s’éloigner et ses mots résonner. Ses parents avaient porté plainte. Je ne sus si je devais en vouloir à Daanio de me l’avoir caché ou lui être reconnaissant de m’avoir protégé. Ces trois phrases maladroites, insuffisantes, portaient un poids inattendu : celui d’une fragile trêve.
*
Treizième jour
— Alors, tu sais qui tu vas inviter ?
Hinnes balaya la question de Tejko d’un geste de dédain.
— Personne, j’en ai rien à faire de la boum. C’est long, bruyant et tout le monde est serré ! Je demanderai aux anims de rester avec les petits.
— Ah bon ? D’accord.
L’échange des deux garçons brisa mes derniers espoirs d’inviter Hinnes pour la veillée. Naïvement, j’avais espéré qu’il surmonterait ses appréhensions pour rester avec moi, et même que nous pourrions danser ensemble. J’avais cru que la magie d’Emisal opérerait une fois de plus, rendant possible l’inconcevable. Mon enthousiasme pour l’avant-dernière veillée du séjour se mua en angoisse. Déjà, j’imaginais le pire : me retrouver à l’écart des danseurs, seule dans le noir.
— Ça va, Hildje ?
Julve s’était aperçue de mon malaise et posa sa main sur mon épaule. Elle distribuait les barres chocolatées pour le goûter et s’accroupit à ma hauteur. Je me hâtai de la rassurer :
— Oui, je commençais à avoir faim !
Mon sourire factice la trompa et elle s’éloigna pour aller servir les autres adolescents. Daanio et Sivline nous distribuèrent des gobelets de sirop et les conversations s’éteignirent une à une. Les olympiades de la veille avaient éreinté le groupe : ce répit était bienvenu. Je bâillai, en regrettant la trop courte sieste du début d’après-midi. Soudain, Miil se leva.
Tous les regards se tournèrent vers la petite blonde, dont le visage était empreint d’une ferme résolution. Elle avait enlevé ses lunettes et toussota pour s’éclaircir la voix.
— Breen. Je voulais t’inviter pour ce soir.
Le grand garçon aux boucles brunes se figea, embarrassé par l’attention qui se tournait vers lui. Son souffle se suspendit, trahissant son émoi. Il serra ses mains contre son ventre, comme pour s’empêcher de chuter. Il serra les lèvres, troublé autant de gêne que d’émotion. Il trouva cependant le courage de répondre d’une voix quasi inaudible :
— Oui. Je… Oui.
Les applaudissements de ses voisins fusèrent, éclipsant son hésitation. Plusieurs de ses amis se levèrent en le congratulant, Sivline frappa des mains en entonnant une sérénade, aussitôt reprise par l’ensemble du groupe. Galvanisée par les encouragements, Miil avança jusqu’à son amoureux et alla s’assoir pour lui chuchoter quelques mots à l’oreille. Le chant se mua en explosion de joie générale. J’applaudis à tout rompre, touchée par cette étape finale de métamorphose.
Je me souvenais encore de la timidité de Miil lors des premiers jours, de son regard fuyant, de ses réponses brèves, de ses mises en retrait lors des jeux. Chaque jour, elle s’était davantage ouverte, pour prendre une place grandissante dans le groupe. Elle avait révélé son caractère bavard, sa bonne humeur et son altruisme. Voilà qu’elle nous montrait son courage.
Son acte inspira car deux autres jeunes suivirent son exemple, poussé par les encouragements bienveillants des animateurs. Mes yeux glissèrent vers Julve, que je vis hésiter à se lever plusieurs fois. Elle se tordait les mains et en tournant la tête vers Aslem, je compris qu’il partageait son appréhension. J’essayais de lui faire un signe d’encouragement, mais elle ne me regardait pas. Je m’inquiétais de voir l’un des deux oser quand Tejko se leva à la surprise générale. Il lança d’une voix bégayante :
— Hildje, est-ce que tu veux bien… être ma cavalière ?
Jamais ma gorge ne m’avait semblé aussi sèche. Elle était le tombeau de tous mes mots. Je demeurais silencieuse, incapable de croire à ce qu’il arrivait. Tejko, me parler ainsi devant le groupe ? Ce ne pouvait être qu’un piège, le prétexte à une énième moquerie. Ses yeux noisette brillaient pourtant d’un autre éclat. Comme le silence s’éternisait, il croisa les bras, tendu comme une marionnette par ses fils. Il voulait vraiment que j’accepte. Quelqu’un me voulait comme cavalière. Touchée par cette simple idée, je parvins enfin à articuler :
— Oui.
*
Les animateurs avaient installé des spots lumineux dans tout le réfectoire, tapissé les murs de paillettes. Un buffet de boissons et de confiserie était installé près de l’entrée, à la place du bar du casino. Le gramophone était posé sur une chaise au milieu de la salle et diffusait un morceau au rythme endiablé. Nous n’étions qu’une trentaine, le groupe des adolescents et des plus de dix ans, et la salle semblait immense.
J’avançai vers le centre de la pièce en tenant la main moite de Tejko, suivant les autres couples formés à l’occasion, Daanio et Sivline en tête. Les deux animateurs s’élancèrent les premiers sur la piste de danse, sans talent ni retenue. Leurs gestes maladroits et leurs rires apaisèrent la tension générale. Miil et Breen leur emboîtèrent le pas, avec plus d’adresse. En quelques instants, nous nous retrouvâmes tous à tournoyer autour du gramophone, à l’exception des rares solitaires partis au buffet.
Je n’avais jamais dansé en couple et je laissais Tejko me guider. Malheureusement, le pauvre garçon ne semblait pas plus inspiré que moi. Nous nous heurtâmes plusieurs fois, obstruâmes le passage d’autres danseurs. Le désarroi de mon partenaire se lisait sur son visage perdu. Dès que le morceau s’acheva, il me lâcha. Ses mains commencèrent à trembler, il me remercia d’un murmure inaudible et tourna les talons. Je me retrouvai seule, déçue de ne pouvoir accompagner le ballet enthousiaste.
J’hésitai un instant à soit me diriger vers le buffet pour rejoindre Julve, soit à quitter la salle pour retrouver Hinnes. Je m’apprêtais à choisir cette deuxième option quand une main connue m’attrapa le poignet.
— Bah alors, Hildje, on t’a abandonnée ? demanda Liiva, un brin moqueuse.
— T’es là ?
— Bah ouais, je viens toujours à la boum !
— Je sais pas danser.
— Viens je t’apprends. Regarde mes pieds.
Je m’exécutai, enchantée d’être accompagnée d’une telle professeure. Elle me donna de brèves explications avant de m’entraîner à nouveau sous les projecteurs. Liiva commença par des gestes simples, orchestrés avec assez de lenteur pour que je ne m’y perde pas. Nous nous promenâmes d’un bout à l’autre de la piste en accélérant doucement. L’adresse de ma cavalière me déstabilisa : je craignais d’être de piètre compagnie. Je lui écrasais deux fois le pied, cognais d’autres danseurs. Liiva était si concentrée qu’elle ne parut pas s’en apercevoir.
— Détends-toi, me glissa-t-elle. On dirait une bûche !
J’appliquai ses conseils et, petit à petit, ils firent effet. Sous le regard encourageant de Liiva, tout semblait possible. Soudain, le magnétophone diffusa une mélodie familière. Je reconnus la voix cassée de Sovleg, avec son timbre rauque, ses accents graves, portée par un doux air de piano. Arèle me l’avait souvent fait écouter au Château. C’était sa chanson préférée.
Elle était là d’vant moi, prête à m’embrasser
Et maintenant, j’me d’mande c’ qu’il vient de se passer
Et mon cœur bat, bat, bat comme la musique
Et mon cœur bat, bat, bat comme la musique d’une trop courte soirée d’été
Ces mots ravivèrent un flot de souvenirs amers qui rendaient par contraste l’instant présent jouissif. Après une enfance insipide, après tant de désillusions et de malheurs, j’avais enfin trouvé la joie chantée dans les refrains de radio, décrite par les personnages des romans. Plus rien ne comptait d’autre que l’instant présent. Je dansai de plus belle, chantai le refrain à tue-tête. Mon enthousiasme fit rire Liiva et son rire avait des accents encore plus doux que ceux de la musique. Prise d’euphorie, je sentis mon environnement s’évaporer peu à peu. Oubliée la maladresse, oubliés les danseurs, oubliés les bruits de fête, oubliés les soucis. Il n’y avait plus que la musique, elle et moi. C’était magique.
Il y eut d’autres morceaux dont je perdis le compte, infatigable. Mes vêtements avaient beau se tremper de sueur, des gouttes ruisseler dans ma nuque, je refusai de m’arrêter. Je voulais continuer de suivre l’ange qui me guidait, continuer à tenir ses mains, à plonger dans ses yeux. Avec elle, j’étais si bien. Liiva s’arrêta la première.
— Tu viens ? On va boire un truc ?
J’acquiesçai, le souffle trop court pour dire quoi que ce soit. Elle m’entraîna vers le buffet, me servit un jus de pomme au citron. Ma gorge était si sèche qu’elle aspira la boisson comme une terre aride la pluie. J’enchaînai plusieurs verres d’eaux sans pouvoir étancher ma soif. Cela fit rire Liiva. Encouragée par ses accents cristallins, j’exagérai mes gestes jusqu’à ce qu’elle se plie au sol, n’en pouvant plus. Je l’aidais à se lever et elle me glissa :
— J’ai besoin de prendre l’air.
Je tirais Liiva vers la sortie, évitant les groupes de discussions formés aux quatre coins du réfectoire. Je traversais le couloir, descendit la dizaine de marches qui menaient à la sortie de secours. Nous nous retrouvâmes sur une plateforme métallique semblable à celles des chantiers, à une dizaine du mètre du sol. Le ciel était couvert de nuages et je peinais à discerner autre chose que les ténébreuses silhouettes des pins. Je raffermis ma prise sur la paume de Liiva. Dans cette obscurité, je craignais de la voir disparaître.
Après la fournaise du réfectoire, l’air tiède de l’été me parut glacial. Voyant que je tremblais, Liiva posa ses bras sur mes épaules, les caressa doucement. Son visage se rapprocha. Ses pupilles noisette étaient les lunes au milieu de la nuit, leur éclat m’électrisait. Je me mis sur la pointe des pieds pour arriver à sa hauteur et sa tête se pencha vers la mienne. Mon cœur tambourina dans ma poitrine tandis que l’odeur des produits d’entretien s’immisçait dans mes narines. Jamais elle ne me parut plus douce que ce jour-là. Elle me rappelait notre rencontre dans les couloirs endormis.
Son nez effleura ma joue, ses bras minces m’enveloppèrent. Une chaleur enivrante tourbillonna dans mon ventre. J’entendis sa respiration saccadée, sentis son souffle sur ma peau. Puis il y eut le goût de ses lèvres. Douces mais gercées à force d’avoir été mordillées, elles portaient encore l’arôme du sirop du buffet. Un goût de menthe comme un goût de découverte, de nouveauté.
Un goût de menthe comme un goût de liberté.