« We live in cities you'll never see on screen
Not very pretty, but we sure know how to run things
Living in ruins of the palace within my dreams
And you know, we're on each other's team »
Team, Lorde, album Pure Heroine, 2013
« Salt coast, foul wind
Old ghosts, scrap tin
Leaves, rain
Leaves, rain »
Salt Coast, Kae Tempest, album The Line Is A Curve, 2022
« Le bourgeon gelé s’est logé dans ta mémoire comme une promesse de lendemains »
Angèle Lewis
1991
SONGES D’UNE NUIT D’ÉTÉ
L’or et le bleu se marient si bien ensemble. Une couche de soleil mourant et une autre de ciel qui persiste, du sable coloré qu’une main d’enfant a assemblé dans un pot. Cerise sur le gâteau, une nuée d’oiseaux qu’Astrid ne reconnait pas compose des stries noires du meilleur alliage.
Le chahut déborde du bar, voix d’hommes, tapes sur l’épaule, verres d’alcool qui s’entrechoquent. Karin observe Astrid du coin de l’œil et se demande comment son amie peut rester ainsi, calme, le nez tourné vers le ciel et le ventre si rond qu’il cacherait l’horizon. Et puis Astrid a encore cette expression lunaire sur le visage, un reflet qui trahit son absence passagère, elle n’est pas vraiment là. Pas tout à fait assise sur ce banc, avec Karin comme seul point d’attache entre la presqu’île et la fête tonitruante.
— T’imagines, lance Karin, ce que feront nos filles pendant le festival ? Tu paries qu’elles préfèreront quoi, s’occuper des repas ? Ou juste profiter ? Peut-être le service.
— J’espère qu’elles auront envie de créer quelque chose.
— Va falloir bosser sévère, si elles veulent participer à la pièce de théâtre !
Elle ne le dira jamais mais dans le fond, Karin serait tellement fière de voir sa fille sur la scène. S’emparer des répliques, jouer la comédie. Elle triture dans tous les sens l’image de son enfant pas encore née, quelle couleur de cheveux ? Quels vêtements ? Des dents du bonheur, des taches de rousseur ? La scène, elle, restera toujours la même. Un amalgame branlant de planches, du bois qui craque et grince. Et derrière, un décor en carton-pâte que les habitants auront perfectionné de leurs propres mains cinq années durant.
La pièce de théâtre est le point d’orgue du festival. Une date plantée dans le calendrier et à laquelle on accole, les jours précédents et les jours suivants, autant de fêtes de voisinage qu’il est humainement concevable d’organiser. À quoi s’ajoutent les décorations qui ornent les jardins, les rues, les petites places, transformant l’espace en un surprenant, gigantesque, capharnaüm. On a vu des bonhommes géants en papier mâché, des marionnettes mécanisées, des fanions virevoltant au gré de la météo, et des barnums d’où résonnent les musiques les plus disparates au monde. Amateur, joyeux, loufoque : le festival de Klaardijke dans toute son improbable splendeur.
Astrid va plus loin :
— Elles pourraient aussi l’écrire, cette pièce de théâtre.
Karin se crispe, porte une main sur son estomac et se plie autant que faire se peut. Astrid reconnaît les signes de nausée – il faudrait être aveugle – et frotte le dos de son amie.
— Ça va passer, ça va passer… Respire, regarde au loin.
Karin déglutit, secoue la tête. Se retient de vomir. La porte du bar s’ouvre à la volée, un rectangle de lumière jaillit sur le sol en même temps qu’un troupeau d’hommes, hilares. Deux ou trois d’entre eux roulent dans la poussière, bras et jambes sens dessus dessous. D’autres les aident à se relever, cherchant un équilibre précaire entre leurs bières et leurs mains tendues. Tous titubent. Astrid n’a pas bougé, continue de scruter le ciel en frottant le dos de son amie. Karin, elle, se tourne tant bien que mal, faisant vaciller le banc. Elle offre aux hommes un sourire pâle, soudain ragaillardie, persuadée que ses joues se sont serties d’un rose élégant.
Les hommes voient flou. Finissent par reconnaître Astrid et Karin, qu’ils avaient bien laissées, ou croisées, ou saluées plus tôt sur ce même banc – quand le soleil ne se couchait pas encore.
— Et bien, les deux bonnes femmes ! Vous vous amusez ?
— Vous voulez pas venir un peu avec nous ?
Karin se tend vers eux, mais une nouvelle remontée d’acide l’empêche d’ouvrir la bouche.
— C’est très gentil, répond Astrid, mais dans notre état, la bière c’est pas très indiqué.
Elle leur décoche un sourire dont elle a le secret, le coin des lèvres disparu dans les fossettes, les yeux grands ouverts sur un vide qu’elle ne nomme jamais. Dans la lune. C’est la meilleure image pour la décrire, dans la lune, ici mais pas là, une anguille qui s’échappe d’un seau et glisse entre les doigts. Pour beaucoup, c’est frustrant. Mais que dire : elle est tellement polie, aimable. Et puis, jolie.
— Qu’est-ce qu’on est cons ! se défend un des hommes en riant.
— J’arrive pas à me souvenir, c’est laquelle qui accouche en premier ? C’est toi, Karin ?
L’intéressée se tient désormais le menton dans une vaine tentative de paraître à l’aise, prête à porter la main à sa bouche en cas d’accident. Elle bloque sa respiration, Astrid le sent, elle bloque sa respiration et se fait violence pour donner le change. Les hommes n’ont pas à s’inquiéter des affaires féminines, grossesses, accouchements, langes. Ils font ce qu’ils peuvent, les pauvres, ici la vie n’est pas toujours évidente.
— T’es nul, se moque l’un d’eux, Karin, elle est qu’à sept mois de grossesse !
— J’aurais pas dit !
— Et toi, Astrid, t’es à combien ?
— J’accouche en septembre.
Une seconde de flottement. Aussitôt suivi d’un concert de sifflements admiratifs : septembre, c’est dans trois jours.
— Là non plus, j’aurais pas dit !
Astrid a un pincement au cœur pour son amie. Après plusieurs fausses couches harassantes, qui ont épuisé le corps de Karin et la patience de son mari, Karin bataille contre une grossesse franchement compliquée. Nausées, migraines, maux de dos et autres signes de fatigue ne lui laissent aucun répit. Sans parler de sa silhouette, modulable, malléable à l’infini, qui ne cesse de s’étendre de partout, suivant un étonnant tracé arbitraire : les rondeurs qui gonflent les fesses, les cuisses, le visage, et la cellulite qui strie sa peau, alors que ses seins restent plats – Karin pleure parfois, seule, en repensant aux ricanements qu’elle a subis à l’adolescence. Sans oublier les boutons qui pointillent sa peau, créant une carte instable menaçant de se déchirer à tout moment.
Astrid, elle, ne connait rien de tout ça. Sa grossesse se déroule à merveille.
Si elle se sentait plus présente, les pieds bel et bien rattachés à la terre de Klaardijke, elle oserait une remarque cinglante qui protègerait Karin de tout commentaire malvenu. Une autre voix que la sienne résonne, à sa place :
— Vu ton taux d’alcoolémie, mon gars, il y a longtemps que tu comprends plus grand-chose !
Jambes écartées, mains sur les hanches, Dirk apparaît dans l’encadrement de la porte. Son intrusion est une surprise. Il n’est ni grand ni gros, mais sa prestance, sa manière de se tenir dans le monde - comme s’il suffisait de se pencher pour récolter ce qu’on a semé – impose le respect. Astrid s’est souvent demandé si c’était ça, cette tenue, cette façon de planter sa voix dans le décor, qu’elle souhaite pour elle-même. Dans ses jours de colère, elle décide que oui. Tout en se demandant ce qui a poussé Karin à épouser un homme pareil.
— Pardon Dirk, on voulait pas insulter ta femme.
La phrase est jetée comme une bouée de secours, mi-plaisanterie, mi-excuse. Dirk pourrait s’énerver, ça se sent. Il suffirait qu’il soit d’humeur maussade pour transformer l’atmosphère, la faire passer du chaud au froid, et personne ne s’en offusquerait. Il tourne les talons, disparaît dans le bar. Les autres échangent des regards vagues, l’inquiétude se lit sous les vapeurs d’alcool. À l’intérieur, toujours, cette ambiance de raillerie et de joie débonnaire, lointaine. Dirk revient, les doigts noués autour de plusieurs chopes de bière.
— Tournée !
Les gars se servent et trinquent, légers.
— Et arrêtez de parler grossesse avec ma femme, reprend Dirk.
Une déception confuse contracte l’estomac de Karin. Elle ne sait pas, plus, ce qui la chiffonne. Sa vie de tous les jours semble diluée dans celle des autres, se fondre dans des évènements, gestes, paroles, sur lesquels elle n’a pas de prise. Elle a beau être énorme, obèse, une baleine suintante qui impose sa carcasse aux autres, elle se sent transparente. Fantomatique. Qu’elle existe lui paraît invraisemblable. Plutôt qu’à Klaardijke, elle aimerait être dans la lune, elle aussi – une sorte de fée délestée de tout poids, arpentant la vie comme un nuage le ciel. Si Astrid en est capable, songe Karin, pourquoi pas elle.
Peut-être que Dirk a raison. Peut-être qu’il vaut mieux ne pas en parler, cesser de braquer les projecteurs sur leurs grossesses. La consigne aurait le mérite de faire taire les beaux-parents, le vieux Geert et cette folle de Jannie. Toujours sur le dos du couple, à caqueter, critiquer, corriger. Quand elle a épousé Dirk, Karin ne pensait pas épouser sa famille.
Tous les samedis, à 16h, ils reçoivent Geert et Jannie pour le café. Pourquoi diable, Karin ne le comprend pas mais s’en accommode. Pas le choix. Leur visite est réglée comme du papier à musique, sonner, entrer en s’essuyant les pieds, se plaindre du temps qu’il fait. Déposer sur la table du salon un bouquet de fleurs, un plat, un ustensile de cuisine, en soulignant la pauvreté du ménage. S’assoir, attendre que Karin leur serve le café, laisser passer un ange. Pointer du doigt la timidité de Karin, s’engouffrer dans la brèche que cette dernière laisse béante, puis lister ses défauts sous couvert de conseils. Découragée, Karin se prosterne devant les conversations qui fusent entre les deux hommes de famille, jusqu’à ce que l’horloge indique 17h.
Hier, un grain de sable a enrayé la machine. Sur un coup de tête, Karin a prétexté la fatigue. Elle ne s’attendait pas à ce que ces mots sortent de sa bouche, désolée Geert, désolée Jannie, je ne me sens pas très bien et tout s’est enchaîné, je préfère m’allonger, ça ira mieux demain. Le silence ne s’est pas fait attendre, un moment suspendu, on entendait les mouches voler. Et puis leur regard, à ces beaux-parents, leur cou tendu d’étonnement, les lèvres qui s’affaissent pour exprimer l’incompréhension. Ils n'avaient jamais entendu ça, je préfère m’allonger, ça n’existe pas. Alors Karin a simulé une blague, de mauvais goût. Et a ri, un rire feint qui respirait le désespoir.
— En tout cas, ça fera un beau bébé ! commente l’un des hommes.
Dirk trinque à cette phrase. Il espère, effectivement, un beau bébé. Il a des projets. Sa nouvelle promotion à la poste de Klaardijke lui fait gonfler la poitrine de fierté. Enfin, il a sous sa charge des subalternes. Il s’attend à d’autres envolées, d’autres responsabilités. Il ne compte pas rester toute sa vie à la poste.
— Tu sais ce que disait Astrid tout à l’heure ? l’interpelle sa femme. Elle disait que nos filles écriraient un jour les pièces de théâtre, tu te rends compte ?
— En voilà une drôle d’idée ! Mais écrire quoi ? On a déjà toutes les pièces qu’on veut ! Je préfère les classiques.
Dirk a intégré le comité d’organisation. Cette année, on joue Le Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare. Viktor, de l’épicerie, Hans l’aubergiste et les filles Maria et Esther tiennent les rôles principaux. Le décor est déjà installé, prêt pour la représentation de demain. L’équipe s’est encore une fois surpassée, récoltant applaudissements et acclamations. L’onirisme de la pièce les a particulièrement inspirés, les détails sont très fournis et ont requis le double du travail habituel. Quand les rares touristes perdus à Klaardijke demandent, mais pourquoi célébrez-vous un festival tous les cinq ans ? le premier venu répond parce qu’il faut au moins ça pour tout préparer nous-mêmes.
Un son différent, Astrid tourne la tête. Les hommes, le bar, l’entrebâillement, quittent son champ de vision. Dans la lumière crépusculaire qui allonge les toits et les ombres, elle distingue la silhouette d’Eulalia. Fidèle à elle-même, la vieille dame avance cahin-caha, le dos rond mais le squelette digne, la démarche chahutée par cette éternelle canne qui, d’après la légende, est née en même temps qu’elle – en vérité, une histoire de polio.
Tac-tac, tac-tac, Astrid est la seule à l’entendre. Tout de suite, elle invite sa belle-mère d’un mouvement du bras. Eulalia lui répond d’un coup de canne dans les airs.
— J’espère que ses insomnies ne sont pas revenues, pense Astrid à voix haute.
Personne ne s’empare de sa remarque.
Belle-mère et belle-fille – Eulalia est la mère de Pieter, le mari d’Astrid – s’entendent comme cul et chemise. Elles se sont rapidement comprises et, passée la réserve des premières rencontres, ont tissé une amitié huilée par les regards qui en disent longs et les paroles prononcées à demi-mot. Dans cette économie du langage, elles passent pour deux sorcières que seule une génération sépare. Leur lien estd’autant plus fort et indicible que – et c’est de notoriété publique – Astrid a coupé les ponts avec sa propre famille et trouvé en Eulalia un refuge rassurant.
Klaardijke a oublié d’où venait Astrid, exactement. Du continent, c’est sûr ; d’un territoire qui ne connaît pas la vie sur une presqu’île, qui ne ressent ni fierté ni aigreur à se savoir vaguement rattaché à la terre par un maigre bras de route mutilé ; pour qui la digue est un vulgaire décor gris et non une prouesse locale. Astrid avait quitté une grande ville, a-t-on raconté, sans préciser de nom. Elle était hollandaise, c’était déjà ça – quoique, pour beaucoup, un continental est déjà un étranger. Qu’importe, elle avait su charmer les habitants séculaires de Klaardijke à coups de silence, de patience et de discrétion.
Parfois, entre deux nuits agitées, Astrid se demande ce qu’elle fait là. Quels courants l’ont déviée jusqu’à ce bout de terre, où les gens parlent sa langue tout en respectant des pratiques si curieuses. L’autre jour, elle a croisé dans la rue une écolière qui s’est extasiée de sa pâleur, de sa blondeur. Ô, une princesse ? a naïvement demandé la fillette. Plus d’une fois, on a questionné Astrid sur de supposées origines danoises, suédoises. Elle n’en sait rien. S’en moque. Pour tout dire, elle trouve son teint maladif et ses cheveux, mal entretenus.
Elle envie cette entente qu’ont ceux qui se connaissent depuis l’enfance. Depuis le berceau. Elle les voit comme à travers une vitre teintée, ces intimités partagées jusqu’aux portes magiquement ouvertes à tous, ces mots offerts avec dérision ou précision, ces embrassades. Elle aimerait savoir ce que ça provoque, au juste, de pousser dans la même terre, à côté des mêmes semis et sous l’auvent des mêmes arbres-mères. Il lui semble qu’il y a dans ces échanges une simplicité ultime, une facilité sans comparaison aucune. Nul besoin de comprendre, de réfléchir, de peser ses gestes ou de tourner sept fois sa langue dans sa bouche. Avec les siens, il suffit d’être. C’est tout.
— Je cherche Pieter, annonce Eulalia après avoir salué toute l’assemblée, il n’est pas avec toi ?
— Il est encore à la boulangerie, répond Astrid, à tout préparer pour demain.
— Je voulais lui dire, il n’aura pas besoin de m’amener en voiture à mon rendez-vous. Je vais prendre le bus, j’en profiterai pour aller voir une vieille amie du continent. Et puis, ça lui fera une charge en moins, à Pieter.
— Je lui transmettrai.
Eulalia s’assied à l’extrémité du banc, là où la nuit a désormais décidé de tomber. D’autres hommes se sont joints au groupe, toujours debout et titubants, malmenant sous leurs pieds l’éclairage orangé du bar ; certains sont retournés à l’intérieur, où la musique et les voix éclaboussent les murs comme des échos dans une grotte.
— Comment tu te sens, ma petite Karin ? s’enquiert Eulalia.
L’intéressée se redresse sur son côté du banc. Elle a toujours beaucoup apprécié cette vieille dame.
— Ça va très bien. J’ai hâte d’être demain.
— Tant mieux. Quoique, il est toujours fatiguant de trop penser à l’après.
Eulalia fait valser trois doigts dans l’air. Elle a le don de tisser des phrases mystères un brin désuètes. Puis elle demande :
— Au fait, Astrid, elle fait son effet, cette crème que je t’ai donnée l’autre fois ? Celle contre les vergetures.
Astrid hoche la tête, qu’elle a encore dans les nuages. Elle fait peu de cas de cette crème, de son corps si peu torturé par la grossesse. Vergetures ou pas, qu’est-ce que ça change. Pour tout dire, elle avait complètement oublié l’existence de ce produit, qu’elle imagine s’empoussiérer entre deux tubes d’aspirine quelque part dans sa salle de bains.
— Tant mieux, répète Eulalia. J’en avais entendu beaucoup de bien. Moi aussi, je m’en sers. Même si, à mon âge, c’est surtout de la coquetterie mal placée. Et puis de toute façon, mes vergetures, elles se perdent maintenant dans les bourrelets et les rides.
Elle donne un coup de coude à Karin tout en lui adressant un clin d’œil complice. À côté, nageant dans leur propre univers, les hommes s’esclaffent en cœur. L’un d’eux a sans doute raconté une blague tordante. Eulalia continue :
— Si tu veux, Karin, je te donne mon tube ? Il doit m’en rester encore un peu, forcément. Ça me fera plaisir.
Un nouveau haut-le-cœur, la nausée réapparaît. Karin se tord de douleur et serre les doigts autour du banc, sans un bruit. Astrid se remet à frotter le dos de son amie, dans un mouvement mécanique qui trahit l’habitude. Dirk se détache de son groupe :
— Karin, on va aller retrouver les Janssens au restaurant. Tu viens avec nous ?
Avant même de se tourner vers son mari, de voir le visage satisfait de Dirk, Karin se lève – avec difficulté, en s’appuyant sur ses bras et en forçant sur son dos.
— Ça va aller ? s’inquiète Astrid en chuchotant.
— Très bien, rétorque Karin sans lever les yeux. Toi et tes crèmes, vous pouvez aller vous étaler ailleurs.
Eulalia sursaute, comme giflée. Astrid ne répond rien. Elle laisse le groupe d’hommes engloutir son amie, les regarde disparaître dans la rue. Les rires, les pas trébuchant gaiement, les silhouettes qui divaguent sur le sol, s’estompent. Le calme regagne du terrain.
Eulalia pousse un profond soupir avant de rassurer sa belle-fille :
— Elle l’a pas facile, la Karin. Elle est sûrement un peu envieuse, faut pas lui en vouloir.
Astrid ne lui en veut pas.
Elle se sent bien, là, sur ce banc qui fait la jonction entre le ciel et Klaardijke. La nuit est tombée. Derrière les lampadaires, les toitures triangulaires se donnent la main - pas une qui ne touche pas l’autre. Si l’on connaît bien le village, on devine la brique et le bois qui se confondent, des touches de rouge, de noir et de blanc des plus charmants.
Astrid abandonne les rues de Klaardijke et lève le nez. Des nuées d’oiseaux continuent de décrire des arcs-de-cercle, sans destination précise, là où les nuages cèdent la place aux premières étoiles. Bientôt, la nuit les aura tout à fait mangés. C’est sûr, il va pleuvoir pendant la pièce. Astrid en est persuadée. Elle entend déjà les vrombissements de l’eau, les clapotis des gouttes rebondissant sur la terre.
Si on tend l’oreille, on pourra aussi écouter les éclaircies.