Deux silhouettes apparurent dans l’ombre à l’entrée du village de Kal. Sous la lumière opaline de la pleine lune, elles marchèrent dans l’allée principale. Le hameau, au charme rustique, abritait les travailleurs qui reconstruisaient Lumisa, l’ancienne capitale écarlate.
Kal était une halte paisible pour les bâtisseurs fatigués et un point de rencontre pour les aventuriers cherchant des secrets dans la forêt de Lyphillia, près de la rivière Namia.
Deux ombres drapées de longues capes sombres et cachant leur visage sous des capuches se faufilaient dans le village endormi. Elles progressèrent silencieusement, évitant les maisons éclairées. La nuit avait étouffé tout signe de vie. Elles évoluèrent à travers une succession d'habitations minimalistes, froides et impersonnelles, puis remarquèrent une maison isolée.
La grande bâtisse, à l’abandon, semblait endormie depuis longtemps. Les murs usés, couverts de lierre, témoignaient du passage du temps. Pourtant, les deux personnes ralentirent. Leur destination était en vue.
— Tyasis, Sally, murmura l’une d’elles.
Aussitôt, un nuage de fumée noire jaillit du sol, s’enroulant autour de ses pieds tel un souffle d’ombre. Deux nouvelles silhouettes prirent forme dans le voile obscur, leurs contours se dessinant lentement. Drapées de longues toges capuchonnées, elles arboraient sur le tissu les motifs étincelants de deux Constellations, filigranes lumineux palpitant dans la nuit.
Elles s’inclinèrent respectueusement devant celle qui les avait appelées, un genou à terre.
— Personne ne doit entrer, dit leur maîtresse d’un ton calme.
Aucune question ne suivit.
Tyasis et Sally se positionnèrent près de la porte, droits comme des lames, regardant les rues désertes. Puis, Sally s’élança seule silencieusement sur le toit, disparaissant rapidement dans les ombres.
Les portes de l’ancienne bâtisse s’ouvrirent sans résistance. Des bougies vacillantes éclairaient l’intérieur, où une dizaine d’habitants attendaient en silence. Tous guettaient cet instant depuis longtemps.
La grande salle, à moitié effondrée, révélait un mobilier à l’agonie : tables bancales, chaises rafistolées, comptoir de bois terni, prêt à céder. C’était une taverne oubliée, une anomalie au cœur de Kal. On y attendait quelque chose… ou quelqu’un.
— Attends-moi, murmura celle qui avait invoqué ses ombres.
D’un geste lent, elle abaissa sa capuche. Sous la lueur des flammes, Ayako révéla un visage spectral. Elle s’avança, droite, dans une tranquillité sombre.
Derrière elle, Illya resta un instant dans l’encadrement de la porte. Puis, elle abaissa sa capuche. Son regard sombre montrait qu’elle était là pour observer et juger.
Les visages se figèrent. Admiration et crainte s’entrelacèrent dans les regards. Certains baissèrent les yeux. D’autres restèrent immobiles, troublés par ce duo improbable. Une Astromancienne déchue. À ses côtés, une Qity.
Le silence fut brisé par une voix assurée. Une silhouette se détacha de l’ombre et s’avança vers Ayako.
— Que nous vaut l’honneur, chère Émissaire du Néant ?
Un homme, vêtu d’une chemise tachée et d’un pantalon usé, la scruta. Ses traits profondément creusés trahissaient des décennies de travail acharné. Ses lèvres serrées tentaient de cacher une dentition délabrée.
Il tendit une main ridée vers la table.
— Un accueil chaleureux pour notre invitée, dit-il.
Deux chaises furent tirées à la hâte. Deux verres furent déposés sur le bois usé.
— Tu as les salutations de Lyuka, Eyos, souffla-t-elle simplement.
Ayako s'installa. Chaque mouvement était calculé, précis et contrôlé. Son regard, quant à lui, balayait la pièce, découvrant les personnes présentes. En retour, certains observaient le visage d’ange avec fascination, d’autres s’éloignaient instinctivement.
Eyos reprit d’une voix plus basse :
— On nous a rapporté ta dernière visite au Petit Falkos Doré. Ta détermination ne fait plus débat. Le message a été reçu.
Ayako soupira.
— Pourrais-tu, cette fois-ci, faire l’effort de respecter cet endroit ? Aussi modeste soit-il. Nous ne souhaitons pas voir un autre Repaire réduit en cendres pour apaiser ta frustration. Ici, tu obtiendras les réponses demandées sans recourir à la menace.
Elle le fixa sans ciller. Un silence tendu s’installa. Puis elle soupira de nouveau, lasse.
— Nous ne savons rien de toi, reprit Eyos. Une Astromancienne s’engageant dans la Voie du Néant avec une telle aura reste une vision rare. Personne ici ne connaît ton Clan, ni le nom que nous devrions employer. Cela nous trouble. Nous devinons ce que tu es venue chercher. Et avant d’y répondre…
Il inclina légèrement la tête.
— Qui es-tu ?
Elle écarta les mains et évita la question.
— Tu es bien trop bavarde, malgré ta sentence, l’Étoile déchue.
Des murmures traversèrent la salle. Eyos leva la main, étouffant les réactions.
— Comment une Astromancienne sans sa bénédiction peut-elle nous traiter ainsi ? Pourquoi nous rabaisser alors que nous partageons cette fatalité ? Venir ici quémander un nouveau pouvoir avec une telle arrogance risque peu de servir tes ambitions.
Il marqua une pause, les yeux ancrés dans les siens.
— Tu n’es pas la première liseuse d’Étoiles à vouloir fuir la Voie des Étoiles. Nous ne répondrons pas à ta demande sans comprendre, au minimum, qui tu es. D’où tu viens. Ce que tu veux réellement.
Ayako croisa lentement les bras sur la table. Le bois usé gémit sous le poids symbolique de son geste.
— Je suis la fille de Yaelys Kaisen. Est-ce assez clair ?
Un silence glacial s’abattit sur la pièce. Puis Eyos éclata d’un rire rauque, incrédule.
— Est-ce notre jour de chance ? demanda-t-il, ironique. Une Tia Kaisen qui se présente devant nous sans détour ?
Sans quitter Ayako des yeux, il fit signe à un compagnon.
— Apporte ma bouteille spéciale. Celle réservée aux grandes occasions.
Il n’attendit pas l’approbation. La bouteille arrivée, il l’ouvrit et versa le contenu dans un verre ébréché. Le liquide noir éclaboussa le bois, formant une tache d’encre.
— As-tu conscience du nombre d’Étoiles que ton clan a condamnées à s’éteindre ici-bas ? murmura-t-il d’une voix grave. Serais-tu venue souiller ton âme en guise de rédemption ?
Ayako se pencha légèrement. Un sourire glacé effleura ses lèvres.
— Ne soyez pas si rancuniers. Si les Célestes vous ont bannies, c’est que vous manquiez de lumière pour servir vos maîtres. Les Kaisen n’ont aucun intérêt pour vous. Estimez-vous honorées que je vous apporte, en personne, cette vengeance. Un présent inattendu, peut-être, sincère. Je viens m’offrir à vous.
Eyos frappa la table, faisant trembler les verres et frissonner la pièce.
— Nous avons été maudites, gronda-t-il, le jour où les Constellations ont décidé que nous devions servir des êtres tels que vous. Des armes. Voilà ce que nous étions. Jetables. Sacrifiables.
Il se pencha, les yeux brûlants de colère.
— Et tu crois vraiment que nous allons te livrer ce que tu désires ? Que nous allons ployer, maintenant que nous avons enfin l’occasion d’assister à l’extinction d’une Kaisen ?
Ayako ne répondit pas. Elle saisit le verre, le fit lentement tourner entre ses doigts, observa le reflet du liquide sous la lumière tremblante des bougies.
— Nous sommes la magie qui sommeille en vous, ajouta-t-il. Nous pourrions empoisonner une offrande, ce qui entraînerait la chute de tout.
Il leva son verre dans un geste décisif.
— Célébrons donc cette rencontre, très chère. Levons nos verres au nom de toutes les Étoiles qui nous observent.
Il prit une gorgée, puis le vida.
— Maudit soit le clan Kaisen.
Un souffle. Puis l’explosion.
— Maudit soit le clan Kaisen !
Le cri se propagea en onde de choc. Des poings frappèrent les tables, les murs, les poitrines. Les voix jaillirent, déchaînées. Une colère longtemps enfouie, patiemment contenue, déferla dans la vieille bâtisse. Elles attendaient cet instant.
Ayako, seule face à la meute, tenait toujours son verre en main.
Prostrée près de la porte, Illya lutta contre sa frustration. La haine déversée sur son amie la frappa. Ayako lui avait demandé de ne pas intervenir. Illya ne comprenait pas. Elle trouvait les provocations d’Ayako inutiles, dangereuses.
Pourtant, Ayako souriait.
Elle prit le verre sans trembler et le vida d’un trait. Le goût était amer et collant. Des résidus sombres étaient présents, épais et visqueux. Elle lutta contre la nausée. Son regard resta ancré dans celui d’Eyos.
Eyos rit. Il reprit aussitôt son verre, le vida d’un trait à son tour.
— Bienvenue dans la Voie du Néant ! s’exclama-t-il, en portant son verre pour un nouveau toast. Autour de lui, des rires et des coups retentirent, dans un tumulte nerveux.
Ayako déclina d’un léger mouvement de tête, la main posée sur son estomac. Les nausées montaient déjà. Elle les accueillit presque avec soulagement.
Eyos la fixait encore, son amusement teinté d’une curiosité nouvelle.
— Combien en désires-tu ? demanda-t-il.
Illya sentit son souffle se rompre. Un changement s’opérait. Elle ne savait pas quoi, mais elle reconnut l’odeur d’un piège qui se refermait.
Alors, avec la retenue qui la caractérisait, Ayako défit lentement sa cape, la laissant glisser à ses pieds. Elle portait un pantalon effiloché et des bottes usées, avec un large bandage sur son torse, montrant ses marques astrales. Des motifs serpentins parcouraient ses bras. Dans son dos, un tatouage noir racontait sa chute. Toutes les Étoiles de sa Constellation y étaient inscrites, reliées par des maillons d’encre, chaînes visibles d’une punition invisible. Malgré cette exposition, malgré la nudité offerte aux regards, son regard ne vacilla pas. Il brûlait d’une détermination farouche.
Ayako assumait ses torts.
— Deux, pour commencer, dit-elle d’une voix claire. Je vous laisse le choix.
Elle se détourna et s’écarta avec grâce, permettant à la foule de se rassembler autour d’Eyos. Ayako profita de ce bref répit pour rejoindre son amie.
Illya l’attendait, les bras croisés, l’inquiétude gravée dans les traits
— Pourquoi les as-tu provoquées ? demanda-t-elle à mi-voix.
Ayako posa doucement une main sur son bras.
— Pour attiser leur colère… avant de pouvoir l’apaiser, répondit-elle. Je leur offrirai l’illusion de justice en me laissant corrompre. C’est ce qu’ils attendent d’une Kaisen.
Illya baissa les yeux.
— Tu n’es pas une Kaisen, Ayako, murmura-t-elle.
Ayako ne répondit pas. Elle posa un baiser sur sa joue, puis s’éloigna sans se retourner.
Eyos attendait au milieu d’un cercle de visages graves. Il tenait fermement les épaules d’une femme et de son jeune fils, qui tremblait légèrement.
— Je n’ai jamais voulu qu’il vive ainsi, déclara la mère d’une voix droite, parcourue d’un tremblement. Avant de te le confier… j’aimerais connaître tes intentions. Me répondras-tu ?
Ayako s’approcha lentement. Elle passa la main dans les cheveux en bataille du garçon, puis releva les yeux vers la mère.
— Je mettrai fin aux Lois telles qu’elles existent, dit-elle calmement. Chaque Étoile doit choisir son destin. Ne plus vivre asservie à Tekoya.
Elle saisit la main de l’enfant.
— Tu ne seras jamais séparé de ta maman. Ensemble, nous déclencherons l’Éclipse.
La mère, bouleversée, fronça les sourcils.
— Pourquoi te révolter contre les tiens ? Vos pouvoirs défient l’entendement… Pourquoi les remettre en question ? Pourquoi renier le don des Zascios ?
Un voile traversa le regard d’Ayako. Ses larmes accompagnèrent ses paroles, lourdes de vérité.
— Votre vie astrale a été un crime. La mienne aussi. Elle m’a tout pris. Ma mère… ma sœur…
Un souffle.
— Mon seul crime a été de naître.
Elle se tut, puis recula, offrant un dernier moment. Des mots furent échangés, suivis de silences. La mère embrassa son enfant, s’éloigna, le cœur alourdi.
Le garçon regarda Ayako.
— Pourquoi tu me dis pas comment tu t’appelles, mademoiselle ?
Elle sourit malgré les larmes.
— Me connaissais-tu avant aujourd’hui ? Ma Constellation t’évoquait-elle quelque chose ? On m’a effacée des regards… pour une raison que je te raconterai un jour.
Elle serra un peu plus sa petite main.
— Ce qui compte, maintenant, c’est ton prénom. Celui qui entrera dans l’Histoire.
Le garçon hésita, puis répondit simplement :
— Rana. Ça veut dire “qui ne pleure pas”.
Ayako essuya ses larmes d’un revers de manche.
— C’est un très beau nom, murmura-t-elle.
Elle posa ses paumes sur le corps frêle de Rana. Ses lèvres laissèrent échapper des mots à peine audibles, soufflés dans un murmure ancien. Un cercle d’ombres s’éleva autour d’eux, traçant une sphère translucide où dansaient de fines silhouettes mouvantes, fragments d’âmes oubliées.
L’air tourbillonnait doucement, puis plus fort. Les ombres enlacèrent l’enfant, l’absorbant lentement, ne laissant que ses vêtements au sol.
Ayako ne cria pas lorsque la douleur jaillit. Une brûlure vive apparut sur son dos, laissant l’empreinte d’une Étoile.
La mère s’approcha, le pas lent et résolu, l’émotion dans la voix.
— Et ton nom, à toi ? demanda Ayako calmement.
— Tomie, répondit-elle. “Celle qui pardonne”.
Ayako inclina la tête. Puis, elle se concentra au cœur du cercle. Le rituel continua. Cette fois, l’air était oppressant. L’essence de Tomie, plus ancienne et plus puissante, enveloppa Ayako. Le tourbillon accéléra. Les silhouettes invoquées se densifièrent, prêtes à arracher une nouvelle essence stellaire.
L’Émissaire du Néant perdait son équilibre.
Sa vision se brouilla, ses jambes fléchirent. Elle tint bon. Les murmures incantatoires ne faiblirent pas. Elle lutta contre les vertiges jusqu’à ce que le silence retombe. Une seconde marque écarlate apparut sur son dos, brûlante.
Désorientée, Ayako se redressa. Elle recula vers Eyos, qui l’observait.
— Tu es maintenant la Tia Kaisen la plus recherchée de tout Tarrys et de Tekoya, dit-il.
Il marqua une pause avant de reprendre.
— Que tes paroles portent désormais notre fardeau en toi.
Ayako se tut. Ses actes dépassaient tout ce qu’elle pourrait dire. Elle s’inclina devant les Étoiles brisées, puis quitta la pièce à grands pas.
Dehors, elle chercha l’air. L’espace. Ses jambes chancelaient. Son corps tremblait. Ses deux nouvelles flammes la dévoraient. En passant devant Illya, elle la vit. Son amie était figée, les bras repliés. Aucune émotion dans son regard baissé. Un désarmement total. Une incompréhension muette.
Ayako ralentit et voulut s’arrêter, mais ne le fit pas. Les mots viendraient plus tard.
— Maintenant qu'elle emprunte pleinement la Voie du Néant, ton serment n’a plus lieu d’être, petite Qity, lança Eyos à Illya, d’une voix traînante, presque moqueuse. Te voilà libérée. Épargnée de partager notre condition d’Étoiles abandonnées par Tekoya.
Un sourire sinistre étira ses lèvres.
— N’es-tu pas tentée de t’amuser un peu ? Une petite malédiction… en échange de nos pouvoirs ?
Illya releva lentement la tête, son regard sombre et glacial.
— Penses-tu vraiment que j’abandonnerais mon amie ? répondit-elle d’une voix nette. Pas après tout ce qu’elle a traversé. Pas maintenant, alors que tout reste à accomplir.
Eyos ricana.
— Elle n’a jamais été ton amie. Ton clan n’a jamais été qu’une farce astrale. Vous existez pour servir. Quand on n’a plus besoin de vous, on vous jette. Tu vois ? L’univers qu'elle rêve de bouleverser fonctionne ainsi depuis toujours.
La colère monta, brûlante, lui mordant la gorge.
— Ne jugez pas ce que vous ne comprenez pas.
Sa voix trembla, puis se raffermit.
— Sa sœur et elle ont passé leur vie à tenter de briser les chaînes forgées à leur naissance. Elles savent ce que signifie étouffer sous un destin imposé. Elles comprennent. Mieux que quiconque.
Eyos se figea, son regard devint dur.
— Ce sont juste des Kaisen aveuglés par leur orgueil, cracha-t-il. Se plaindre de leur sort insulte toutes les Étoiles qui, elles, n’ont jamais eu le choix. C’est piétiner leur mémoire.
Illya s’approcha. Son cœur battait vite. Sa voix était ferme.
— Elles étaient censées être ma raison de mourir…
Elle s’arrêta un instant.
— Elles sont devenues ma volonté de vivre. Ne vous avisez plus jamais de salir le nom de celles qui marchent à mes côtés. Elles m’aideront à libérer les Qity et à briser les chaînes de toutes les Étoiles. Si vous préférez demeurer ici, à gémir dans les cendres de ce monde brisé… soit.
Illya inspira profondément.
— Ouvrez les yeux. Moi, je n’attendrai pas. Moi, “petite Qity”, je vous montrerai ce que l’on peut accomplir quand on refuse de plier.
Alors qu’Illya était prêt à continuer, des cris de terreur retentirent. Des pas affolés approchaient. Un grondement sourd résonna. Des incantations brutales. Le village de Kal fut submergé par la panique.
Eyos leva lentement la tête et sourit ironiquement.
— Finalement, ton « amie » n’est peut-être pas aussi puissante que tu le crois, murmura-t-il. Incapable de prouver sa valeur alors qu’elle porte deux nouvelles Étoiles pour canaliser son aura…
Il tourna la tête vers l’extérieur. Un feu rougeoyant s’élevait déjà dans la nuit. Cela lui plaisait.
— Peu importe ce qu’elle deviendra.
Il haussa les épaules, le regard assombri.
— Qu’elle serve à anéantir les tiens suffira à notre plaisir.
Illya le transperça du regard. Son cœur menaçait d’exploser. Elle ne répondit pas. Elle pivota et s’élança vers la sortie. Ses pas claquèrent sur le sol, éclats d’urgence dans la taverne du déni.
Dehors, l’horreur la saisit.
Le sol était maculé de sang, des corps gisaient dans les rues, des cris résonnaient dans la nuit. Un chemin sanglant menait au cœur du massacre.
Et là, au cœur du chaos, se tenait Ayako.
Immobile, elle parlait à une présence invisible. L’horreur était dans ses yeux. Les Ombres Éternelles dansaient autour d’elle, noires, tordues, dévorantes. Elles tuaient sans distinction, possédées par la folie.
C’était son œuvre.
Elle avait tout tenté. Ordres. Incantations. Négations. Rien n’avait répondu.
Ayako était impuissante, assistant au massacre qu’elle exécrait.
La Voie du Néant se montrait effroyable.
Illya, haletante, bondit entre les décombres, les larmes mêlées à la poussière.
— Ta sphère astrale, Ayako ! hurla-t-elle, la gorge déchirée par l’urgence.
Les yeux d’Ayako étaient vides, son esprit luttait. Elle résistait, elle refusait. La Nova, fruit maudit du lien brisé entre l’Étoile et son destin, prenait forme dans ses mains. Un tourbillon d’énergie instable, affamé, s’élevait au-dessus d’elle, nourri par le ciel. Des éclairs jaillirent des nuages et se jetèrent dans le vortex qui la consumait.
Ayako commença à léviter.
— Tiens bon ! cria Illya.
Elle courut, glissa dans le sang, le souffle court. Voyant Ayako s’élever, elle eut une peur panique. Son corps et son âme voulaient fuir. Elle sentit qu’elle allait la perdre.
Non. Pas encore.
Illya tomba à terre. Ses mains frappèrent le sol. Une lumière verte apparut, vive, comme une prière muette. La terre réagit. Elle trembla. Des racines et des lianes émergèrent, atteignant Ayako. Elles l’enserrèrent, la retenant.
La Nova, elle, croissait. Inexorable.
— Je… je n’y arrive pas ! hurla Ayako. Je n’arrive pas à canaliser mon aura !
Son cri déchira le ciel. Un hurlement cosmique.
Même en libérant ses Ombres, rien ne cédait. Toute son énergie, focalisée sur la Nova, ne suffisait plus. L’orbe pulsait, engloutissait, aspirait la lumière. Une de ses anciennes Étoiles se rapprochait de l’implosion.
En contrebas, Illya luttait. Ses chaînes végétales se tordaient de rage. Les éclairs les réduisaient en cendres fumantes, l’une après l’autre.
Ayako s’élevait encore.
— Non ! N’approche pas ! Illya, non ! hurla-t-elle, les bras tendus, la voix brisée.
Illya ignorait l’ordre. Elle invoqua l’air, des tourbillons l’enveloppèrent. Elle lévita, traversa les airs et atteignit Ayako.
— Il faut la relâcher, Ayako ! cria-t-elle. Tu n'as pas le choix !
— Tu disais que choisir, c’était renoncer ! Je ne peux pas abandonner ! hurla Ayako, le regard noyé de larmes.
Ses doigts tremblaient, agrippés à une force qui la dévorait.
— Tu n’es pas prête, souffla Illya, posant son front contre le sien.
— Alors… aide-moi, gémit Ayako.
Sa voix se brisa sous la pression. La lumière les encerclait. L’espace se distordait autour d’elles. Une Étoile se trouvait à l’orée de sa fin.
— Libère-la, murmura Illya. On doit l’éloigner de Kal. Tu n’as pas le droit de partir. Pas maintenant.
— Je… je ne voulais pas… Je ne peux pas…
— Alors, on le fera à deux.
Elle la serra plus fort.
— Ce fardeau, on le portera ensemble. Notre révolte ne s’arrêtera pas ici.
Illya se détourna d’Ayako avec regret. Son regard ne quitta pas le sien, tendu à l’extrême. Elle leva lentement les bras vers le ciel, son souffle s’emballa, sa voix intérieure hurla. Elle supplia la nature de lui prêter sa force. Des vents acérés jaillirent de ses paumes. Un cyclone sauvage éclata, emportant fragments d’écorce, pétales et feuilles. La terre répondit à cet appel final.
Elle puisa jusqu’à sa dernière étincelle. Puis elle projeta tout.
La déferlante frappa Ayako. Elle lâcha enfin la Nova.
— Sainte Ahra… pardonne-nous, murmura Illya, les larmes aux yeux.
Son visage se décomposa. La Nova allait exploser. Elles devaient s’en éloigner, très loin de Kal.
Sans hésiter, Ayako sauta sur elle. Elle canalisait enfin son aura, qui fusionna avec celle d’Illya en activant sa Résonance astrale. Ensemble, elles crièrent leur refus.
Leur magie s’embrasa, formant une spirale incandescente autour de la sphère destructrice. Une colonne de lumière et de cendres s’éleva dans la nuit, dernier serment contre l’inéluctable. Elles s’abandonnèrent, unies, à cette tentative ultime.
À contrebas, les Étoiles d’Eyos regardaient la scène. Sidérées. Deux âmes brûlaient sous leurs yeux.
— Elles combattent ensemble, souffla Eyos. Sur un pied d’égalité.
Jamais il n’aurait imaginé voir cela.
Quelques instants plus tôt, il se réjouissait encore à l’idée de voir une Astromancienne révoquée sombrer, dévorée par son propre excès. À présent, il contemplait l’union de deux âmes plus fortes que tout ce qu’il avait connu.
Une refusait de fuir. L’autre embrassait le sacrifice pour des inconnus.
Kaisen et Qity unissaient leurs forces pour protéger ces Étoiles déchues. Des Étoiles qui n’étaient plus dignes d’être sauvées, selon lui.
— Nous ne pouvons plus être spectateurs, dit-il d’une voix grave. La Nova se désintègre trop vite. Cette fois, c’est à nous d’agir.
Dans le ciel, Ayako et Illya combattaient toujours. Leurs corps étaient meurtris. La douleur envahissait leur âme. Elles ne cédaient pas. Leurs cris devinrent des chants de détresse et de détermination.
Sous leurs pieds, Kal retenait son souffle.
Elles tentaient l’impossible.
Un portail astral aurait suffi pour fuir et abandonner les Étoiles déchues à leur sort. Elles resteraient. Elles faisaient ce choix. À cet instant précis, elles renonçaient à tout espoir de bâtir la liberté tant réclamée.
La Nova, rouge sang, s’éleva, éclipsant la lune. Les derniers survivants, suspendus dans les rues, fixaient l’Étoile mourante. La terreur avait étouffé les mots. Alors, une lumière douce les entoura.
Une sphère astrale apparut peu à peu. Un bouclier fragile protégeait Kal, alimenté par un pouvoir stellaire mourant. Eyos, au centre d’un cercle, priait pour concentrer leurs dernières forces. Chaque Étoile offrait sa dernière lueur. Leurs visages marqués par l’exil s’étaient rapprochés. Non pour combattre. Pour protéger.
L’implosion de la Nova venait de s’amorcer.
— Rana ! Tomie ! Il est temps de nous quitter ! cria Eyos.
Sa voix perça les cieux déchirés.
Ayako et Illya épuisèrent toutes leurs forces pour résister. Leur serment de survivre les poussait vers leur perte. Elles s’apprêtaient à disparaître avec la Nova.
Elles ne virent pas les deux Étoiles écarlates s’embraser dans le dos d’Ayako. Les marques de Rana et Tomie battirent comme deux cœurs vivants. Leur éclat déchira l’espace. Un portail astral s’ouvrit.
Eyos les contempla une dernière fois.
Puis, les yeux clos, il murmura :
— Nous nous retrouverons à l’Éclipse.
Autour de lui, les Étoiles déchues s’unirent. Dans un ultime acte, elles insufflèrent leur dernière lumière dans la barrière protectrice. Au moment où la Nova distordit le temps, leurs regards se croisèrent. Adieux silencieux.
Illya n’eut pas le temps de remercier.
Au fond d’elle, elle le savait : tout aurait dû s’achever ici. Les Étoiles avaient choisi, elles aussi. D’un geste instinctif, Illya saisit la main d’Ayako. Ensemble, sans un mot, elles plongèrent dans l’ouverture astrale.
À ce moment-là, la Nova explosa.
Le souffle titanesque les propulsa à travers le portail, ne leur laissant pas le temps de se retourner. Le portail se referma derrière elles.
Ainsi, la Nuit de Sang, lentement, dévora Kal.