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♫ Entre deux mondes ♫

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Par Syanelys

Dans l’obscurité d’une ruelle étroite, elle s’accorda un souffle. Sa respiration saccadée battait contre ses côtes. La fatigue brouillait déjà les contours du monde, comme si tout reculait devant elle.

Elle s’adossa au mur rugueux, espérant y trouver un appui. Le vertige la saisit aussitôt. Une sueur dense glissa le long de sa tempe. Quand sa main trembla jusqu’à son visage, elle ne rencontra que du sang. La plaie était profonde.

Ses jambes cédèrent. Elle tomba à genoux, silhouette contractée, vulnérable, laissant son aura instable se répandre, violence étouffée d’un être acculé, prêt à mordre le monde entier. N’importe quel passant l’apercevrait s’il tournait la tête. Autour d’elle : des caisses éventrées, des restes qu’elle préférait ne pas identifier, la trace sale d’une ville qui n’osait pas regarder ses propres monstres.

Elle ferma les yeux pour apaiser la tourmente. Son cœur cognait toujours trop fort. Le danger semblait se tenir à distance, mais elle savait qu’il ne s’éloignait jamais vraiment. Elle inspira encore puis déchira un pan de son pantalon pour le plaquer sur la plaie. Le tissu se gorgea de rouge. La brûlure lui arracha un rictus, sec et muet. Elle n’avait pas le luxe de s’attarder.

Elle se hissa contre le mur, une main pressée sur sa blessure, l’autre agrippant la pierre. Le cœur de cette ancienne ville radieuse n’était plus loin. Si elle atteignait la place des Arts, la foule ferait barrage. Les Tarrys y déambulaient encore, confiants, bercés par cette nuit douce qui leur mentait depuis toujours.

À Lumisa, voir une jeune fille blessée à une heure pareille n’étonnait plus personne. Pour la plupart, elle n’était qu’une ombre de plus dans les nuits troublées de la capitale. Une victime, une fugueuse, un chuchotement de ruelle avalé par l’indifférence.

Cette nuit, elle ne fuyait ni une querelle ni un caprice. Elle fuyait pour disparaître. Son pas se perdit dans ceux des autres. Une silhouette parmi mille, et pourtant… celle que personne ne voulait croiser.

Elle erra au milieu des amateurs de nature, des rêveurs insomniaques ou des amoureux en quête d’un fragment d’éternité dans les ruines silencieuses. Ils formaient une bulle tranquille, un halo de vie éphémère. Elle s’y glissait, marchant dans leur ombre. Elle misait tout sur la discrétion, espérant atteindre son but sans éveiller le moindre soupçon.

Des regards se tournaient déjà vers elle. Pas tous, pas brusquement, pourtant assez pour lui nouer l’estomac. Les plus sensibles affichaient une tension dans leur regard, trahison d’une terreur mal dissimulée. Sa seule présence dérangeait un équilibre déjà fragile. Son aura, instable et fissurée, irradiait malgré elle. Un cri silencieux que son corps ne savait plus retenir.

Certaines silhouettes reculaient. D’autres murmuraient.

— Que lui est-il arrivé, à cette Astromancienne… ?

— On dirait qu’elle a perdu la bénédiction de ses Étoiles. Est-ce seulement possible… à son âge ?

— Croyez-vous qu’elle a été bannie ? Regardez-la…

— Ne nous mêlons pas de ça. Baissons les yeux. Passons.

Les mots flottaient autour d’elle, telle une pluie de cendres. Elle aurait pu hurler, les réduire au silence. Elle n’en avait ni la force ni le droit. La colère bouillonnait cependant, grondant sous sa peau, prête à tout dévaster.

Elle retint l’élan. Sa venue à Lumisa devait primer. Même si son aura perdait toujours davantage de cohésion. Cette énergie dissonante, sans ancrage, la dénonçait à chaque pas.

Dans le monde des Tarrys, une Astromancienne affaiblie restait une menace. Elle en avait parfaitement conscience. Alors, elle ne feignit plus rien. Sa posture se transforma. Elle redressa la tête, marcha lentement, portée par une noblesse instinctive que personne ne lui avait jamais transmise. Sa démarche assurée traçait un avertissement net, une incantation muette : que les Étoiles qui la surveillaient tentent seulement de lui parler. Qu’elles osent !

Ceux qui connaissaient la Voie des Étoiles saisissaient la portée de cette attitude. Une Astromancienne n’était jamais simplement « affaiblie ». Même chancelante, privée de sa Constellation, elle demeurait un lien vivant entre les Tarrys et Tekoya.

Un frisson traversa les Étoiles dissimulées dans la foule. Les corps s’écartèrent. Les visages se détournèrent. Des mots restèrent coincés sur des lèvres soudain trop sèches. Autour d’elle, un vide s’ouvrit. Elle avançait au centre d’un cercle que personne n’osait franchir, et son ombre envahissait la lumière des âmes plus pures, plus légères. Elle était l’anomalie. Un éclat éteint qu’on ne savait nommer.

Après une traversée harassante, les jambes rongées par la douleur, elle aperçut enfin ce qu’elle était venue chercher. La colonne ébréchée de Saiya. Vestige d’un passé plus doux, elle se dressait là, altérée par le passage du temps, enlacée par les ronces, un ancien monument que plus aucune main n’osait approcher. Gardienne de pierre aux veines fissurées, elle marquait l’entrée d’un territoire que la ville prétendait oublier depuis des générations.

Autour, le quartier des Arts n’était plus qu’une carcasse. Les façades, dévorées par l’humidité, exhibaient les stigmates d’époques effacées. Les murs se craquelaient, chairs offertes au sel du vent. Le crépi se détachait en plaques, jonchant le sol, devenu les écailles d’un serpent abandonné. Les fenêtres, brisées ou calfeutrées, fixaient le sol sans comprendre, dernières protectrices de secrets murmurés aux seules âmes esseulées.

Les ruelles, méconnaissables sous les couches de débris, se tortillaient en un labyrinthe étroit et déroutant. Les pavés disjoints grondaient à chaque pas, retraçant la marche de ceux qui n’avaient pas su fuir à temps. Ces lieux vibraient d’une vie ralentie, suspendue dans un souffle prêt à s’éteindre.

Au cœur de ce silence pourrissant, un bâtiment tenait bon. Il ne valait guère mieux que les autres. Sa façade penchait dangereusement, ses vitres s’obscurcissaient sous la crasse, son bois pourrissait sous l’air humide. Pourtant, il restait debout. Rien n’était dû au hasard. Ce lieu n’était pas une taverne.

C’était un Repaire.

Les Tarrys fuyaient ces lieux, pestiférés dans leur imaginaire. On y entrait pour une raison précise, on en ressortait lesté d’un fardeau. On y scellait des serments.

La capitale détournait les yeux. Les Repaires vivaient en marge, enveloppés d’un code partagé. Une signature cryptique. Trois éléments. Un animal. Un adjectif. Une couleur. Folklore en apparence, mise en garde en réalité. Elle s’arrêta sous l’enseigne rongée, presque effacée, toutefois lisible.

Le Petit Falkos Doré.

Elle poussa la porte. Une odeur âcre lui déchira la gorge. Sueurs séchées, alcools bon marché, relents de kezia froid. Le parfum des lieux s’incrustait dans la peau, fidèle au sort qu’on y redoutait. Le plancher grinçait sous ses pas, ses lattes rendues nerveuses par des années de coups et de violences étouffées. Des taches noires souillaient le bois.

La lumière tremblait, maladive, crachée par des lanternes suspendues à des chaînes rouillées. Elle glissait sur les visages, dessinant des masques mouvants faits de torpeur et de défiance. Les voix ne montaient jamais. Elles rampaient. Murmures, rires secs, menaces susurrées entre deux gorgées.

Au fond, les échanges se faisaient sans détours. Promesses scellées d’un regard autour de bourses qui changeaient de mains. Ceux qui observaient trop longtemps ressortaient souvent avec moins d’yeux qu’en entrant.

Elle n’était pas venue pour cela.

Se faufilant entre les tables bancales et les chaises bringuebalantes, elle atteignit le comptoir. Elle tira un tabouret dont le revêtement poisseux se manifesta par un craquement sous ses doigts. Une hésitation brève lui traversa la poitrine, simple rappel de l’inconfort, puis elle se laissa tomber dessus, retenant un soupir. Autour d’elle, aucun regard ne se leva. Les clients du Repaire cultivaient l’art de l’anonymat. Leur seul luxe ici : disparaître.

Pour occuper ses mains, elle feuilleta la carte graisseuse posée devant elle. Des noms de boissons étranges, lourdement codifiés, défilèrent sous son regard sans qu’elle ne cherche à les comprendre.

— À qui ai-je l’honneur ?

La voix, grave sans agressivité, résonna devant elle. Le tenancier venait d’apparaître, surgissant de sous le pupitre, torchon rêche encore dans les doigts. Ses manches retroussées dévoilaient un homme façonné par les confidences lourdes, les requêtes qu’on formule une seule fois, les secrets déposés puis enterrés.

Elle ne répondit pas. À la place, elle fit naître un filet d’éther bleuté entre ses doigts posés sur le bois craquelé. Une lueur mince, fragile, s’éleva puis s’effaça. Juste assez pour transmettre ce qu’elle refusait d’exprimer par des mots.

Le tenancier haussa un sourcil, puis abattit sa paume sur le comptoir.

— Une Astromancienne muette, donc. Charmant. Je suis Lyuka.

Un sourire fugace effleura ses lèvres. L’éclat s’éteignit aussitôt. Lyuka balaya la salle du regard, jaugeant la distance, l’instant idéal. Puis, dans un geste ample, il écarta les bras. Une brume s’échappa d’un souffle silencieux. L’air vibra, les ombres se dilatèrent. Une onde impalpable traversa la pièce, plissant le monde d’une manière presque insoutenable. Les clients, figés dans des postures absurdes, disparurent un instant de la réalité.

Elle resta immobile.

— Tu es entrée ici sans t’assurer que personne ne te suivait, fit-il remarquer, plus inquiet que sévère. Cette imprudence ne court pas les rues.

Elle ferma les yeux un bref instant.

— Je ne peux plus lire mes Étoiles. Bientôt, je ne pourrai même plus les entendre.

Lyuka lui servit un verre de palgia, son regard fixé sur elle.

— Alors tu as perdu ta Constellation.

Elle hocha la tête.

— Je l’ai brisée.

Les mots laissèrent une marque dans l’air, lourde et tranchante. Plus grave qu’un simple aveu. Lyuka ne broncha pas.

— C’est rare, pas impossible. Rien n’est gratuit pour nous.

Il posa le verre devant elle. Une liqueur sombre et parcourue de reflets argentés.

— Bois. Pas pour le plaisir. Pour qu’elles comprennent que tu es encore là.

Lyuka leva son propre verre, rituel muet destiné à avaler une vérité qu’ils ne formuleraient jamais vraiment, mais qu’ils reconnaissaient tous les deux.

— Alors ? Pourquoi ici ? Pourquoi maintenant ?

Elle soutint son regard.

— Je dois rentrer chez nous. Et, vite.

Lyuka haussa un sourcil. Il connaissait trop bien cette réponse, trop souvent servie, trop rarement méritée.

— Si tu ne peux plus ouvrir les portes, c’est qu’il y a une raison, dit-il en croisant les bras sur le comptoir marqué de cicatrices. Permets-moi d’aborder ce sujet dans mon propre établissement. Quel acte interdit t’a valu la perte du droit de convoquer un portail ?

Un silence tendu glissa entre eux. Elle ne répondit pas. À la place, elle tendit la main, arrachant le verre de Lyuka pour en vider le contenu d’un trait. L’amertume coula sans résistance. Elle reposa le verre en un claquement sourd.

— Laissons tomber les jugements, Lyuka. Je te le demande une dernière fois. M’aideras-tu ? Ou bien veux-tu poursuivre ce jeu de provocations inutiles ?

La lumière qui l’enveloppait, cette aura pâle d’ordinaire discrète, s’assombrit. Une mer agitée, un éther blessé. Sa magie instable frémissait dans l'espace, au bord de la rupture.

Lyuka avait survécu à d’autres visions terrifiantes. Pourtant, ce qu’il ressentait maintenant ne ressemblait à rien de connu chez un simple exilé. Elle ne venait pas d’une errance banale. Aucun souffle dans les Repaires ne portait son nom. La brûlure fraîche marquant son front, une brûlure stellaire, parlait pour elle.

— Ta Constellation, souffla-t-il, plus posé. Dis-moi ce qu’il s’est passé. Je réglerai ça auprès de ton Clan. Entre adultes responsables.

Elle baissa les yeux.

— Mon Clan ignore que je vis toujours et… parfois, je me dis que c’est mieux ainsi car…

Elle laissa tomber la phrase avant de poursuivre.

— Et je ne peux rien dire de plus. Je te le demande simplement. Ouvre-moi les portes du monde Astral. Je partirai aussitôt. Tu ne me reverras plus. Je ne serai qu’un passage, un souvenir qui s’efface.

Lyuka demeura immobile un instant. Il avait déjà tranché. Il secoua la tête, non par désir de la blesser, mais par lucidité face au danger qu’elle incarnait.

Dans un claquement sec, il étendit les bras. Le sort se rompit. Le Repaire inspira de nouveau, tiré d’un rêve trouble. Les clients reprirent leurs mouvements, un frémissement collectif dénué de conscience. La page figée tourna enfin. Le verre oublié poursuivit sa chute.

— Tu dois partir, dit Lyuka avec une voix basse. Voyager entre nos deux mondes n’est pas un droit. C’est un pacte que tu as rompu.

Son regard se fixa sur elle, sans trembler.

— Pars, avant que je prévienne les Célestes.

Il lui tourna le dos, car il ne devait pas se justifier. La neutralité d’un Repaire reposait sur des silences bien gardés. Il la laissait partir, peut-être faute d’en savoir assez, peut-être parce qu’il en savait trop. Lyuka n’était ni juge ni sauveur. Il ne porterait pas les erreurs d’une gamine à la dérive.

Quand elle parla de nouveau, sa voix n’avait plus rien d’une fugitive égarée entre deux mondes.

— Je croyais avoir mûri, Lyuka, mais je suppose que je n’ai toujours pas ma place. Pas dans un univers où seuls les adultes se proclament « responsables ».

Aucune larme. Elle n’en avait plus la force. C'était sûrement ce détail-là qui frappait le plus fort.

— Puis-je au moins emprunter quelques feuilles de Nym avant de partir ?

Elle ne cherchait pas réellement l’accord. Sa main tendue ne demandait pas de l’aide. Elle cherchait à rester debout.

Lyuka pivota, silencieux. Il ouvrit une étagère cachée derrière une pile de bouteilles fissurées et en sortit une boîte carrée, usée par le temps. Il la posa sur le comptoir d’un geste neutre.

— Ne traîne pas.

Il n’y avait aucune compassion dans sa voix. Juste cette lassitude grise de ceux qui ont trop vu, trop laissé filer.

Elle ne répondit pas. Aucun mot. Aucun regard. Il n’existait plus à ses yeux.

Ses doigts pâles ouvrirent la boîte avec une précision froide. Les feuilles de Nym frémirent à peine lorsqu’elle les frotta dans sa paume. Un murmure d’incantation s’échappa de ses lèvres. Elle pressa les feuilles contre sa plaie. Elle resta debout, droite malgré l’agonie, les dents serrées. Autour d’elle, personne ne bougea. Lyuka, lui, ne parvenait plus à détourner le regard. Quelque chose venait de se briser dans l’air.

Ce n’était plus une âme blessée. Ce qu’il voyait, assise à son comptoir, était l’incarnation de la terreur. Quelque chose en elle se vidait de son essence stellaire, lentement, méthodiquement. Elle ne luttait plus contre sa transformation. Elle l’appelait.

Lyuka en fut témoin, impuissant. La lumière autour d’elle s’était affaiblie. Son aura ne brillait plus, elle avalait. Le Repaire n’était pas tombé dans l’ombre : il était passé sous son emprise. Lyuka eut un haut-le-cœur. Il voulait détourner les yeux, mais il ne le pouvait plus. Il assistait à une métamorphose.

Elle referma la boîte. Un cliquetis sec. Pour lui, un son de glas.

— Merci, murmura-t-elle.

Elle ouvrit la porte. La lumière extérieure jaillit sur le plancher, traçant une ombre gigantesque et effilée. Lyuka la vit alors telle qu’elle était devenue : un réceptacle de la Voie du Néant. Une inconnue capable de tout consumer. Elle était ce qui subsistait quand il ne restait plus d’Étoiles à brûler.

Lyuka sut instinctivement qu’elle aurait pu anéantir le Repaire d’un seul mot.

La porte se referma.

Elle s’engouffra dans un passage qui s’ouvrait devant elle, étranglé par des murs humides. Un couloir oublié. Parfait pour une dernière tentative. Elle s’y avança, titubante, une main contre la pierre froide pour ne pas s’écrouler trop tôt. Sa blessure pulsait, battement après battement, un rappel cruel du temps qui s’effritait.

Elle leva la main. Son éther, réduit à un souffle, réagit par un frémissement inquiet. Un instant de doute. Un instant de lucidité. Elle l’ignora.

— Ouvre… murmura-t-elle.

Le mot vibra, lourd d’un pouvoir fissuré. Une spirale lumineuse naquit au creux de sa paume. Une lueur famélique, déformée, pourtant affamée d’existence. Elle la força à s’étendre, à se déployer dans l’air. La spirale couina, ploya, s’étrangla sous son propre poids. La magie se tortillait, rebelle, trop faible pour obéir.

Elle gronda.

— Ouvre-toi !

La lumière réagit en sursaut. Une onde se projeta devant elle, fendant la ruelle d’un sifflement aigu. Le pavé se fissura. Un cercle de glyphes naquit dans le vide, instable, secoué par des spasmes violents. Le portail tentait d’exister, arraché à une énergie qui n’en disposait plus.

Une douleur atroce remonta de son bras jusqu’à sa gorge. Une flamme stellaire, inversée, qui mordait sa chair. Son propre pouvoir la punissait. Elle hurla, un cri brutal, qui fit vibrer les fenêtres moribondes autour d’elle.

Le portail éclata sur lui-même.

L’impact projeta une rafale d’éther noir qui la repoussa contre le mur. Du sang chaud s’écoula de son front. Le choc avait rouvert la blessure. Il en avait peut-être créé une autre.

Au-dessus d’elle, le ciel se rompit. La pluie se mêla à son sang sur son corps.

Les Étoiles accrochées dans le ciel tremblaient. Leurs lueurs, jadis soyeuses et claires, devinrent des pointes acérées. Elles la fixaient, toutes. Un jugement silencieux qui prit la forme d'un deuil avant de se refermer sur une condamnation.

Elles savaient ce qu’elle devenait. Et, elle, elle sentait leur refus. Une rancœur profonde remonta dans sa poitrine. Une haine brûlante.

— Vous aviez promis, souffla-t-elle d’une voix tremblante. Vous aviez juré de ne jamais me laisser seule…

Quelques Étoiles perdirent de leur éclat. D'autres clignotèrent, incertaines quant à la conduite à adopter. Un murmure astral traversa la ruelle, chargé de peur et d’incapacité. Elles la voyaient sombrer. Elles ne pouvaient plus la retenir.

Sa colère déchira l’air.

— Regardez-moi tomber ! Regardez ce que vous avez fait !

La magie explosa de nouveau autour d’elle. Non plus en lumière, mais en ténèbres. Une aura noire, dense, jaillit de sa peau. Une vague d’éther sombre envahit la ruelle, engloutissant la pierre, étouffant la lumière, avalant les ombres elles-mêmes. Chaque pulsation de cette aura brisait l’atmosphère, tel un battement inversé du cœur d’une créature qui n’aurait jamais dû exister.

Dans les rues voisines, des Étoiles incarnées vacillaient. Beaucoup se détournaient, incapables de la regarder. D’autres la fixaient encore, suspendues entre l'impuissance et la tristesse.

Une larme brûlante glissa sur la joue de l’incomprise, non de faiblesse, mais de rage. Son corps ne résista plus.

Elle s’écroula à genoux, écrasée par l’aura instable qui gloutonnait son essence. Ses doigts se crispèrent contre les pavés. Le dernier souffle de magie se dissipa dans l’air lourd.

La tête levée vers un ciel qui refusait de lui répondre, elle murmura, d’une voix si brisée qu’elle sembla tirer un dernier fil de ce qu’elle était :

— Pourquoi maintenant ?

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