Sakya et Sirylha émergèrent loin de la grotte enfouie, dans un lieu où la nature semblait mise à genoux. Une chaîne de montagnes s’élevait autour d’eux, sculptée dans la violence. Des pics acérés transperçaient les cieux, et des nuées sombres s’enroulaient autour des crêtes, à la manière de serpents de brume. Le vent soufflait sur des cendres incandescentes. L’air y était étouffant, assaillant les faces d’une piqûre insaisissable.
Au cœur de ce chaos minéral se dressait un cristal colossal.
Tel un phare d’un autre temps, il émettait une lumière spectrale. Ses parois lisses renvoyaient les éclats du firmament en un kaléidoscope mouvant. Le plus captivant était ce qu’il renfermait. Une forme humaine se tenait emprisonnée dans un cristal, dans un état d’éternelle suspension. Son corps semblait sur le point de se réveiller, flottant dans un temps figé. Des veines lumineuses pulsaient doucement autour d’elle, formant un réseau artériel à travers la pierre précieuse. Sa toge ornée d’étoiles scintillait d’un éclat opalescent.
Des tentes, disposées en demi-cercle autour du cristal, formaient un campement soigneusement organisé. Une douzaine de silhouettes s’affairaient dans un silence religieux autour de ce monument. Certaines toiles étaient de la même couleur que le paysage, se fondant harmonieusement dans l’environnement, tandis que d’autres, plus vives, se distinguaient audacieusement, osant défier le ciel étoilé.
En retrait se trouvait une tente plus grande et plus imposante, ornée de fanions qui claquaient au gré du vent. Sa toile entrouverte révélait une lumière chaude et quelques ombres qui se penchaient autour de tables. Des voix basses discutaient entre les cliquetis d’objets précieux et de talismans utilisés pour analyser ce qui ressemblait à d'immenses cartes stellaires.
Les personnes dévouées qui s’inclinaient sur leur chemin furent ignorées par Sirylha et Sakya, qui continuèrent leur route vers cette tente.
— Sakya ! cria une voix vive.
Une fillette émergea de la grande tente et se précipita dans les bras de la personne qu’elle attendait avec trop d'impatience. Ses longues boucles dorées encadraient un visage enfantin. Deux yeux orange, presque identiques à ceux de Sakya, brillaient d’un mélange de joie et de malice.
— Wazya, souffla Sakya. Nous ne t’avons pas trop fait attendre ?
Elle secoua la tête avec l’énergie d’un astre en fusion, puis se retourna d’un bond, levant un doigt accusateur en direction de Sirylha. Ses yeux, chargés d’électricité, inspirèrent une crainte instantanée. Sirylha pâlit immédiatement. Elle se sentait démunie face à cette fillette qui s’appropriait immédiatement l’autorité de ce lieu.
— Tu joues encore avec les Qity ? Sans ma permission ?
La voix de Wazya retentit, sévère et impérieuse.
— Je t’ai confié un rôle, Sirylha. Veille simplement à le mener à bien. Rien de plus.
Sirylha s’avança prudemment, mais fut aussitôt projetée au sol par une onde invisible. Wazya, le sourire aux lèvres, lui avait tourné le dos. Ce léger avertissement n’était rien de plus qu’un autre caprice, superflu, venant s’ajouter à la rigueur de ses propos. L’aura qu’elle déploya brièvement fit frissonner l’ensemble de ceux présents, qui se sentirent instantanément piégés dans une cage de terreur. Des murmures d’inquiétude émanèrent autour d’elle. On n’ignorait jamais les humeurs de l’enfant du Cercle. Sirylha avait eu beaucoup de cran de s’être laissée emporter par son excès de zèle.
— Dépêche-toi de tout me raconter, Sakya ! supplia Wazya en sautillant autour de lui avec une impatience démesurée. Vite, dis-moi ! Je veux savoir !
— Illyasviel, répondit-il simplement. Elle a été envoyée auprès des Elsan.
Dès que Wazya posa les yeux sur Sakya, qui espérait ne pas l’avoir provoquée, son regard malicieux se transforma en une flamme noire. Sous ses pas, le sol se fractura sous l’effet de sa colère soudaine.
— Les Elsan ? Encore eux ?
Ses dents grincèrent.
— Parfait. Allons-y. Rasons leur village, éteignons leurs Étoiles, et qu’on en finisse une bonne fois pour toutes !
Ensuite, elle écarta les bras, imitant une princesse qui réclamait qu’on la soulève.
— Sakya… J’ai beaucoup marché, tu sais ?
Sans qu’on lui demande, il se courba, et elle s’installa sur son dos, telle une dame exigeante portée par ses serviteurs. La crainte autour d’eux ne s’apaisa pas. Ses directives juvéniles ne constituaient pas des caprices, elles représentaient des ordres. Chaque disciple du Cercle s’empresserait de les exécuter.
— Voudrais-tu que je m’y rende avec Sirylha ? demanda Sakya.
— Non, non, non ! tempêta Wazya en agitant ses mains avant de frapper avec frénésie le crâne de Sakya. Mes deux meilleures Ombres éternelles ne bougent pas. Vous m’appartenez.
Elle sauta sur le sol, fulmina pendant une seconde, puis piétina furieusement le avec ses pieds, ce qui fit naitre de nouvelles fissures.
— Je le hais, je le hais, je le hais !
Puis, d’un claquement de doigts, elle ordonna à ses deux serviteurs de la suivre. Avec l’allure d’une impératrice marchant vers son trône, elle les entraîna vers le cristal.
— Personne n’a réussi à briser la stase ! hurla-t-elle en pointant le cristal. Personne ! Et ça, ça me fait rager !
Ses pupilles se fixèrent de nouveau sur Sirylha et Sakya, cette fois en totale ébullition.
— Mais je sais. Je sais ce qu’il faut faire. Il vous suffit de détruire l’instigateur de cet enchantement. Kamye doit disparaitre de la surface des deux mondes !
Elle esquissa un sourire terrifiant.
— Et tout s’écroulera. Plus de stase temporelle. Plus de cristal frustrant. Le Cercle triomphera.
Sans prévenir, Wazya étendit cette fois ses bras vers Sirylha, demandant à être portée par elle. L’ordre était discret, mais sans équivoque. Bien qu’affligée par l’humiliation précédente, Sirylha s’exécuta sans protester. La fillette se laissa soulever avec la délicatesse d’une reine sur son trône, puis elle serra légèrement le cou de son Ombre éternelle.
— Nous possédons maintenant l’ensemble des informations que nous recherchions. Venez voir, venez voir !
Dès son retour sous la tente principale, guidant Sirylha comme une bête de cirque, Wazya sauta de sa monture avec hâte et se précipita vers la vaste carte stellaire étalée leur quartier général. Une dizaine de disciples du Cercle étaient occupés à mesurer et à tracer avec des instruments de haute précision. Ils rectifiaient et effaçaient le fruit de nombreuses heures de recherche. Chacun était conscient de l’importance de sa mission et de la nécessité de ne pas échouer.
Wazya prit délicatement la baguette d’obsidienne qu’on lui tendait et la dirigea vers la vaste carte couverte de repères en mouvement, d’équations emmêlées et d’annotations cryptiques.
— Résumons, voulez-vous ?
Il n’y avait pas de réponse attendue. Elle savourait l’instant, dominatrice absolue de la scène. Sakya et Sirylha s’approchèrent respectueusement, subjugués par la solennité de sa voix.
— Ayako ne s’est pas limitée à arracher Kayla à notre époque…
Elle fit glisser la baguette le long d’une ligne temporelle.
— Elle a imploré Kamye de l’accompagner. Ce mécréant a cédé. Voilà qui bouleverse nos plans.
Elle tapota légèrement la carte, manifestant son agacement envers cette petite imperfection.
— Illyasviel, en revanche… Elle est restée. Elle est notre point d’ancrage. Grâce à elle, nous avons le « quand ». Il restait à identifier le « où ».
Elle applaudit brièvement les simples disciples du Cercle, qui s’inclinèrent en retour. Satisfaite des calculs qu’ils avaient faits, mais sans la moindre douceur, elle les congédia ensuite d’un revers de main.
— Quatre-vingt-deux cycles solaires. Quatre-vingt-deux !
Elle se tourna brusquement vers ses deux Ombres éternelles.
— Imaginez. Cette prétendue Élue a arraché ceux qu’elle aimait au présent pour les envoyer presque un siècle plus loin dans l’avenir ! Et nous, devons-nous simplement attendre ?
Sakya, songeur, posa une main sur son menton. Même lui parut étonné. Sirylha, quant à elle, hocha lentement la tête, attentive à chaque mot.
Wazya, furieuse, brisa sa baguette contre le bord de la table. Un claquement sec marqua la montée de sa rage.
— Il est hors de question d’attendre aussi longtemps pour libérer votre Maître.
Puis, comme si le monde lui-même s’était mis en pause, elle chuchota un mot simple, redoutable, suffisant pour faire frémir les disciples à portée :
— Distorsion.
Wazya arborait un grand sourire. Ses yeux, grands ouverts, brillaient d’une excitation féroce, illuminée par le plan qu’elle venait de concevoir.
— Nous avons donc deux Élues, séparées dans l’espace-temps. Chacune protégée par un Céleste. Les deux étant liés, bien sûr, aux Elsan…
Elle commença à tourner lentement sur elle-même, les bras ouverts pour embrasser l’ensemble du destin, exigeant qu’il se plie à sa volonté.
— Alors… Si j’étais à la place d’Ayako, que ferais-je pour accomplir la Prophétie de Nyfia sans la deuxième Élue ? Comment retrouver sa jumelle ?
Sirylha s’approcha avec prudence, défiant l’autorité qu’elle craignait par-dessus tout.
— L’Éclipse.
Les prunelles de Wazya s’épanouirent en un émerveillement juvénile.
— Toi, je t’aime bien, finalement ! Oui ! L’Éclipse, rien que ça !
Elle tira la langue à Sakya, qui venait tout juste d’arriver à la même conclusion.
— Nous n’allons pas rester les bras croisés à les regarder tenter de réécrire l’avenir, reprit Wazya.
Son ton s’assombrit.
— Nous allons déclencher notre propre distorsion. Elle vous mènera à Kayla et à Kamye. Quant à moi…
Elle tendit ses bras vers le ciel, puis se pencha en un salut sarcastique.
— Je vais personnellement m' occuper de la peste d’Ayako.
Sakya redressa la tête, le regard empreint d’inquiétude, la voix tremblante.
— Wazya… Tu ne peux t’en prendre à l’une des Élues. Maître Yaelys Kaisen attend que tu lui ramènes ses filles. Vivantes.
Wazya leva un doigt devant sa bouche et fit un geste de couture silencieuse.
— Je ne peux évidemment pas mettre fin à son existence.
Son sourire se tordit.
— Mais qui a dit que je ne pouvais pas lui garantir un sort pire que l'extinction ?
Elle entremêla ses doigts, les tapotant doucement les uns contre les autres dans une harmonie perverse.
— À chacun son Céleste.
Son regard glissa de Sirylha à Sakya.
— Je vous laisse l’ancien des Elsan. Je m’occuperai du plus jeune. Syae… C’est ça ? Le premier amour d’Ayako ? Je me réjouis déjà à l’idée de le briser. De l’éteindre. Lentement.
Ensuite, ses yeux se dirigèrent vers le cristal, qui se trouvait au cœur du camp. Elle s’inclina profondément, les bras croisés sur sa poitrine. Un à un, les disciples du Cercle firent de même, murmurant des prières inaudibles.
— Nous devons agir avant que l’Éclipse ne se déclenche. Il en va de votre Maître. De son retour. Votre volonté a toujours été la sienne. Et, lorsque ses yeux s’ouvriront de nouveau sur Tekoya...
Elle ferma ses yeux, flamboyants de malveillance.
— Nous lui offrirons un présent à la hauteur de son rang.
Elle ouvrit rapidement ses yeux en libérant une aura qui manqua de tuer sur-le-champ des disciples.
— L’extinction complète du Clan de Nyfia en plus des Qity !