Ayako s’effondra sur ses genoux, submergée par une vague de visions brutales qui l’assaillaient. La glace sous son corps tordu de douleur ne rappelait plus l’intérieur d’une créature mythique, mais plutôt une tombe mentale où se mélangeaient passé, terreur et châtiment. Depuis que le dragon de glace l’avait engloutie sans pitié, un bruit assourdissant résonnait dans sa tête, chaque image imprimant un cri dans son esprit.
La galerie de miroirs où elle avait échoué s’était transformée en un corridor étroit qui la menait directement à la folie. Ses propres reflets, alignés le long des murs, n’étaient plus les témoins de sa résilience. Ils étaient devenus des caricatures cruelles. Chaque miroir lui renvoyait son visage tordu d’un rictus narquois, savourant les images qui assaillaient son esprit : des souvenirs déformés, des regrets amplifiés ou des douleurs d’enfance habillées de nouvelles formes.
Elle frappa le sol glacé de toute sa force, ses poings s’écorchant contre la surface inflexible. Rien ne pliait. Ni la glace ni la douleur. Ses hurlements furent rapidement étouffés par l’écho sarcastique de nombreuses voix. Des susurrements amers se mélangeaient à des reproches en cascade. Certains étaient ceux de ses proches, tandis que d’autres, encore plus malveillants, étaient les siens, chargés de haine et de culpabilité.
L’esprit d’Ayako commençait à flancher. Ses repères disparaissaient, sa conscience se désagrégeait lentement, comme si elle s’enfonçait dans un oubli orchestré par la glace elle-même. Pourtant, même si elle savait qu’elle ne pouvait échapper à son emprise, elle refusa de se laisser submerger. Elle se redressa, releva son regard.
Elle décida de poursuivre sa marche dans cette prison mentale, malgré la fatigue accablante de ses démons intérieurs. Ses jambes, portant le fardeau invisible de ses tourments, répondirent à sa détermination. Le désespoir la menaçait, mais elle refusait de s’y abandonner.
Les rayons de lumière rebondissaient sur les murs glacés, formant des traînées aléatoires dans son champ de vision. Des reflets trompeurs essayaient de retenir son attention, de la faire sombrer dans un mirage sans fin. Elle détourna les yeux. Ces pièges lumineux cherchaient à la détourner, alors qu’elle ne devait plus s’éparpiller.
Une tension s’installait maintenant entre ces parois. Chaque pas d’Ayako résonnait à présent dans l’infini, rebondissant sur les miroirs dans une symphonie discordante. Elle sentit qu’elle n’était plus seule. Autour d’elle, ses propres images se tenaient immobiles. Elles ne suivaient plus ses mouvements. Elles la scrutaient, chacune affichant un reflet d’elle-même différent : un sourire en coin, une cicatrice récemment apparue, une fatigue dans le regard ou une colère contenue. Des versions alternatives d’elle-même l'encerclaient ainsi.
Alors, elle perçut que ce n’étaient pas seulement ses craintes qui s’étaient concrétisées dans ces miroirs. Derrière ces reflets trompeurs se cachait la présence du dragon. Elle comprit que ce n’étaient pas ces doubles qu’il fallait craindre, mais l’abomination de glace qui les animait. Cette créature qui l’observait directement derrière eux.
Soudain, au cœur du tumulte, un murmure différent se faufila à travers les voix toxiques. Il n’était ni moqueur ni accusateur, mais portait une douceur familière, apaisante. Ayako fut prise d’hésitation, ralentissant involontairement sa marche. Elle voulait résister, rester concentrée, ne pas se laisser prendre au piège une fois de plus par le dragon. Tout ici n’était que tromperie et illusion. Elle le savait. Pourtant, ce murmure-là résonnait différemment.
Elle ne put expliquer pourquoi elle ferma ses yeux un instant, avant de tendre l’oreille. Le son se déploya, ne formant plus un murmure, mais une mélodie familière. C’était une berceuse oubliée, enfouie dans la glace. Chaque note semblait caresser son âme, effleurant les bords abîmés de son esprit. L’attraction était devenue irrésistible.
Elle céda.
Ses pas la menèrent à une niche creusée dans la glace. Au cœur de celle-ci, suspendue dans l’air, sans support, une sphère de cristal lévitait. La mélodie venait d’elle. Ayako sentit ses doigts se mettre à trembler alors qu’elle les tendait vers elle. Un dernier doute la traversa.
Sa paume effleura la sphère.
Un flot de chaleur bienveillante l’envahit soudainement, comme si l’hiver qu’elle portait depuis si longtemps avait enfin trouvé son opposé. La douleur s’estompait, effacée par cette énergie purifiante. C’était une sensation rare, mais pas étrangère. Son corps se détendit, ses pensées se clarifièrent.
Des souvenirs resurgirent dans son esprit. Des rires étouffés et des silences complices partagés avec sa sœur Kayla. Des disputes éclair et des réconciliations douces. Une main tendue dans l’obscurité. Deux voix accordées au sein d’un monde qui n’acceptait pas les solitudes jumelées. Ayako revécut sans retenue des instants d’un lien qui ne s’était jamais vraiment rompu.
Ayako prit une profonde inspiration. L'atmosphère n’était plus hostile. Les voix se turent. Sa vision s’éclaircit, et devant elle, le voile glacé du monde se transforma.
La glace se transforma en eau. Sa surface, d’abord agitée, devint lisse comme un miroir impeccable. Cependant, ce n’était pas son propre reflet qu’elle y vit, mais un visage différent. Il apparut avec une précision remarquable.
Kayla.
Son regard émeraude se posa sur Ayako avec tendresse.
— Ayako...
La voix de Kayla pénétra Ayako comme un baume, dissipant toute trace de douleur récalcitrante. Seul demeurait un calme apaisant, comme si son esprit avait enfin retrouvé son équilibre.
— Quel bonheur de te retrouver en aussi bonne forme ! Et me voilà très heureuse de voir que tu as pu retrouver Syae ! Quand j’ai su ce que tu avais traversé pour quitter Tarrys sans que je ne puisse t’aider, j’en ai eu le cœur brisé.
— Kayla… ? Est-ce vraiment toi ? demanda Ayako, la voix tremblante, peinant à croire ce qu’elle voyait.
— Qui veux-tu que je sois ? Regarde mieux.
Les yeux de Kayla scintillèrent d’un éclat pourpre, et ceux d’Ayako répondirent à l’unisson. La résonance stellaire, un phénomène qui ne pouvait naître qu’entre deux âmes liées par le même sang. Une vérité indiscutable.
Les derniers doutes d’Ayako se dissipèrent.
— Alors… on a vraiment réussi ? Je ne t’ai pas perdue dans la Mer des Étoiles… ? Je maitrisais à peine mes pouvoirs à ce moment-là.
Kayla lui sourit.
— Kamye et toi avez bel et bien brisé la Balance Cosmique pour me projeter dans une temporalité future. De nombreuses années nous séparaient, et d’autres encore se sont ajoutées. Mais, j’ai eu toute une éternité pour recouvrer mes pouvoirs et ma mémoire. C’est ce qui me permet de te parler aujourd’hui.
Ayako se dirigea vers sa sœur, ses yeux violets étincelant d’une joie qu’elle ne tentait plus de cacher.
— Nous sommes en train de réaliser l’Éclipse, de notre côté ! Pour que tu puisses nous revenir ! J’ignore quelles Étoiles permettent cette connexion, mais c’est une chance inespérée ! Un miracle ! Kayla, il te suffira d’accomplir le même rituel à ton époque !
Kayla pencha légèrement la tête.
— Oh Ayako… tu es toujours en décalage. Notre Éclipse est prête depuis longtemps, de notre côté. Je n’avais plus qu’à t’attendre. Et te voilà enfin !
— Nous serons bientôt réunies ! Cette fois, on en finira avec la Prophétie ! La promesse que je t’ai faite… je suis enfin capable de la tenir à tes côtés !
Le visage de Kayla s’assombrit. Sa douceur se fissura. La lumière violette de la résonance s’éteignit. Dans son regard réapparurent ses émeraudes, des émeraudes ternes.
— Ayako… il me semble que tu es en train de te méprendre.
Un rictus déforma son visage.
— Je suis heureuse de te retrouver… pour pouvoir provoquer ton extinction de mes propres mains. Je ne laisserai jamais le Cercle me priver du plaisir d’effacer ce que tu es devenue.
Ayako se retrouva tétanisée de terreur.
— Pensais-tu que j’allais m’extasier en retrouvant le visage de celle qui m’a condamnée à ce cauchemar ? Ayako… ne sois pas idiote. Pensais-tu réellement que je pourrais un jour te pardonner ?
Une fissure apparut dans la glace derrière elle.
— Toi qui m’as volé ma vie simplement parce que tu étais incapable d’être aussi forte que moi ? Où étais-tu quand j’avais besoin de toi ? Que faisais-tu pendant que tu riais avec Illya ? Pendant que tu te laissais aller dans les bras de ton Syae ? Ayako…
La glace se fragmenta.
— Dépêche-toi de venir assumer tes actes. Je veux voir tes Étoiles réduites en cendres. Ta Constellation sera la première que je brûlerai pour mon plus grand plaisir ! Je n’ai jamais eu besoin d’une sœur aussi pathétique que toi pour accomplir ma destinée.
Kayla fit une pause avant de crier.
— Je la réaliserai seule !
Le miroir d'eau se troubla. Le mirage de Kayla se cristallisa avant d’imploser et de rejoindre les pans de glace qui se détachaient des parois derrière.
Ayako resta figée dans le désarroi, incapable de se dissocier des paroles acérées de Kayla. Toute la lumière et la chaleur ressenties quelques instants plus tôt s’étaient volatilisées, chassées par un sentiment d’exclusion totale.
Les miroirs de glace exposaient sans relâche la confusion qui altérait ses traits, la tristesse qui déformait son regard. Des visages d’elle-même, figés dans des instants de désespoir, tournaient lentement autour d’elle.
Elle reprit lentement sa marche, les pas glissants, comme si le sol refusait de la porter. Ses pensées tourbillonnaient, cherchant à comprendre l’incompréhensible. Kayla… sa sœur, sa moitié perdue… n’était plus la lueur qui guidait ses ténèbres. Elle était devenue un spectre affamé de vengeance, une lame déguisée en souvenir.
Un vent glacial s’éleva, traversant les couloirs de glace dans un sifflement mélancolique. Il hurlait les regrets à sa place. Le dragon annonçait-il une nouvelle menace ? Ou bien lui dévoiler des vérités qu’elle refusait de voir suffirait-il pour la plonger dans le pire des enfers ?
Ayako se remémora son parcours jalonné d’épreuves, de renoncements et de sacrifices. Elle se souvint aussi des visages chers qui l’avaient empêchée de sombrer : Syae et Illya. La trahison brûlante de Kayla s’entremêlait désormais avec sa détermination ébranlée, celle qui émergeait lorsque l’espoir s’effondrait, mais que le cœur persistait à battre. En vain.
Elle s’arrêta.
Une vaste salle s’ouvrit devant elle, majestueuse, sous un dôme formé de nouveaux miroirs, comme une cathédrale silencieuse. Les murs courbés reflétaient la lumière d’une aube boréale, visible à travers les fissures du mur glacé. L’horizon s’étendait désormais jusqu’à un lieu jusque-là inaccessible, sauf depuis les temples des Constellations : le Tanyakea.
Sur toutes les surfaces, ses Étoiles de la voie du Néant émergeaient, tourbillonnant lentement dans leur lumière noire. Elles formaient des vortex d’obscurité abyssale. Elles incarnaient les âmes volées, les pactes interdits, les Étoiles bannies. Tout ce qu’elle avait absorbé, tout ce qu’elle avait porté. Chaque rayon de lumière reflétait une image : elle-même, mais déformée et morcelée. Pas l’héroïne qu’elle souhaitait être, mais le réceptacle de toutes les souffrances, de toutes les fautes. Un vase fragmenté renfermant les souvenirs de ses victoires les plus amères.
Le fardeau de ces âmes égarées était écrasant pour elle. Leurs gémissements l’enveloppaient. Elle se tenait là, au bord de son propre reflet, où la lumière et les ténèbres se confondaient dans un crépuscule sans fin.
Son dos se glaça avec une telle intensité que ses vêtements devinrent instantanément gelés. Le tatouage de ses Étoiles s’obscurcit dans un éclat d’obsidienne, activé par le craquement de chaînes astrales qui se refermaient, gelant leur lien. Dans un cri étranglé, issu d’aucune langue vivante, Ayako sentit son crâne prêt à se fendre sous la pression, son être entier prêt à se figer dans une étincelle de givre éternel.
Elle devint une colonne de glace vivante, engourdissant tout ce qu’elle était. Ses vêtements se fissurèrent en morceaux gelés, se transformant en une poussière blanche à ses pieds. Sa peau, pourtant intacte, émettait une lueur pâle et éthérée, comme si le froid ne la traversa pas. Ce n’était plus la souffrance qu’elle ressentait, mais une ivresse mélancolique : la sensation d’une puissance primitive qui l’envahissait, lente comme la mort qui prenait son temps. Un nouveau lien se resserrait entre elle et ses Étoiles. Elle ne pouvait plus être l’Astromancienne qu’elle devait redevenir. Elle allait devenir le tombeau vivant de la magie stellaire. Dans le miroir vert de ses pupilles, l’ombre palpitait avec une intensité funèbre.
Elle n’était plus Ayako. Elle était l’héritière de la Voie du Néant.
Une chrysalide venant tout juste de l’enfermer menaça d’exploser non pas dans un éclat de lumière, mais dans un effondrement silencieux de ténèbres épaisses. Un instant, il n’y eut que vide, un vide si dense, si absolu, qu’il avala tout. Puis, l’éclatement devint inévitable. Le voile sacré du Tanyakea, jadis immuable, se couvrit de givre noir et se fêla en une mosaïque de glace, pulvérisée en centaines de fissures figées dans le néant.
La réalité perdit sa texture. Des ondes figées pétrifiaient l’espace. Les couleurs mouraient au contact du froid, décomposées, privées de nom. Des morceaux d’époques disparues, de mondes éteints, de lignes temporelles effacées émergeaient brièvement avant de se solidifier, prisonniers de la glace, hors du temps. Au cœur de cette catastrophe statique, alors que la trame de la réalité se rétrécissait, Ayako se repliait sur elle-même, sombre silhouette prise dans une tourmente sourde. Son corps, compact et dense, était devenu un noyau glacé autour duquel flottaient les débris de la stase cosmique. Autour d’elle, des visions gelées s’éteignaient lentement : les arbres morts de Lyphillia sous la neige, les visages cristallisés de Syae et d’Illya, les bouteilles figées du Repaire, et le regard statufié de Revya dans son feu de camp congelé.
Ayako demeurait éveillée au cœur de ce monde glacé. Elle observait le silence qu’elle avait engendré. Elle l’acceptait. Dans cette immobilité cosmique, son cœur se refermait.
L’avenir n’était plus Prophétie. Il était oubli. Il était elle.
Et de deux...
Les Zascios observent. Les Zascios jugent.
Tu as osé nous défier, Nyfia. Nous consumerons tout ce que tu aimes jusqu'à ce qu'il ne demeure plus qu'un ciel vide au-dessus de ton nom.
Tu n'avais pas le droit. Pas le droit de donner naissance à ces anomalies. Pour cette profanation... Tarrys sera condamné à une agonie que même la mort refusera d'achever.