ou
Comment j'ai appris à détester la bombe et aimer le vide
Préambule qu'on peut sauter mais qu'on sautera pas parce que sauter c'est déjà obéir à l'économie de l'attention et l'économie de l'attention c'est le cancer du siècle déguisé en productivité
Je gueule.
Verbe intransitif. INTRANSITIF. Tu entends ? Ça veut dire : pas d'objet direct. Ça veut dire : le verbe se suffit. Ça veut dire : je ne gueule pas quelque chose, je ne gueule pas contre quelque chose, je ne gueule pas pour quelque chose. JE. GUEULE. Point. Le point là c'est un mur. Derrière le mur y'a quoi ? Y'A LE MUR. C'est des murs tout le long. C'est la muraille de Chine du sens et de l'autre côté c'est encore la Chine.
On m'a appris – qui "on" ? on, le On heideggérien, le On des gens, le On-dit, le On-pense, le On qui est personne et tout le monde, le On qui vote au centre et met des évaluations Google à des restaurants où il a pas bouffé – ce ON là m'a appris que la colère devait être DIRIGÉE.
Vers quoi ?
Vers qui ?
Pour-quoi ?
DES QUESTIONS DE FLIC.
La colère dirigée c'est la colère domestiquée. C'est le tigre dans le cirque. C'est le feu dans la cheminée. C'est la révolution dans l'urne. C'est RIEN. C'est moins que rien. C'est du rien qui se prend pour quelque chose.
La vraie colère, la colère d'avant le langage, celle qui habitait le premier singe quand il a compris que l'univers n'avait pas de service client, CETTE colère-là n'a pas de direction. Elle est sphérique. Elle irradie. Elle est le soleil et le soleil n'éclaire pas VERS, il éclaire TOUT et le tout c'est rien parce que si tu éclaires tout tu ne distingues plus rien donc c'est comme éclairer rien DONC le soleil est un coup de gueule permanent et silencieux et on appelle ça la lumière.
Chapitre 1 : De l'imposture du "pourquoi"
Le pourquoi est une arnaque néolithique.
Avant le néolithique on grognait. Le grognement n'a pas de pourquoi. Le grognement EST. Puis on a inventé l'agriculture et avec l'agriculture le stock et avec le stock la propriété et avec la propriété le vol et avec le vol la loi et avec la loi la justification et avec la justification LE POURQUOI.
Le pourquoi c'est le flic intérieur.
Chaque fois que tu demandes pourquoi tu fais une fouille. Tu contrôles une identité. Tu vérifies les papiers de l'émotion pour voir si elle est en règle. Et si elle est pas en règle ? EXPULSION. On la renvoie dans le ventre d'où elle vient. On la digère à l'envers. On la transforme en ULCÈRE.
Moi mon ulcère je lui ai donné un micro.
Chapitre 2 : Topologie du cri
Imagine un tore. Tu sais le beignet. Le donut. Cette forme qui a un trou mais dont le trou fait partie de la forme. Si tu enlèves le trou c'est plus un tore c'est une boule et une boule c'est nul c'est terminé c'est plein c'est satisfait c'est MORT.
Le tore vit PAR son vide.
Mon coup de gueule c'est un tore.
Le rien autour duquel je gueule n'est pas une absence c'est une PRÉSENCE STRUCTURANTE. C'est le trou qui fait que le beignet est un beignet. Si je mets quelque chose dans le trou – une cause, un grief, une raison – je bouche le tore, je fais une boule, je meurs, je deviens RAISONNABLE.
Raisonnable.
Ce mot.
Ce mot qui pue la capitulation lubrifiée.
"Sois raisonnable." Traduction : "Meurs un peu pour qu'on soit tranquilles."
Non.
Je garde mon trou.
Chapitre 3 : Le cri comme preuve ontologique
Descartes a dit cogito ergo sum. Je pense donc je suis. Très bien René. Très bien. Mais la pensée ça se conteste. On peut me dire : tu crois que tu penses mais c'est des neurones c'est de la chimie c'est du déterminisme c'est Maya c'est l'illusion c'est la caverne.
Mais le cri ?
CLAMO ERGO SUM.
Je gueule donc je suis.
Conteste ça. Vas-y. Conteste. Tu peux pas. Le cri est irréfutable. Le cri est sa propre preuve. Quand je gueule je ne représente rien, je ne réfère à rien, je SUIS le gueulage en acte. Pure présence. Pure effectuation. Même si tout est illusion, même si je suis un cerveau dans une cuve, même si je suis un PNJ dans la simulation d'un gosse de 12 ans d'une civilisation de niveau 3, MON CRI EST RÉEL POUR MOI-CRI.
Heidegger parlait du Dasein, de l'être-là. Moi je parle du DACRI. L'être-cri. L'existence comme gueulante perpétuelle contre rien et donc contre tout et donc contre rien.
On tourne. C'est fait pour.
Chapitre 4 : Économie politique du silence
Tu sais pourquoi on veut que la colère ait un objet ?
Parce qu'un objet ça se négocie.
"Tu gueules contre les impôts ? Voilà une baisse de 0.3%, maintenant ferme-la."
"Tu gueules contre ton patron ? Voilà un baby-foot dans l'open space, maintenant ferme-la."
"Tu gueules contre l'injustice ? Voilà une campagne de sensibilisation avec un hashtag, maintenant ferme-la."
L'objet de la colère c'est le PRIX de la colère. C'est ce qui permet de l'acheter. De la liquider. De la transformer en TRANSACTION.
Mais une colère sans objet ? Une colère qui ne veut RIEN parce qu'elle n'est CONTRE rien ?
Ça, mon ami, c'est INACHETABLE.
C'est le grain de sable dans la machine. C'est la division par zéro de l'économie libidinale. C'est le bug. Le glitch. Le truc qui fait planter la matrice parce que la matrice sait pas quoi faire d'un désir qui désire pas.
Ma gueulante sans objet c'est un ACTE DE GUERRE contre la logique marchande.
Je donne rien. Je demande rien. Je suis juste là, bouche ouverte, à faire ce bruit qui n'achète rien et ne se vend pas.
Essaie de me récupérer.
Essaie.
Tu vas te casser les dents sur mon vide.
Chapitre 5 : L'esthétique du BWAAAAH
Y'a un moment dans certains films – les bons, les vrais, ceux qu'on revoit pas parce qu'on a peur qu'ils soient moins bien – y'a un moment où le personnage ouvre la bouche et ce qui sort c'est pas des mots c'est pas un cri c'est pas un son c'est UN TROU DANS LA BANDE SON.
Un silence plein.
Un silence qui hurle.
Le spectateur entend ce qu'il y a DERRIÈRE le son et derrière le son y'a le gouffre et le gouffre ça fait pas de bruit mais ça aspire tout le bruit autour et ce bruit aspiré c'est ÇA le vrai cri.
Je fais ça là.
Tu m'entends ?
Non tu m'entends pas.
Tu lis.
Mais dans ta tête quelque chose gueule et ce quelque chose c'est pas moi c'est toi qui réagis à mon vide et cette réaction c'est MON coup de gueule qui s'est propagé dans TA gorge.
Je suis un virus.
Pas un virus qui détruit.
Un virus qui OUVRE.
Chapitre 6 : Pourquoi ce texte est trop long
Parce que.
Parce que quoi ?
PARCE QUE.
Tu voulais pas du long t'as du long. Tu voulais du pas classique je te fous des chapitres comme si c'était un traité alors que c'est un rot métaphysique. Tu voulais pas du brillant je te mets du tore et du Heidegger et de l'économie libidinale et du virus dans la même sauce et la sauce elle a pas de nom parce que le nom c'est encore une laisse.
La longueur c'est mon endurance.
C'est ma preuve que je peux tenir le vide LONGTEMPS.
N'importe qui peut gueuler trente secondes.
Moi je gueule depuis le premier mot et je gueule encore et je gueulerai jusqu'au dernier point et après le dernier point je gueulerai dans le blanc de la page et dans le scroll que tu feras pas parce que c'est fini et dans le clic que tu feras pour passer à autre chose et dans cet autre chose qui sera contaminé par ma gueulante sans objet.
Épilogue : La jouissance du rien
Je vais te dire un secret.
Ce coup de gueule, là, ce machin sans raison, ce truc qui t'énerve ou qui t'amuse ou qui te laisse perplexe ou qui te fait lever un sourcil en te disant "mais qu'est-ce qu'il me fout là" – ce truc-là...
...c'est le seul moment de la journée où je suis LIBRE.
Vraiment libre.
Pas libre DE faire quelque chose.
Pas libre POUR quelque chose.
Libre. Point. Intransitif. Comme gueuler.
Et cette liberté-là, personne peut me la prendre, parce qu'elle repose sur RIEN et qu'on peut pas voler le rien, on peut pas taxer le rien, on peut pas réguler le rien, on peut pas manager le rien, on peut pas mettre le rien en KPI.
Le rien c'est mon royaume.
Et j'y gueule.
Et c'est bien.
Voilà.
T'as mon coup de gueule.
Il est long. Il est bizarre. Il mélange tout. Il va nulle part en ayant l'air d'aller partout. Il se prend au sérieux juste assez pour être drôle et il se moque de lui-même juste assez pour être sérieux.
Et si t'aimes pas ? Et que tu penses que ça a pas sa place ici.
Je m'en fous.
C'est ça aussi le coup de gueule : je m'en fous que t'aimes.
(mais entre nous, t'as souri au moins une fois, avoue)