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Chapitre 9 : Elian - Vers le nord

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Par Nathalie

Elian se tourna vers Dolandar et annonça en lambë :

- Je pars. Theorlingas et toi m’accompagnez. Les guérisseurs soutiennent Ceïlan de leur mieux. Les elfes des bois surveillent les elfes noirs et évitent les combats. Si les elfes noirs remontent vers le royaume de Falathon, Armand Thorolf devra être prévenu.

- On va où ? demanda Dolandar d’un ton glacial ne laissant aucun doute sur son déplaisir.

Elian l’ignora pour lever les yeux vers les frondaisons. Elle ne voyait rien mais les elfes étaient là, sans aucun doute.

- Je ne sais pas dans combien de temps je reviens. Si le royaume de Falathon appelle à l’aide, vous répondez présents ! Est-ce clair ?

Quelques « oui » tombèrent des arbres. Elian hocha la tête, satisfaite.

- On y va.

- Maintenant ? s’exclama Dolandar. Elian ! Tu n’as même pas mangé ou bu !

- Je le ferai en chemin. On y va.

- Où ça ? s’écria Dolandar.

Saelim suivit.

- Il vient, lui ? s’étrangla Dolandar en désignant l’elfe noir.

- Oui, répondit Elian sans rajouter quoi que ce soit.

Ils sortirent de la forêt et montèrent plein nord.

- Tu ne veux vraiment pas nous dire où on va ? demanda Theorlingas.

- Je ne connais pas notre destination. Je compte sur toi pour nous l’indiquer.

- Moi ? s’étrangla Theorlingas. Par quel miracle ?

- Suis les rapaces. Trouve-nous Guero, ordonna Elian d’une voix douce mais ferme.

Theorlingas s’arrêta, stupéfait. Dolandar se plaça devant Elian, l’empêchant d’avancer. Elian lui lança un regard noir.

- Pourquoi veux-tu aller voir Guero ? Demanda-t-il.

- Tu l’as entendu comme moi : les guérisseurs ont besoin de la formule pour soigner Ceïlan. Je vais la chercher.

- Theorlingas et moi pouvons nous en charger. Tu n’as pas besoin de venir.

Elian sentit la colère siffler à ses tempes. Elle inspira, se força à sourire.

- Il n’a pas tort, intervint Saelim en amhric.

- Je n’ai pas confiance en eux, cingla Elian en amhric.

Pouvoir le dire à voix haute lui faisait beaucoup de bien.

- C’est ton peuple, répliqua-t-il.

- Les elfes noirs ne sont-ils pas censés être le tien ?

Saelim toussa sous la réplique acerbe puis s’adoucit :

- Tu es blessée. Tu as besoin de repos.

Elian baissa les yeux, tandis que Dolandar fulminait de ne rien comprendre à l’échange, son regard passant de l’un à l’autre dans une colère non dissimulée.

- Je n’irai jamais mieux. Je le sens. Cette blessure… Le métal noir… Je n’en guérirai jamais. Je dois apprendre à faire avec.

- Tu n’as pas besoin de te mettre en danger.

- J’ai pris Dolandar en escorte, répliqua-t-elle.

Le mot avait été difficile à prononcer. Reconnaître qu’elle avait besoin d’aide, c’était renoncer à un pan d’elle-même. Elle détourna les yeux, gênée.

- Tu es pâle, fit remarquer Saelim.

Elian attrapa une mèche de cheveux : blonds.

- J’ai été bien pire, précisa Elian, se rappelant la blancheur fantomatique de ses mèches à son réveil à Irin.

- Tu n’as pas confiance en eux, d’accord. Et en moi ?

- Je ne te connais pas, dit Elian.

Elle accepta la gourde d’eau et le fruit que Theorlingas lui tendit. Elle mordit, machinalement. Le goût lui rappela qu’elle avait un corps, des besoins. Elle détestait cette faiblesse.

- Tu m’as donné le trône de Dalak et tu m’acceptes à tes côtés, rétorqua Saelim.

Elle lui lança un regard doux. Le Tewagi pouvait la tuer à tout moment. Il avait des capacités en combat supérieures aux siennes et à celles de Dolandar. Pourtant, Elian se sentait sereine près de lui. Quelque chose lui murmurait qu’elle n’avait rien à craindre, sentiment contraire vis à vis de Dolandar.

- La réponse à la question de Dolandar m’intéresse, précisa Saelim. Pourquoi tiens-tu à y aller toi-même ? Ça ne me dérange pas de faire le trajet avec Theorlingas, juste lui et moi. Je te promets que nous reviendrons avec la formule et des réponses.

Elian sentit son ventre se tordre.

- C’est ma faute… admit-elle. Ma faute si Ceïlan est dans cet état. Il ne voulait pas aller à Tur-Anion. Je l’y ai forcé et maintenant, il…

- Tu n’es pas responsable. Ce connard a…

- Je dois réparer.

Elle s’interrompit, le regard perdu, la gorge serrée.

- J’ai besoin de réparer.

Elle évita le regard de Saelim. Mais elle le sentait, posé sur elle. Calme. Brûlant. Il avait compris. Il hocha la tête.

- Theorlingas, tu sais où on doit aller ? demanda Saelim en lambë.

Le nilmocelva désigna le nord de la main, un geste vague.

- Allons-y, lança l’elfe noir.

Saelim s’avança. Elian contourna Dolandar pour le suivre. Le combattant blond ronchonna puis lui emboîta le pas avant de se porter à sa hauteur.

- Je n’apprécie pas vos échanges dans leur langue.

- Amhric, lui apprit Elian.

- Pourquoi ne nous laisses-tu pas nous en charger ? Reste à Irin et prends soin de toi.

- Les guérisseurs ont largement assez à faire avec Ceïlan pour ne pas s’encombrer d’un autre poids. De toute façon, je ne sers à rien à Irin.

- Tu te mets en danger pour rien.

- Sauver Ceïlan n’est rien ? s’étrangla Elian.

- Ce n’est qu’un elfe mâle parmi d’autres. Tu es une femme. Précieuse. Il ne mérite pas que tu te mettes en danger pour lui.

- Jamais je n’accepterais de diminuer la valeur d’une vie sous prétexte du sexe de son porteur. Voilà pourquoi je ne vous laisse pas y aller. Vous n’en avez rien à faire de sauver Ceïlan. Qu’il meure vous indiffère. Vous ne mettrez pas tout votre cœur dans cette mission. Moi, si.

- Et Saelim ?

- Nous avons autant besoin de réponses lui et moi. Il ira jusqu’au bout.

Un chant puissant percuta Elian. Elle vacilla, comme si la note avait trouvé un écho en elle. Un rapace fondit du ciel et se posa sur le bras tendu de Theorlingas. Dolandar décrocha le message attaché à la patte.

Elian lut à voix haute :

- « Nouvelle cargaison pour le début de l’hiver. La distillation prend du temps. Je m’excuse du retard. »

Elle releva les yeux, songeuse.

- C’est signé Guero. Ils en veulent davantage…

Sa mâchoire se crispa.

- Nous devons agir vite.

- Comment comptent-ils empoisonner les elfes des bois ? interrogea Dolandar.

- Peut-être que ce n’est pas nous la cible, répondit Elian en lançant un regard appuyé vers Saelim.

L’elfe noir fronça les sourcils, intrigué.

- Avez-vous des guérisseurs, chez vous ? demanda-t-elle.

- Non, indiqua-t-il, le ton brusque.

- Et quand vous vous blessez avec votre propre dague en métal noir ?

Un silence. Puis :

- Nous mourons dans d’atroces souffrances.

Elian détourna les yeux. Ce qu’elle venait d’entendre confirmait une pensée qu’elle aurait préféré ignorer. Elle pinça les lèvres.

Le rapace s’apprêtait à reprendre son envol quand un sifflement fendit l’air. Une dague de lancer le faucha en plein cœur. Le faucon s’écrasa au sol dans un bruit sourd.

- Espèce de connard ! s’écria Theorlingas, furieux. Qu’est-ce que ce faucon avait fait de mal ?

Saelim répondit sans ciller :

- Je viens de les priver d’un moyen de communication. Ces rapaces sont rares et extrêmement difficiles à dresser. Ils ne s’en remettront pas de sitôt.

- Elian les voulait vivants, glissa Dolandar d’un ton neutre. Pour que personne ne remarque qu’on les intercepte.

- Je ne suis pas le sujet d’Elian, siffla Saelim, sans même le regarder.

Elian ferma brièvement les paupières.

- Saelim ?

Il se tourna vers elle. Sa tension s’évanouit aussitôt. Son regard, chargé de défi un instant plus tôt, était devenu doux.

- Ces rapaces sont nos seuls guides vers Guero. Évite de les tuer, s’il te plaît.

Il acquiesça d’un signe de tête discret. Puis se pencha, récupéra sa dague, et reprit la marche sans un mot. Elle n’eut pas besoin d’insister. Elle savait qu’il n’en toucherait plus un seul. Pas après ce regard. Pas après cette requête.

Les rapaces les guidèrent à travers les montagnes, mais le premier col s’avéra infranchissable. Des hommes du Nord, dissimulés dans les hauteurs, surveillaient le passage sans relâche. Une journée entière d’observation ne permit pas de trouver la moindre faille.

Elian serra les dents. Chaque détour leur faisait perdre du temps.

Ils redescendirent pour tenter un autre accès, longeant des corniches étroites, guidés cette fois par des bouquetins, des mouflons, puis par une meute de loups au pas feutré. Le second col était lui aussi verrouillé.

- Les Falathens n’ont pas menti, grogna Dolandar.

Elian haussa un sourcil.

- Comment ça ?

- Les nordistes répétaient qu’il ne fallait jamais monter trop haut. Les Maudits, disaient-ils, refusent toute approche. Je ne pensais pas que c’était si vrai.

Elle le fixa un instant, surprise. Dolandar parlait comme un dissident aguerri. Combien de temps avait-il passé hors d’Irin et pourquoi ? Quel lourd passé dissimulait-il ? Elian enfouit ses questions. Plus tard. Sauver son frère d’abord.

Ils tentèrent un troisième itinéraire. Même résultat. Aucun passage. Elian sentit la frustration lui monter à la gorge. Était-ce donc impossible ? Passer cette frontière relevait-il du mythe ?

Enfin, un lynx aux yeux ambrés apparut et les guida par un sentier étroit, dissimulé sous les branches. Le chemin se rétrécissait à mesure, les forçant à grimper, sauter, glisser, parfois à ramper sur les rochers verglacés ou à franchir des torrents aux eaux mordantes.

Theorlingas et Dolandar avançaient sans peine. Elian luttait. Chaque appui lui coûtait. Sa blessure l’élançait mais… ce n’était pas seulement ça. Ses muscles n’obéissaient plus comme avant, ses jambes tremblaient sans raison, son souffle s’étranglait trop vite. Elle avait l’impression que son propre corps lui échappait.

Saelim, de son côté, maugréait sans arrêt.

- Ce n’est pas un sentier, c’est une punition. Par les crocs du Néant, qui ose habiter ce genre de reliefs ?

Il grogna, râla, injuria même les branches, les pierres, l’univers entier. Elfe noir habitué aux grandes plaines, il pestait comme un chat sous la pluie.

Enfin, ils atteignirent une vallée encaissée, puis les premières plaines agricoles. Ils s’accordèrent un moment de repos. Un sourire fugace courut sur les visages. Ils avaient franchi la barrière.

Le danger restait omniprésent. Les patrouilles étaient nombreuses. Elian, le cœur lourd, décida de ne progresser que de nuit. L’idée de ralentir davantage la démoralisait. Son frère luttait contre la mort. Chaque instant perdu lui arrachait un peu plus d’espoir.

Ce choix avait pourtant ses avantages. Theorlingas utilisait les pauses diurnes pour envoyer ou intercepter des messages grâce aux rapaces. Grâce à lui, ils avançaient chaque nuit sans se perdre, même lorsque les oiseaux dormaient.

Elian tentait de récupérer. Son corps tirait sur ses réserves jusqu’à la dernière goutte. Chaque réveil lui laissait un goût de cendres dans la bouche. Elle n’avait jamais connu une fatigue pareille.

L’aube pointait à l’horizon, teignant les cimes d’un rose pâle.

- Il faut s’arrêter, murmura Elian.

Elle n’en pouvait plus. Chaque pas lui arrachait un peu de souffle. La simple idée de s’asseoir à terre lui semblait une bénédiction.

- Après ce canyon, répondit Theorlingas sans se retourner.

Les prés s’étrécissaient, laissant place à un terrain semé de roches grises et dentelées. Des cascades jaillissaient des flancs abrupts, formant des torrents qui chantaient leur course entre les pierres. Au loin, les arbres clairsemés dessinaient une forêt légère. C’était superbe. D’une beauté sauvage.

Si elle n’avait pas eu l’impression de s’effondrer à l’intérieur, Elian aurait pu s’émerveiller.

Elle n’atteignit jamais le canyon.

Tout alla trop vite. Elle sentit un mouvement à sa droite, une ombre, un souffle… Puis la violence. Un choc sec contre son flanc. Elle tenta de lever le bras, mais rien ne répondit. Son épaule morte la cloua sur place. Une main rugueuse lui arracha sa dague. Des liens brûlants lui ceinturèrent les poignets.

On la jeta en travers d’un cheval lancé au galop. Les bruits de lutte s’éloignèrent. Elle ouvrit la bouche pour crier. Aucun son ne sortit. Juste la douleur, brutale, explosive, qui remonta de son bras jusqu’au crâne.

Le noir l’engloutit.

Elle reprit conscience dans une cage d’acier.

Un tissu lourd, poisseux d’humidité, empêchait de voir au-dehors. Le sol sous elle vibrait à chaque cahot. Elle était transportée, sans doute à vive allure, sur une piste rocailleuse.

Ses mains n’étaient plus liées. Erreur, pensa-t-elle. Ou arrogance.

Elle glissa la main vers son brassard d’archère. Les doigts tremblaient, mais elle parvint à saisir l’outil de crochetage glissé dans la doublure. Quelques instants plus tard, un clic discret lui annonça que la serrure avait cédé.

Elle souleva le tissu, jaugea la vitesse, et sauta.

La chute la broya. Elle roula sur plusieurs pieds, le souffle coupé. Derrière elle, un cheval se cabra dans un hennissement furieux. Un cri d’homme fendit l’air.

Elian se redressa tant bien que mal, les jambes flageolantes, le cœur battant. Elle se campa au sol, prête à vendre chèrement sa peau. Déjà, ils l’encerclaient.

Un sifflement. La douleur. Le fouet s’abattit sur son dos comme un serpent enragé. Elle tomba à genoux, le souffle expulsé de sa poitrine. Tout devint flou, vaporeux.

Un second coup lui arracha un cri. La tunique elfique se déchira. Elle sentit le cuir entailler la peau, fendre la chair.

Elle s’écroula, incapable de bouger, engloutie par un monde rouge et noir.

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