side_navigation keyboard_arrow_up

Chapitre 10 : Elian – En terres ennemies

visibility 0
article 1,6k
Par Nathalie

Elian reprit connaissance dans la même cage, mais cette fois, le moindre de ses mouvements était entravé. Des fers enserraient ses poignets, ses chevilles, même son cou. Des chaînes l’ancraient aux barreaux.

Elle gémit, tendit un bras, tira… en vain. Chaque chaîne tendue tirait sur une autre. Elle s’immobilisa, ferma les yeux et plongea en elle-même.

Respirer. Lentement. Faire taire la douleur. Éteindre la colère.

Quand elle revint à elle, son dos ne hurlait plus à chaque souffle, et son épaule droite répondait de nouveau - faiblement, mais avec une promesse de guérison.

Le loquet grinça. La cage s’ouvrit.

Elle tendit l’oreille, attentive. Le cliquetis des armures, les bottes qui raclent la pierre, les voix calmes, sûres d’elles.

Elle n’eut pas la moindre chance.

En quelques gestes précis, brutaux, les hommes la traînèrent hors de la cage et la plaquèrent contre un mur de pierre, l’attachant aux anneaux scellés à même la roche. Elle n’eut même pas le temps de tendre les muscles.

L’endroit empestait l’humidité, le bois moisi, l’alcool renversé. Un entrepôt souterrain. Peut-être sous une taverne, à en juger par les bruits qui résonnaient depuis un boyau voisin : tabourets déplacés, bouteilles entrechoquées, éclats de voix ivres.

Deux hommes restèrent.

- On s’y prend comment ? lança l’un.

La langue était le ruyem de Falathon, ou presque. Quelques sons déviaient. Un accent ? Un dialecte rural ?

- Notre contact habituel, répondit l’autre. Dacil va adorer. Il nous la paiera un bon prix.

Ils allaient la vendre. Quelque chose s’enclencha en Elian. Un froid. Un refus. Elle redressa la tête.

- Je suis Elian, reine d’Irin.

Sa voix claqua dans l’espace. Tranchante.

- Libérez-moi. Ou mon peuple viendra me reprendre, et rasera cette ville jusqu’à ses fondations.

Un silence.

Les deux hommes échangèrent un regard. Le plus jeune ouvrit précipitamment une malle, fouillant à l’intérieur avec des gestes affolés. Elian crut d’abord qu’il cherchait les clefs.

Elle sourit. Trop tôt.

Il surgit, la main serrée sur un linge crasseux. D’un geste sec, il lui ouvrit la mâchoire de force, enfonça le tissu dans sa bouche, puis noua une bande autour de sa tête pour le maintenir en place.

Elian suffoqua, grogna, tenta de secouer la tête.

- Ça parle, dit l’homme, voix étouffée. Depuis quand ça parle ?

L’autre secoua lentement la tête.

Ça. Elle n’était plus un être doué de conscience. Pas même un « elle ».

- Si ça parle, ça peut décrire. Répéter ce qu’on dit.

- On est foutus…

- Putain, putain, putain… Merde.

- On fait quoi maintenant ?

- On appelle la milice.

- T’es con !

- On n’a rien fait de mal !

- La possession, c’est…

- On l’a trouvée, on l’a livrée. C’est pas notre faute.

- Ils ne nous croiront jamais.

- Alors on l’égorge. On la jette dans le fleuve. Fin de l’histoire.

Elian poussa un hurlement étouffé sous le bâillon.

- Ça comprend ce qu’on dit, grommela l’autre.

- Elle a dit être reine.

- Et tu crois que ce mot a un sens pour ces sauvages ? On l’amène à la milice.

- Ils vont jamais…

- Ferme-la. Laisse-moi gérer.

Le premier grogna, mais obéit. Les deux hommes s’éloignèrent, laissant Elian seule, enchaînée, la gorge serrée de rage et d’impuissance. Son bluff avait échoué. La milice allait venir. Elle ne savait pas ce que cela signifiait, mais rien dans l’attitude des hommes ne laissait présager un sort enviable.

Elle ferma les yeux. Respira. Médita. Juste assez pour retrouver un peu de force, de clarté. Sa blessure la brûlait toujours, mais son esprit restait acéré.

Des bruits de bottes résonnèrent sur la pierre nue. Des hommes apparurent, armés, précis dans leurs gestes, silencieux comme des chasseurs. L’un d’eux, sans doute le chef, saisit sa dague posée sur un tonneau. Il la fit lentement tourner entre ses doigts.

- Elian, reine d’Irin, hein ? lança-t-il avec un sourire en coin. Voyons ça.

Il approcha. Elle ne bougea pas. Ses yeux accrochèrent les siens, défiants. Pas un frisson, pas un repli. Rien qui trahisse sa peur.

Le tissu elfique craqua sous la lame, juste à l’épaule. L’homme s’interrompit net, la bouche entrouverte. Ses doigts glissèrent sur la cicatrice pâle, tracée comme un souvenir brûlant. Le métal noir. Il savait.

Elian se colla contre le mur froid, le souffle court. Il la connaissait. Ce pays inconnu, ce peuple inconnu, et pourtant, elle y était déjà traquée. Recherchée. Elle comprit. Falathon n’était qu’une étape. Ils sont ici aussi. Depuis toujours ? Pourquoi ?

L’homme recula, hagard. Puis se tourna brusquement vers ses hommes.

- Je l’emmène au château. Donnez trois mille pièces d’or à ces messieurs.

- Trois mille ?! s’étrangla un soldat.

- C’est la prime. Pour sa capture.

Un mot. Une phrase. Une sentence. Prime. Trois mille pièces. Le prix de sa liberté. De sa vie. Elle était recherchée. Elle. Saelim avait tort. Depuis le début, elle avait vu juste.

- Trois mille... répéta le chef des brigands, les yeux ronds.

Il éclata d’un rire sec, presque animal, en fixant son comparse.

- Bon, maintenant, on va… euh…

- Chef ? Un souci ? demanda un soldat.

Le chef fronça les sourcils.

- Comment vous l’avez attrapée ?

- Hein ?

- Cette femme est une tueuse. Rapide. Efficace. Vous deux, vous avez réussi à la capturer ?

- Deux coups de fouet. C’est tout.

Un soupir s’échappa des lèvres d’Elian. Le danger était réel. Ces hommes savaient. Ils la craignaient, donc ils allaient frapper.

Le chef fit un geste. Le brigand lui tendit son fouet avec un empressement servile.

Le premier coup claqua sur son ventre. Le second sur ses cuisses. Le troisième la prit en pleine poitrine. Le monde tangua. Sa vision se flouta. Elle sentit ses chaînes tomber, puis des bras l’agripper. Tout devenait lointain.

Elle plongea.

Elle émergea, guérie, son esprit affûté comme une lame. Portée par deux hommes, enroulée dans un tissu rêche, les poignets liés derrière le dos. Elle ouvrit lentement les yeux, à peine, puis les referma aussitôt. Feindre l’inconscience. Rester un corps, pas une menace.

On la posa. Elle ne bougea pas.

La lame effleura sa gorge.

- Debout. Doucement… Je sais que tu es avec nous.

Une voix grave. Étrangère. Calme et menaçante à la fois. Elle obéit, chaque mouvement pesant de ses chaînes. On la fixa au mur, méthodiquement. Poignets. Cou. Chevilles. Rien ne fut laissé au hasard.

- Je reviendrai dès que je saurai comment je suis censé t’ôter la vie, ajouta l’homme avant de s’éloigner.

La porte se referma. La cellule était vaste. Pierre noire. Anneaux d’acier. Un mince filet de lumière tombait d’un trou haut perché, assez pour distinguer les ombres, pas assez pour y trouver du réconfort.

Elle inspira lentement. Ce n’était pas fini.

Elian était seule. Personne ne venait. Ni eau, ni nourriture, ni même une insulte. Rien qu’un silence pesant, rythmé par la course du soleil et de la lune qu’elle devinait à travers la lucarne étroite. L’aube succéda au crépuscule. Une autre nuit passa.

Ce ne fut qu’après la deuxième aube que la porte s’ouvrit. L’homme entra, un feuillet à la main.

- Changement de programme. Avant de te tuer, il paraît que je dois obtenir une information.

Elian le fixa, les yeux plissés.

- Remarque, ça ne me dérange pas le moins du monde, ajouta-t-il, en caressant une longue tige de bambou accrochée à sa ceinture. Où est Laellia Eldwen ?

Elian resta de marbre face à la question mais dans sa tête, ses pensées se bousculaient. Elle venait d’être renvoyée quelques lunes en arrière, face à Beïlan. Lui aussi s’apprêtait à la torturer pour obtenir quelque chose de Laellia. Quoi d’autre que l’anneau d’Elgarath, dont elle était la gardienne officielle ?

Pourtant, Elian avait beau essayer, aucune pièce du puzzle ne s’emboîtait. Pourquoi ces gens voudraient-ils une bague symbolique, vestige d’un passé révolu ?

- Pourquoi le saurais-je ? demanda Elian afin de gagner du temps.

- Parce que c’est ta meilleure amie. Et que tu es la dernière personne à lui avoir parlé, à Tur-Anion. Juste après l’assassinat de son frère.

Un frisson. Il était bien trop renseigné.

- Où est-elle ?

- Je n’en sais rien, mentit-elle, les mâchoires serrées.

Il sourit, dégaina la tige de bambou avec lenteur, comme s’il savourait l’instant.

- Tu connais cet outil ?

Elle se contenta de le fusiller du regard.

Le premier coup s’abattit sur son bras gauche. Un hurlement lui échappa. La douleur était fulgurante, rien à voir avec le fouet. Puis vinrent les autres : bras droit, ventre, cuisses, mollets, poitrine, entrejambe. Son corps s'effondra, suspendu seulement par les chaînes.

- J’ai faim, lança-t-il soudain. Je reviens.

Il lui adressa un clin d'œil avant de quitter la pièce. Elian s’effondra dans sa méditation.

Lorsqu’il revint, elle l’attendait debout, redressée, le regard chargé de haine.

Il recommença. Frappant, de plus en plus fort. Il voulait la briser. Mais Elian connaissait la douleur. Ce n’était qu’un désordre passager. Il pouvait frapper encore et encore : elle ne dirait rien.

À chaque visite, elle l’attendait droite. Et il perdait en assurance. Elle le sentait. Ses gestes devenaient moins précis, ses mouvements hachés. Il voulait la faire plier, mais c’est lui qui se disloquait.

Elle puisait dans le silence, dans l’absence, dans la méditation. Il s’acharnait sur la cicatrice à l’épaule, là où ses cris fusaient malgré elle.

Mais elle tenait bon. Il avait beau cogner, elle restait inflexible. Il allait craquer avant elle. Ce n’était qu’une question de temps.

Commentaires

forum Impressions
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.