Le désert vibrait de chaleur. Dans le cratère aux parois rugueuses, des centaines de silhouettes s’étaient massées. La poussière collait à la peau, la lumière crue tombait d’aplomb, et malgré la profondeur du lieu, l’air semblait manquer. On sentait l’impatience dans les gestes, le désespoir dans les regards. Autour de la fosse circulait une grande carte mentale, tracée de lignes lumineuses que chacun pouvait percevoir : un continent aux contours mouvants, lacérés par le halo sombre de la corruption qui s’étendait peu à peu.
Faïza prit la parole la première. Sa voix résonna comme une lame dans le silence.
- Je te préviens, Bintou… mes conclusions ne sont pas bonnes.
Elle leva la main et un nouveau tracé apparut sur la carte : un long serpent de lumière bleuâtre.
- Voici mon tracé maritime. Le fleuve Vehtë jusqu’au lac Lynia, puis le fleuve Ruvuma qui se jette dans le lac Tanga. De là, un couloir d’eau souterraine vers le lac Lawi, et ensuite les cours d’eau jusqu’à l’océan.
La ligne se déroulait dans l’air, immense, englobant presque tout le sud du continent. Faïza suivait son tracé du doigt, le regard dur.
- C’est vaste, je sais. Mais plus c’est loin, plus nous aurons de temps pour travailler à notre régénération naturelle. Avec un peu de chance… nous aurons assez pour…
- Pour quoi ? l’interrompit Bintou, la gorge serrée. Tu proposes de laisser cette chose avaler K’Ronak, Eoxit et toute la moitié sud de M’Sumbiji ?
Les regards se tournèrent vers Faïza. Elle soutint sans ciller.
- J’avais dit que les nouvelles seraient mauvaises.
À ces mots, une autre lueur se leva. Liyr projetait son propre tracé, d’un vert plus vif. Contrairement à celui de Faïza, son cercle excluait les longs fleuves du nord et se contentait d’encercler l’extrémité orientale du continent.
- Notre groupe a choisi une barrière plus réduite. Faïza propose un cercle trop vaste : nous n’aurions jamais les forces de le tenir.
Bintou fit un pas en avant, son ombre projetée contre les parois.
- Ta ligne ne protège pas le nord, Liyr.
- Le nord sait se défendre, non ? répliqua Liyr d’un ton glacé.
Un murmure parcourut la foule. Bintou comprit qu’elle parlait des eoshen. Leurs cités n’avaient jamais été révélées, mais nul ne les plaçait au sud, sous le règne des eaux.
- Lorsque ce mal frappera à leurs portes, croyez-vous qu’ils se contenteront de lever leurs murailles ? rugit Bintou. Ou bien chercheront-ils des coupables à punir ?
- Quoi qu’il en soit, reprit Liyr, il nous est impossible de soutenir une barrière aussi gigantesque que celle de Faïza. Même la nôtre nous paraît fragile.
- Vos deux solutions sont inacceptables ! lança Bintou, le visage en feu. On ne peut pas abandonner un continent entier à ce mal ! Il faut l’arrêter maintenant, tant qu’il est encore dans le désert !
Un rire amer jaillit de Faïza.
- Tu oublies que le désert est sec. Aucun cours d’eau à détourner, aucune faille où couler nos protections. Rien.
Un troisième tracé s’imposa, barrant le nord d’une large nappe bleu sombre. Gabriel s’était avancé.
- Nous proposons un marécage. Immense. La magie nous aidera à creuser le sol. Ainsi, seule la région de K’Ronak sera engloutie.
Faïza eut un rictus.
- Un marécage ? Vous comptez défier l’ordre naturel ? Comme si la magie n’était pas déjà la racine de ce mal ! Notre tracé, au moins, suit les veines de la terre.
Bassma, jusque-là silencieuse, s’approcha à son tour. Sa voix était douce mais tremblante.
- Nous… nous proposons d’aller chercher de l’aide.
Un éclat de rire secoua Faïza.
- C’est ça, votre grande idée ? Après tant de nuits de réflexion ? Et dites-moi, malins… à qui donc allez-vous demander secours ?
- À la confrérie des magiciens, répondit Bassma. Celle où Bintou a appris. Si nous allons tous ensemble, ils ne pourront pas nous refuser. Leurs lois leur interdisent de nous tuer avec la magie. Je ne les crains pas.
Faïza plissa les yeux, moqueuse.
- Donc tu veux les menacer… et espérer qu’ils acceptent malgré tout ?
Bintou secoua la tête, les poings serrés.
- Vous ne comprenez pas…
Un silence retomba dans le cratère. Même le vent, au-dessus, semblait s’être figé.
- Soit… je vais devoir faire un exemple. Je ne vois pas d’autre solution, continua Bintou d’une voix qui avait perdu tout tremblement.
Autour d’elle, les regards cherchèrent une réponse comme on cherche une ombre sous un soleil trop vif. On sentait la poussière râper la gorge, le sel de la sueur sécher sur les lèvres, la peur pétrifier les mains.
- Je vais tuer Bassma, sans jamais utiliser la magie contre elle, annonça-t-elle en dégainant sa dague.
Le métal luisis, froid sous la lumière. La falaise du cratère retentit d’un souffle collectif. Bassma pivota, d’abord incrédule, puis la voix lui monta comme un gargouillis :
- Bintou ? Tu déconnes là ? Tu ne vas pas… Merde, Bintou, non ! Arrête !
Bintou avança d’un pas implacable. Le sol crissa sous ses sandales. Bassma secoua la tête, les mains cherchant l’air, puis, prise d’une panique qui se mua en colère, commença à envoyer des filets d’énergie. Des sortilèges jaillirent comme des traits, fusant vers Bintou. La Mtawala forma un simple bouclier de shen - un écran clair, facile à dresser, qui fit ricocher les assauts comme des pierres contre la carapace d’une tortue.
- Atumane ! Aide-moi ! s’époumona Bassma.
- Comment ? répondit son frère, la voix trop petite pour la situation.
- Tu sais te battre ! Sors ta lame ! cria sa sœur.
Atumane regarda la scène, le visage travaillé par la peur.
- Elle est bien meilleure que moi, répliqua-t-il. Je perdrai de toute façon.
- Si on est plusieurs à l’attaquer, elle ne tiendra pas sous le nombre ! tenta-t-elle.
- Tu veux vraiment qu’on attaque tous Bintou ? balbutia Atumane.
- Elle va me tuer ! sanglota Bassma, les yeux brillants.
Atumane grogna et dégaina. Dans la partie de l’esprit réservée à Faïza, Bintou souffla : « Non. Ne m’aide pas. Reste en dehors de ça et arrête de t’inquiéter. Je ne risque rien. »
« Tu es sûre de ne pas te surestimer ? » s’inquiéta Faïza.
« Certaine. »
Une trentaine de kwanzas - jeunes, fiers, apeurés - répondirent à l’appel de Bassma. Les autres restèrent muets, figés, comme des statues chauffées au soleil. L’air semblait s’être épaissi.
Bintou ne chercha pas à parer toutes les attaques : elle bougea et frappa. Le geste fut sec, précis, chirurgien. Atumane n’eut pas le temps de comprendre. Il s’effondra, le souffle calé, la vie fuyante mais pas interrompue. Bintou l’avait touché au cœur ; il gisait ; il survivrait, mais il faudrait du temps pour que sa régénération personnelle le soigne, et durant ce temps la démonstration de Bintou serait complète.
La scène eut quelque chose d’industriel : rapide, sans fioriture, sans haine jubilatoire. Personne n’eut le réflexe de charger physiquement. La plupart n’étaient pas des combattants ; ils affrontèrent l’imposante figure de la Mtawala par magie - des jets, des lames d’éther, des éclairs mentaux - qui se brisèrent un à un sur le bouclier immobile.
Bassma chercha à fuir. Elle se prit les pieds dans un piège de shen tissé au sol, une trame subtile qui entravait les pas. Elle tomba sur le ventre. La dague de Bintou glissa et vint se poser, froide et plate, contre la nuque de la kwanza, l’angle menaçant du métal entre deux vertèbres. Bassma trembla, figée ; la gorge serrée, elle n’eut plus rien à lancer.
Autour d’eux, le désert retenait son souffle. On n’entendit plus que le clapotis lointain d’un souvenir d’eau, comme si la scène happait même la mémoire du monde.
Bintou sentit Atumane se relever, puis observer, immobile. Il savait qu’elle n’avait qu’un geste à faire pour en finir. Sa main resta suspendue. Elle avait voulu l’exemple, pas le sang pour lui-même.
- Je ne suis rien comparée à eux, murmura-t-elle.
Sa voix monta, claire, pour que tous l’entendent.
- Tu crois vraiment réussir à leur faire peur ?
Les mots furent comme un coup de claquette contre un visage : humiliants. Bassma gémit. Bintou cingla :
- Plus jamais… Plus jamais tu n’oseras prétendre que toi et tes compagnons puissiez être à leur niveau. Vous êtes des fourmis, et eux sont des géants, c’est clair ?
Bassma restant muette et crispée, Bintou souffla :
- Tu veux mourir ?
- Peut-être que c’est ce que veut la corruption… la mort de tous les magiciens, souffla Mamou, qui n’avait pas pris part, jusqu’ici, aux hostilités. La magie a créé le problème. Peut-être nous prend-elle pour cible.
- Et si on se trompe ? riposta Faïza. Si notre disparition n’y change rien ? Qui sauvera le monde ? Je ne vais pas me sacrifier sur une hypothèse.
L’assemblée murmura son assentiment. Atumane, haletant, souffla :
- Bassma, lâche l’affaire.
- Tu fais chier, souffla la kwanza, avant de baisser la tête. D’accord. C’est bon. Ils sont des géants et je suis une fourmi. Là, ça te va ?
Bintou rengaina la dague. La haine qui l’avait poussée s’arrêta net. Au fond de sa poitrine, un goût amer demeurait - non pas le plaisir d’avoir fait céder la dissidence, mais la nausée d’avoir dû user des mêmes méthodes qu’elle méprisait, un goût de fer et de sable. Bassma n’avait obéi qu’au fracas, pas au changement de cœur. Elle reviendrait à ses anciennes manières bientôt : Bintou le sut sans besoin d’un oracle.
Elle se redressa, laissant le silence retomber comme une chape. La démonstration était faite : l’exemple humiliait ; il unissait, aussi - par la peur, par la contrainte - mais il n’enseignait rien du courage ni de la retenue. Bintou le savait. Le désert, indifférent jusque-là, garda son secret : au prix d’un frère écorché et d’une obéissance arrachée, elle avait choisi la terreur pour gagner du temps.
- Parmi vous, quels sont ceux capables de projeter au-delà de leur propre immortalité, pas une broutille, disons… assez pour soigner un coup de couteau au ventre ? interrogea Mamou qui prenait la main alors que Bintou, le ventre noué, tremblait de rage.
Dix kwanzas levèrent la main.
- La solution de Faïza ne tient pas, annonça Mamou. Celle de Liyr pourrait, à condition que beaucoup s’entraînent.
- Peut-être que tout cela ne servira à rien. Si ça se trouve, la corruption s’arrêtera d’elle-même, une fois la colère de la terre passée, murmura Gabriel.
Bintou aurait tellement aimé y croire. Quel réconfort cela devait être que de posséder un espoir aussi beau ! Bintou ne le partageait pas. Le pessimisme l’envahissait. Seul réconfort : en choisissant la solution de Liyr, la corruption gagnerait L’Jor et les eoshen protégeraient leurs terres. Avec un peu de chance, ils aideraient leurs voisins…
- Tout le monde devra méditer pour augmenter sa régénération naturelle ! répliqua Faïza.
- Non, dit Mamou.
Bintou hocha la tête pour signifier son accord.
- Douze donateurs ne seront pas suffisants, annonça Bintou. Il me faut des volontaires parmi vous pour prendre ce rôle.
- Donateurs ? répétèrent plusieurs personnes indéterminées dans l’assemblée.
- Ceux qui projetteront dans l’eau pour tenir la barrière.
- Pourquoi tout le monde ne le ferait pas ! s’énerva Faïza.
- Parce que Mamou est comme moi, indiqua Bintou. Il est plein d’espoir et d’optimisme. Il se dit qu’un jour, la nature cessera d’être en colère et rendra possible un renouveau. C’est ça, n’est-ce pas ?
Mamou hocha la tête.
- J’ai besoin de volontaires parmi vous pour devenir…
- Naturalistes ? proposa Mamou et Bintou valida.
- Naturalistes, répéta-t-elle. Ce mal va tout détruire ici mais un jour, ces terres retrouveront leur capacité à porter la vie. À nous de conserver cette mémoire. Nous allons créer un refuge, apportons-y tout ce que nous pourrons trouver : graines, plantes, spores, œufs, animaux, larves. La magie sera probablement nécessaire pour les conserver car ce mal mettra peut-être des centaines de générations avant de se retirer. Les naturalistes vont devoir courir contre le mal dans un premier temps, puis conserver leurs trouvailles dans un second, avant de tout répandre une fois la vie de nouveau possible.
- Tu es vraiment une idéaliste ! s’exclama Bassma.
- Les naturalistes ne pourront pas projeter. Ils devront, au contraire, augmenter leur compétence en magie et non en régénération naturelle. Réfléchissez bien à quel groupe vous souhaitez appartenir car il n’y aura pas de retour possible.
- Je veux être naturaliste, annonça Mamou.
- Je sais que tu adores la nature, dit Bintou. Tu adores fouiner jusqu’au fond des grottes, de l’eau ou en haut des montagnes à la recherche de la plante nouvelle aux effets ahurissants mais tu es, après moi, celui qui a la plus forte régénération naturelle. Tu dois être donneur.
- Je peux être naturaliste pour revenir donner au moment où la corruption atteindra la future zone protégée.
- Si tu augmentes ta régénération naturelle au lieu de courir les routes, le gain sera immense. Toi et moi devons nous résigner. Il va falloir méditer, tout le temps, sans relâche, pendant que les autres font le travail. Nous n’avons pas le choix.
Mamou baissa les yeux de tristesse. Autour d’eux, les kwanzas échangeaient des regards soucieux. Ils discutèrent quelques temps, réfléchissant tous ensemble. La journée était bien avancée lorsque Gabriel vint vers Bintou.
- Je veux être naturaliste, annonça-t-il sans surprise.
Bintou comptait lui donner le commandement de ce groupe. Gabriel passait tout son temps à courir les champs, à la recherche de nouvelles plantes. Mamou et lui étaient très liés.
- Je connais la faune et la flore de M’Sumbiji sur le bout des doigts, dit Gabriel en laissant son regard glisser sur la zone tracée sur la carte mentale. L’ampleur du travail à accomplir dépasse ce que nous pouvons contenir ici. La zone survivante… elle est trop petite.
Bintou fronça les sourcils.
- Trop petite ? répéta-t-elle, la gorge serrée.
- Même les graines prennent de la place, murmura Gabriel, presque pour lui-même. Les arbres, les plantes, les champignons… tout ceci ensemble, c’est trop. Les animaux sont les plus exigeants. Ils ont besoin d’espace, et les prédateurs… il faudra un doigté extrême pour ne pas rompre l’équilibre fragile que nous pourrons établir. La magie aidera, mais…
- Mais ? s’enquit Bintou, la tension vibrante dans sa voix.
Gabriel inspira. Quelques kwanzas à ses côtés hochèrent la tête. Leurs yeux brillaient d’une certitude silencieuse.
- Il y a une espèce qui pose vraiment problème. Très invasive. Énergivore. Consommatrice de tout. Capable de désorganiser l’ordre naturel…
Bintou et Mamou échangèrent un regard d’incompréhension.
- L’espèce humaine, précisa Gabriel d’un ton sec.
- Quoi ?
- Les humains doivent quitter cette zone, sinon aucun équilibre ne sera possible. Nous sommes immortels. Si le besoin se présentait de repeupler, nous pourrions le faire. Nos nombres suffisent, à condition de choisir soigneusement les parents pour éviter la consanguinité.
Bassma surgit, fulminante, les yeux en flammes.
- Tu te moques de nous ! Je ne serai pas un ventre ambulant pour repeupler le monde, forcée d’accepter un partenaire choisi pour ses origines !
- Tu veux exterminer les Msumbis ? murmura Faïza, la voix tremblante d’incrédulité.
- Non, rectifia Gabriel, mais il faut les éloigner. La corruption avance au sud. Si les Msumbis partent vers le nord, ils gagneront du temps… plusieurs générations, peut-être assez pour que la nature reprenne son souffle et que ce mal recule.
Faïza blêmit.
- Tu veux déplacer tout notre peuple au nord ?
- Leur seul risque, expliqua Gabriel, est de ne pas être accueillis… là-bas vivent les mages de la confrérie où Bintou a appris.
- Non, dit Bintou, le ton froid, tranchant. Au nord de Falathon… je ne sais pas. À ma connaissance, rien.
Faïza posa un regard interrogateur sur elle, comme cherchant une faille, une explication, une piste.
- Bintou, murmura-t-elle, si la confrérie n’est ni au sud, ni au nord, ni au centre – car je ne les imagine pas à Falathon, où la magie est proscrite – alors… où ?
Bintou la fixa. Ses yeux la transpercèrent, la bloquant dans cette question. Faïza sentit le froid d’un mur invisible : aucune réponse ne viendrait. Le silence du désert s’infiltra dans leur esprit, pesant, étouffant, laissant flotter l’angoisse de ce qui venait de se décider.
- Il va falloir les faire partir vite, déclara Bintou. Pas seulement pour laisser le champ libre aux naturalistes, mais aussi parce qu’ils ne seront sans doute pas les seuls à remonter.
- Que veux-tu dire ? demanda Gabriel.
- Quand le mal sombre atteindra les premiers villages, les hommes paniqueront. Ils fuiront en masse. Ceux qui choisiront le sud ou l’ouest périront. Beaucoup prendront la route du nord… et se heurteront aux Msumbis. Mais si nos gens s’y installent les premiers, ils auront une avance précieuse.
- Je confirme, appuya Atumane.
Bassma fronça les sourcils.
- Soit. Mais comment comptes-tu convaincre les Msumbis de quitter leurs terres pour un exil sans retour ? Moi, je ne le ferais pas. Même si on m’annonçait qu’un mal inexorable approche, j’attendrais de le voir de mes propres yeux avant de fuir.
- Comme les chefs ronans, souffla Bintou. Il faudra les pousser à partir… et pour ça, un troisième groupe est nécessaire.
- Tu songes à employer la magie contre notre peuple ? s’étrangla Bassma.
- Contre ? Non. Pour les sauver.
- Pour sauver des antilopes, des araignées, des loutres, des fougères et des arbres, rectifia Bassma, la voix acide. Sont-ils plus importants que les gens que nous devrions protéger ?
Le ventre de Bintou se serra. Le dilemme s’imposait, implacable.
- Gabriel… si tous les Msumbis se regroupent dans la zone protégée, le lieu peut-il supporter une telle densité ?
- En ressources, oui, répondit Gabriel. Avec notre aide pour équilibrer, cela reste faisable.
Un sourire éclaira le visage de Bassma. Mais Atumane prit la parole avant qu’elle ne savoure sa victoire.
- Les ressources suffiraient, mais pas les hommes. Entassés ainsi, ils deviendront leurs propres prédateurs. La jalousie naît quand l’espace se resserre, puis viennent les vols, les rancunes, la guerre. C’est inévitable.
Bassma se tourna vers son frère, les yeux pleins de reproche. Sa trahison résonnait dans chaque mot.
- Gabriel ? demanda Bintou.
- Je partage son avis, admit le naturaliste. Le risque de frictions est trop grand.
- Si tous les Msumbis ne peuvent pas entrer dans la zone protégée, comment choisir ceux qui partent et ceux qui restent ? surenchérit Bintou, la voix coupée par l’angoisse. Sur quels critères ? Par l’âge ? La force ? Le hasard ?
Un vent chaud leva des grains de sable autour des kwanzas rassemblés. Les visages se fermèrent, les murmures se muèrent en silence tendu.
- Encore une fois, garder des humains dans la zone protégée, c’est sacrifier des millions d’espèces pour n’en sauver qu’une, lâcha Gabriel d’un ton amer.
- On s’en fout de tes bestioles et de tes mangues ! cria Bassma, la voix se brisant. Nous parlons de nos frères et sœurs, de nos parents, de nos enfants…
Le cri retentit comme un coup de fouet. Plusieurs têtes se retournèrent, gênées. Le cœur du rassemblement battait plus vite.
- En partant maintenant, au nord, ils ont plus de chances de s’en sortir, tenta de rassurer Atumane, la main qui ne cessait de jouer avec la lanière de sa dague.
Bintou le regarda. Le soleil platinait les silhouettes, rendant chaque ombre plus dure.
- Ils devront traverser Eoxit et Falathon, rappela-t-elle. Amadou connaît ces routes pour y avoir vécu longtemps. Je le nomme chef des guides.
Amadou eut un sourire embarrassé, moitié fierté, moitié honte. Mamou hocha la tête comme pour sceller l’accord.
- Peu d’entre nous peuvent façonner l’esprit à ce point, grimaça Faïza, sentant déjà la tâche ingrate tomber sur une poignée d’épaules. À quoi bon convaincre des gens de fuir si nous n’avons pas la force morale de les pousser jusqu’au départ ?
- Je sais, souffla Bintou. Je ne peux pas être partout. Je dois être donneuse.
Mamou s’approcha et posa sa paume sur l’épaule de Bintou, un geste simple et sans grandiloquence qui contenait plus que des mots. Bintou sentit la pression, la chaleur humaine, et se redressa.
- Les guides seront peu nombreux, dit-elle en mâchant ses mots avec la lenteur de celui qui pèse une sentence. Ils porteront la charge d’arracher notre peuple à ses terres. Les naturalistes… vous constituerez les trésors vivants - graines, œufs, spores, plantules, animaux - que nous préserverons. Les donneurs, nous, créerons la terre d’asile, la gardienne de cette mémoire.
Elle avala, regarda la foule d’yeux tournés vers elle, sentant la poussière dans sa gorge.
- Tant que j’ai le matériel, je fabriquerai des huiles de massage. Meilleurs nous serons, moins la barrière risquera de se rompre. Vous avez vu ce qui arrive à la moindre défaillance…
La phrase resta inachevée : l’image de Tania et Rania englouties revint, lourde, muette. Un frisson parcourut l’assemblée. Personne n’osa en dire davantage.
- Nous nous retrouverons ici à l’aube, annonça Bintou. Chacun doit avoir choisi son rôle. Réfléchissez bien. Le temps n’est plus un luxe.
Les kwanzas se dispersèrent en petits groupes, certains murmurant, d’autres tournés vers la nuit et ses préparatifs. La chaleur retomba, laissant derrière elle un ciel qui s’étirait, lourd et impassible.