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Chapitre 62 : Bintou - Aqua

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Par Nathalie

- Je pense que la nature est en colère, dit Gabriel en apparaissant près de Bintou, entourée d’Atumane, de Bassma et de Faïza.

- Développe, proposa Bintou.

- Il n’y a aucun oasis dans ce désert. Il est trop aride pour ça. En y apportant de l’eau, les marabouts ont rompu une loi naturelle. La nature se défend à sa manière.

- Créer un lac pour sauver des gens serait inadmissible mais tuer quelqu’un, ça va ? lança Bintou, amère.

- Je trouve ça logique, indiqua Atumane. Les nordistes tuent avec la magie et alors ? Ce sont des humains tuant des humains. Avec la magie, une épée ou ses poings, quelle différence ? Cela reste entre nous. Là, c’est différent. C’est une atteinte à la terre elle-même. La nature veut que cet endroit soit un désert aride. Pour qui se prend-il pour vouloir en faire une forêt ? Si quelqu’un doit mourir, si c’est son heure, même le meilleur d’entre nous ne pourra rien faire. Au final, la nature commande et c’est tant mieux. Cela doit rester ainsi.

- La nature veut qu’on la laisse tranquille, comprit Bassma. Il suffit… de ne rien faire ? De la laisser reprendre ses droits ?

- On la laisse détruire cet oasis, répéta Gabriel. C’est envisageable.

- Et les autres ? Il y en a huit en tout, rappela Nazir.

- La nature va s’en charger. Laissons-la faire, proposa Bassma.

Bintou haussa les épaules. Cette proposition en valait bien une autre. Les kwanzas reculèrent, sortant de l’oasis pour se retrouver en plein désert, puisant dans leur régénération naturelle pour supporter la chaleur et la déshydratation. Bintou demanda à ce que le moins de magie possible soit utilisée, afin de ne pas risquer de nourrir la colère de la nature.

Tout le monde observa la corruption grandir, ensevelir les arbres, avaler les fruits, manger les plantes, noircir la terre. Finalement, l’oasis tout entier disparut. Il ne subsistait plus rien de la création des marabouts.

- Euh… sans vouloir être pessimiste, indiqua Nazir qui avait planté ses bâtons. La corruption avance toujours…

- Dans les trois autres oasis aussi, indiqua Faïza en contact télépathique avec les kwanzas sur place.

- La nature veut peut-être tous les détruire. Elle ne s’arrêtera qu’une fois qu’elle les aura tous anéantis ?

- Ils sont loin, compta Nazir. Sans vie à prendre, elle avance plus doucement. Cela lui prendra des générations avant de l’atteindre.

- Il suffit de la nourrir, proposa Bassma.

- Tu veux nourrir cette chose ? s’étrangla Faïza.

- Oui, pour lui permettre d’atteindre son but plus vite, de disparaître et me permettre de retourner chez moi. J’en ai marre de regarder une ombre grignoter des bâtons plantés dans le sol. Je m’ennuie et ma patrie me manque. Je veux rentrer chez moi. Plus vite elle aura ce qu’elle veut et plus vite elle s’en ira.

Les kwanzas décidèrent collectivement de nourrir le mal. Ils lui offrirent leur vie, sortant du cercle dès qu’ils perdaient trop, se connectaient à leur moi intérieur pour reprendre des forces avant d’y retourner.

Le mal sombre prit en puissance. Dès que Bintou ou Mamou grimpaient dessus, elle grandissait à vue d’œil. Les oasis tombèrent, les uns après les autres, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus.

- Le mal… il grandit toujours, trembla Faïza

- On arrête de le nourrir, ordonna Bintou. Tuez cette chose. Tuez la. Anéantissez-la. Il faut l’arrêter, à tout prix. S’il atteint la limite du désert…

Bintou ne termina pas sa phrase et nul ne le fit à sa place. Chacun se mit au travail et les expériences saugrenues reprirent. Il fallait trouver une solution.

Des saisons à chercher, tenter, expérimenter, rater, persévérer et le mal avançait toujours. Les kwanza échangeaient, discutaient, proposaient, testaient, en vain. La chose grandissait.

L’aridité du désert ne sembla pas gêner le mal qui continua à vitesse réduite à grignoter du terrain, faisant fuir les rares habitants de ces terres sèches, avalant les rares plantes à y survivre.

Des dizaines de saisons dans ce désert aride à s’écharper, à faire des expériences saugrenues, avaient eu des conséquences sur le moral et la cohésion des kwanzas. Les dissensions étaient énormes. Les rixes nombreuses.

Certains échangeaient entre eux. D’autres avaient formé des groupes de deux ou trois et gardaient leurs pensées pour eux, peu désireux de se faire railler par le reste du groupe. Certains avaient disparu des senseurs et cherchaient de leur côté.

Ils n’étaient dérangés par personne. Nul ne vivait dans ce désert aride si bien que l’avancée de la corruption passait inaperçue. Que se passerait-il lorsqu’elle arriverait sur des terres fertiles ? S’arrêterait-elle ou bien ravagerait-elle tout sur son passage ? Bintou ne tenait pas à le savoir. Elle comptait bien arrêter cette horreur avant que cela ne se produise.

La corruption avançait sans pause, jour et nuit. Chaque plante avalée augmentait sa vitesse. Les kwanzas réduisaient au maximum leurs montées sur le mal sombre mais pour tester des hypothèses, certains le faisaient tout de même, nourrissant ainsi le mal, mettant en colère d’autres groupes de réflexion.

La lassitude, le défaitisme envahissait bon nombre d’esprits. La liste d’idées avaient été épuisée. Aucune proposition n’avait émergé depuis des lunes. Bintou soupira. La panique qui prendrait la population en voyant arriver ce malheur sur eux risquait de faire plus de mal que la corruption elle-même.

- Je dois aller parler aux chefs de tribu ronans et leur expliquer la situation, annonça Bintou. Ils doivent bénéficier d’un temps nécessaire à se préparer et ne pas être pris de court.

- Je t’accompagne, annonça Faïza. J’en connais une grande majorité.

Bintou suivit sa première apprentie jusqu’à une tribu. Le soleil cognait, les tambours des bergers résonnaient au loin avec les bêlements des troupeaux. On les fit asseoir sous un auvent de branchages tressés, sur des nattes grossières. Autour du feu, le chef de tribu ronan les observait, entouré de chasseurs à la peau huilée, leurs lances appuyées contre les troncs.

- Parle, étrangère, dit-il sans sourire.

Bintou sentit son cœur cogner. Elle lança un regard à Faïza qui lui rendit un signe bref, mais rien de plus.

- Un mal grandit dans le désert, commença-t-elle. Il mange la terre, les plantes, les bêtes. Si vous ne vous préparez pas, il viendra jusqu’à vous.

Un silence accueillit ses paroles, puis un éclat de rire secoua le cercle. L’un des guerriers tapa du pied sur le sol sableux.

- Voilà que la Mtawala de M’Sumbiji vient nous apprendre comment vivre sur notre terre !

Un autre renchérit, goguenard :

- Le désert est notre voisin depuis toujours. Tu crois qu’on ne saurait pas s’il voulait nous avaler ?

Bintou insista, la voix plus ferme :

- Venez voir de vos yeux. Je peux vous montrer.

Le chef leva la main et le rire s’éteignit. Ses yeux s’assombrirent.

- Tu n’es qu’une enfant, dit-il en détaillant son visage lisse. Chez nous, les anciens savent. Chez nous, on écoute ceux qui ont marché longtemps. Toi, tu viens d’ailleurs, tu ne portes pas nos cicatrices, pas nos traditions. Tu veux qu’on quitte nos champs, nos troupeaux, parce qu’une étrangère a vu un spectre ?

Faïza voulut protester, mais le chef claqua la langue, coupant court. Les femmes assises derrière se mirent à chuchoter, des adolescents ricanaient en coin. Bintou sentit la chaleur lui grimper dans la nuque. Elle n’arriverait à rien.

Les rencontres suivantes ne furent guère meilleures. Certains riaient franchement en entendant ses mots, d’autres la congédiaient sans même l’écouter. Quelques-uns l’écoutaient poliment, mais leurs regards restaient vides, incrédules. Deux saisons entières passées à courir de village en village, à s’user la voix, à s’épuiser en explications. Pour rien.

Quand Bintou retrouva le désert, les kwanzas l’attendaient, assis sous le ciel brûlant. Ils n’avaient rien trouvé non plus. Tous ne faisaient qu’observer la tache sombre, toujours plus large, qui avalait patiemment la terre.

Le temps s’étira, sans repère autre que la lumière qui se levait puis se couchait sur l’horizon brûlant. Les kwanzas restèrent, obstinés. Ils creusaient des tranchées, dressaient des barrières de pierre, cherchaient l’étincelle qui ferait reculer la corruption. Rien n’y faisait. Chaque tentative s’effritait comme sable entre leurs doigts. Beaucoup s’étaient lassés, cessant de proposer, d’autres continuaient par orgueil ou par peur, répétant les mêmes gestes dans un silence entêté. Les générations d’oiseaux migrateurs passaient haut dans le ciel, indifférents à leur lutte. La corruption avançait, imperturbable, comme se moquant des efforts vains des fourmis autour d’elle.

« Bintou ? »

La Mtawala reconnut la voix de Tania dans son esprit, via la toile générale - délaissée depuis des saisons. Chacun préférait échanger en petits groupes ou travailler seul.

« Qu’y a-t-il ? »

« Rania et moi avons… fait une expérience. Et… nous avons commis une erreur. »

Des grondements s’élevèrent un peu partout. Insultes, ricanements, exclamations outrées.

« Depuis le début, Tania, » ordonna Bintou, ignorant le vacarme.

« Nous avons pensé que l’eau restait intacte malgré la corruption. Les plantes meurent, les bêtes meurent, mais l’eau… elle est potable, comme protégée. Alors… nous avons voulu vérifier. »

« Protégée ? Tu veux dire que ce mal la respecte ? » demanda Bintou, le cœur serré.

« Oui. Alors nous avons amené de l’eau, d’une rivière lointaine. Pas créée. Juste transportée. Nous en avons fait une mare, à l’abri du vent et du soleil, dans un creux de rochers. »

« Et ensuite ? »

« Nous nous sommes assises dedans et avons projeté. Comme pour dire à ce mal : regarde, nous aussi, nous aimons l’eau. Nous sommes du même côté. »

Elles n’étaient pas les seules. Tout le monde tentait de savoir si ce mal était doué d’intelligence ou non. La toile était silencieuse. Tout le monde écoutait l’échange avec intérêt.

Faïza comprit la première : « Vous avez projeté dans l’eau. »

« Exactement. Nous étions au centre, assises en tailleur. Nous avons tout donné, ne gardant que l’essentiel pour survivre. »

« Et alors ? » insista Bintou.

« Alors… nous avons parlé, joué, ri. Le temps a filé. Avec Rania, on ne s’ennuie jamais. »

Un éclat mental jaillit :

« Vous deux, on pourrait vous enfermer dans une grotte sans lumière et vous trouveriez encore de quoi rire trois lunes d’affilée ! » lança Atumane, arrachant des éclats de rire nerveux à travers la toile.

Le silence retomba, offrant la possibilité à Tania de reprendre.

« Ça a marché »

« Qu’est-ce qui a marché ? » demanda Bintou.

Faïza blêmit : « Bintou… regarde où elles sont. »

Un battement plus tard, Bintou perçut leur position via le shen. Elle recoupa avec le relevé de Nazir. Les jumelles étaient à l’intérieur même de la corruption.

« Nous allons bien, » dit Tania. « Le sol est couleur sable. Pas noir. »

Faïza s’écria : « Elles ont trouvé ! Il suffit de projeter dans l’eau pour stopper le mal ! »

Bintou sentit la peur grandir.

« Tania… vous ne donnez pas toute votre régénération, dites-moi. »

« Nous gardons juste assez pour ne pas avoir faim, soif, ou sommeil. »

« Mais vous vieillissez, » souffla Bintou.

« Oui. »

Un étau se referma dans sa poitrine.

« Quel est le niveau de l’eau ? »

« Au départ, elle nous montait à la main. Il reste à peine un doigt. »

Bintou jura entre ses dents. « Avec la chaleur, elle s’évapore. Quand il n’y en aura plus, vous serez à découvert. »

Elle hurla dans la toile : « Arrêtez de projeter ! Tournez-vous vers vous-mêmes ! Régénérez-vous, vite ! Prenez un maximum de force et sortez de là tant que vous le pouvez encore ! »

« D’accord, » souffla Tania.

Le battement suivant, tout s’éteignit.

« Elles sont mortes, » dit Faïza, la voix brisée.

Bintou le sentit aussi : un vide brutal, comme une porte claquée.

« Le mal s’est nourri de l’eau gorgée d’énergie. Il a bondi sur elles. » expliqua Mamou.

Bintou resta muette, écrasée par la culpabilité. C’était elle qui avait donné l’ordre fatal.

Puis, la mâchoire serrée, elle projeta sa voix dans tous les esprits :

« Ne laissez pas leur sacrifice disparaître dans le sable. Utilisez leur découverte. Trouvez un moyen. Que leur mort serve à vaincre cette corruption. »

La communauté frémit. Jusque-là, les kwanzas se croyaient immortels. Aucun décès n’avait été déploré. Ces deux-là ramenaient les magiciens à la réalité de la dure loi de la vie. Ces êtres supposés intouchables venaient de rencontrer la mort. L’insécurité les gagna. Si la corruption n’était pas arrêtée, Tania et Rania ne seraient pas des exceptions mais la règle.

Un silence lourd s’installa. Faïza baissa la tête, les lèvres entrouvertes sans trouver de mot. Elle, qui d’ordinaire lançait les pistes, semblait perdue. Bintou ne trouva rien à ajouter, la gorge serrée. Tous attendaient, suspendus.

« Si cette chose n’aime pas l’eau, alors il suffit d’en trouver. Il faut connaître l’emplacement de la moindre goutte d’eau », lâcha Bassma.

Sa voix claqua comme une évidence.

« Éparpillez-vous et établissez une carte mentale des environs. Pendant ce temps, réfléchissez à un plan », ordonna Bintou.

Les kwanzas se dispersèrent, filant dans toutes les directions.

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