Le soleil rasant effaça le collier d’ambre de l’horizon. D’une caresse sur l’épaule, Narhem éveilla sa jeune assistante.
- Nouvelle journée, annonça-t-il avec entrain. Retrouve-moi dans la salle de réception.
Katherine acquiesça d’un signe de tête. Narhem franchit les couloirs et entra dans la grande pièce où gouverneurs et nobles, sans protocole ni faste, picoraient dans les plats disposés en buffet : amandes, noisettes, abricots secs, dattes, jambon fumé, poulet rôti. Les conversations allaient bon train. Narhem s’y mêla, glissant un mot à l’un, une remarque à l’autre, attentif à chaque nuance.
Katherine finit par paraître. Elle se plaça discrètement à ses côtés, un léger retard qui aurait pu éveiller des soupçons, mais nul garde n’était venu alerter d’un incident. Elle s’était sans doute simplement perdue.
- Promène-toi, écoute, ordonna Narhem sans baisser la voix. Tu me rapporteras tout. Pas question de toucher à la nourriture.
La jeune femme baissa les yeux, hocha la tête puis s’éclipsa. Elle attrapa une carafe, remplit des coupes, se glissa entre les tables. Ses vêtements simples l’aidaient : en quelques instants, elle devint servante. Narhem suivit sa manœuvre du regard, mi-amusé, mi-inquiet. Cette faculté à se fondre dans la masse lui rappelait quelqu’un. Elian avait formé ces deux femmes… mais à quoi exactement ?
Lorsque la salle se vida, Narhem prit congé. Il se retourna : Katherine marchait déjà sur ses pas, docile, sans qu’il ait besoin d’un geste. Un sourire effleura ses lèvres.
- Alors ? lança-t-il en descendant l’escalier. Qu’as-tu retenu aujourd’hui ?
Elle récita ses observations. Narhem corrigea, rectifia, félicita, pointant d’un ton mesuré les détails manqués ou bien relevés. Ensemble, ils atteignirent la cour d’entraînement.
Il désigna un angle du terrain. Katherine s’y installa, spectatrice silencieuse. Narhem s’équipa et affronta ses hommes, un expert après l’autre : épée, dague, masse, lance, bâton. Chaque fois, il frappait juste, blessait sans mutiler, dosait sa force avec précision. Sous le regard attentif de Katherine, il prouva que chaque coup partait où il voulait, au moment exact.
Un à un, les adversaires tombèrent, épuisés. Narhem n’avait pas perdu haleine. Les guerriers l’encerclèrent, rieurs, se serrant les bras dans un geste de camaraderie. Alors seulement, il fit signe à Katherine d’approcher.
- Pourquoi ne pas vous être chargé vous-même de notre enlèvement, à ma sœur et moi ? lança Katherine. Vous semblez parfaitement capable. Pourquoi l’avoir confié à des incompétents ? Deux innocentes en sont mortes, et Althaïs a dû monter trop tôt sur le trône.
Narhem arqua un sourcil. Elle osait le défier après ce qu’elle venait d’observer ? Folie ou courage, difficile à dire.
- Parce qu’Elian a choisi ce moment précis pour sortir enfin de son repaire, répondit-il d’un ton égal. Je n’allais pas confier mon trésor à des mains maladroites. La moindre faute aurait été irréparable.
- Trésor ? répéta-t-elle, incrédule. Les hommes et les elfes…
- Tu te méprends, trancha Narhem. Ce n’est pas son corps que je convoite.
Le mensonge s’imposa, lourd. En vérité, chaque rencontre avec l’elfe réveillait en lui des pulsions qu’il masquait sous un masque de contrôle glacial. Même la pâleur cadavérique de la reine n’éteignait pas ce trouble qu’il refusait d’avouer. Katherine plissa les yeux, méfiante.
- Alors, que voulez-vous d’elle ?
Narhem esquissa un sourire, celui qui fermait toutes les portes. Il ne donnerait pas la réponse. Qu’elle aille demander directement à Elian : peut-être l’innocence de cette fille ouvrirait-elle une brèche que la torture avait laissée close.
Ses yeux s’attardèrent sur le visage de Katherine. La pâleur lui sauta aux yeux.
- Une chose, princesse, dit-il en baissant le ton. Tu as le droit de boire sans permission. Toujours. Trois heures sous ce soleil sans eau, c’est inacceptable. Tu prendras soin de toi. Compris ?
Elle acquiesça en silence. Il lui désigna la pompe au bout de la cour. Elle y alla, but, s’aspergea le visage. Quand elle revint, son teint avait repris un peu de couleur.
Narhem tourna les talons et regagna le fort, glissant d’un entretien à l’autre, avec la même aisance entre propos légers et discussions politiques.
Au moment du repas, Narhem constata l’effet qu’il exerçait déjà sur sa prisonnière. Katherine ne toucha pas au plateau. Ses yeux suivaient les plats, mais elle garda les mains croisées dans son dos. Elle attendait, affamée, la permission. Quand enfin il lui fit signe, elle se jeta sur la nourriture et la dévora sans retenue.
Pendant qu’elle mangeait, Narhem se glissa dans les affaires du royaume. Trois gouverneurs, englués dans une querelle depuis des années, reprirent leurs débats sous son arbitrage. Rien n’aboutit. En quittant la salle, il gronda. Dix ans ne suffiraient pas à briser leurs rancunes stériles.
Il envoya Katherine trier les messages dans ses appartements et se dirigea vers la cellule d’Elian. L’elfe, droite malgré la douleur, le défia d’une tirade glacée. Narhem approcha la dague de sa prisonnière, savourant l’inflexible résistance, puis se détourna. Quand il retrouva Katherine, elle avait obéi : ses notes étaient classées avec soin. L’élève n’était pas encore au point, mais les progrès étaient nets.
Il reprit son enseignement. Elle écrivait sous sa dictée, concentrée, puis partit porter les missives à la volière. Narhem profita de ce temps pour s’immerger dans les bains. Il n’avait pas besoin de se laver, mais aimait la caresse du courant, la détente des muscles sous les mains expertes des masseurs.
Lorsqu’il sortit, Katherine revint, le souffle court, trempée de sueur. Elle avait mis un temps infini. Aucun garde n’avait signalé d’incident : elle s’était encore perdue dans l’immense forteresse.
- Le fort est vaste, n’est-ce pas ? dit Narhem avec un sourire.
- Haut, surtout, souffla Katherine, les joues rouges.
Il éclata de rire et l’entraîna dehors. Dans la cour, il échangea une joute amicale avec ses compagnons d’armes. Katherine s’hydrata souvent. Le soleil s’inclina. La journée s’acheva dans la lumière déclinante.
- Paillette ! Quel plaisir de te voir, s’exclama Narhem en ouvrant la porte à la première visiteuse que le collier d’ambre attira. Cela faisait une éternité !
Paillette s’approcha, lascive, mais s’interrompit net. Son regard avait accroché une silhouette assoupie près du lit.
- Depuis quand héberges-tu une résidente permanente ? s’exclama-t-elle. Jolie, en plus. Tu n’as pas perdu ton goût.
- Elle m’assiste pour la correspondance et les entrevues, répondit Narhem.
- Tiens donc. Et depuis quand tes assistantes dorment-elles au pied de ton lit ?
- Elle n’est pas salariée. C’est ma prisonnière. Katherine Eldwen, princesse de Falathon.
Paillette recula avec une grimace.
- Tu gardes une esclave ? Toi, l’ennemi juré de l’esclavage ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Une elfe, maintenant une esclave…
Narhem changea de sujet d’un ton sec :
- Quels sont les bruits qui courent sur l’elfe ?
- Que tu l’as traînée partout à travers Eoxit. Les propriétaires d’elfes sont en rage. Ils te traitent d’hypocrite. Tu leur fais la chasse et tu en gardes une près de toi.
Narhem croisa les bras.
- Son sang elfique m’importe peu.
- Alors quoi ?
- Elian sait où se trouve ce que je cherche.
Le regard de Paillette se plissa. Elle comprit. Son bref coup d’œil vers Katherine confirma à Narhem qu’elle avait saisi qu’il fallait taire cette information.
- Je croyais que seule une reine détenait ce secret, rappela-t-elle.
- La reine des elfes des bois, confirma-t-il.
Un silence lourd s’installa. Paillette reprit, plus sombre :
- Elfe ou pas, tu as des méthodes. Si tu…
- C’est une maudite drosophile ! explosa Narhem. Elle n’a pas dormi, pas mangé, pas bu depuis deux lunes entières. Elle souffre chaque jour davantage, et pourtant elle me tient tête. À chaque regard, elle me renvoie mon échec à la figure. Elle s’invite dans mes plans les mieux ficelés, et d’un rien les réduit en poussière. Elle a déjà survécu à mes cachots une première fois !
- Elle s’est évadée ? hasarda Paillette.
- Oui. Mais seulement après avoir parlé.
Paillette inclina la tête.
- Comment as-tu obtenu ses aveux ?
- Je n’étais pas son bourreau.
- Alors demande comment l’autre a fait.
Le visage de Narhem se crispa. Trop longtemps déjà, il avait supporté l’insolence d’Elian. Trop longtemps elle lui avait résisté.
Sans un mot de plus, il se leva et quitta la pièce. Paillette le suivit du regard, à la fois amusée et attendrie par cet homme qui, derrière la puissance et la fureur, restait si souvent prisonnier de ses propres obsessions.
Narhem traversa les couloirs du fort. Les torches s’éteignaient une à une, ne laissant que le reflet de la lune sur les casques des gardes somnolents. Il alla frapper à la porte du responsable des prisons, qui se leva d’un bond, les yeux encore embués de sommeil.
- Ma prisonnière elfe. C’est sa deuxième visite ici. La première remonte à une quinzaine d’années.
- Si vous le dites, répondit l’homme, la voix râpeuse.
Narhem le détailla. À l’époque, il n’avait probablement pas encore un poil au menton.
- On peut savoir qui s’était occupé d’elle, alors ?
Le geôlier fronça les sourcils, cherchant dans ses souvenirs.
- Tariq. Oui… Tariq commandait les prisons en ce temps-là.
- Où vit-il ?
- Il a quitté l’armée. Une ferme au nord-est de Feryl. Je peux vous indiquer le chemin.
Narhem l’écouta sans mot dire, puis sortit dans la nuit. La lune était encore haute quand il atteignit la ferme. Il entra sans frapper. L’ancien soldat se redressa d’un bond, mais malgré l’heure, il salua avec une rigueur parfaite.
- Majesté ? Que puis-je pour vous ?
- Étais-tu en charge des prisons quand une elfe nommée Elian, reine d’Irin, y a été torturée ?
- En effet. Je m’en souviens bien. Mais ce n’est pas moi… Bilal s’était occupé d’elle.
Son rire résonna dans la pièce.
- Ses premiers comptes-rendus étaient pleins de rage. Elle encaissait les coups, et ce bien qu’il profita de sa blessure à l’épaule, et continuait de le défier. Une arrogance insupportable !
Narhem plissa les paupières.
- Quelle solution a-t-il trouvée ? demanda-t-il d’une voix neutre.
- Elle est tombée d’un arbre.
Narhem releva les yeux, incrédule.
- Elian ? Impossible. Aucun elfe ne chute d’un arbre.
- Pas elle, Majesté. Un autre. Un mâle. Il s’est écrasé juste devant une patrouille, comme une merde. On l’a amené à la prison.
Narhem sentit un froid dans sa poitrine.
- C’était un piège. Il voulait la rejoindre. Aucun elfe ne tombe ainsi.
- Peut-être. Bilal n’a pas réfléchi. Il l’a massacré. L’autre ne bronchait pas. Ni cri, ni plainte, rien. Bilal lui broyait les os, et lui restait muet. Pas amusant, voyez-vous.
Tariq eut un petit sourire de nostalgie. Narhem le fixa sans un mot, jusqu’à ce qu’il reprenne, hilare :
- Mais la femme, elle… ah ! Là, elle a craqué. Elle a hurlé son nom. Je ne m’en rappelle plus, mais c’était son compagnon, sûrement. Elle s’est brisée pour lui.
Narhem inspira. Elian ne pliait jamais pour elle-même, mais quand ses proches étaient en jeu, elle cédait. Et cette faiblesse, Bilal l’avait exploitée.
Il se détourna, le visage fermé.
- Puisse la pluie irriguer tes champs, dit-il d’un ton sec.
- Puisse le sang de tes ennemis colorer tes lames, répondit Tariq avec solennité.
Narhem sortit. La nuit lui pesait sur les épaules. Chaque pas vers ses appartements alourdissait ses épaules. Quand il entra dans sa chambre, Paillette l’attendait, nue sur son lit, la patience gravée dans chaque ligne de son corps. Elle l’accueillait comme seuls savent le faire ceux qui font métier de lire les désirs avant même qu’ils ne s’expriment.
- Tu as trouvé, dit-elle sans lever la voix. Mais ce que tu as découvert ne t’a pas plu.
Elle ne posait pas de question. Elle savait.
- Je n’ai pas le levier, gronda Narhem. Aucun arbre ne laissera tomber à nouveau un elfe à ses pieds.
Paillette ne demanda rien de plus. Son silence était une invitation. Narhem détourna le regard et ses yeux se posèrent sur Katherine, endormie dans un coin. La filleule d’Elian. S’il l’exposait à la douleur devant sa nourrice… Elian céderait-elle ? Le doute le traversa, mais il se dissipa. Non. La reine des elfes n’en aurait cure. Il allait devoir continuer cette joute sans certitude d’en sortir vainqueur.
- Détendre ton corps pourrait-il apaiser ton esprit torturé ? murmura Paillette, sa voix glissant comme un fil de soie.
Narhem resta un instant immobile. Puis il hocha la tête. Elle s’approcha, et comme toujours, elle fut parfaite.